DXIV
CHARLES DE REMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT. A LILLE
Paris, dimanche 20 février 1820.
Nous sortons à peine d'une crise qui n'est pas encore terminée. Je ne sais si vous avez bien suivi la marche politique. Cet affreux événement a réveillé la rage et les espérances des ultra. Entouré de leurs bourdonnements, entraîné par ses propres alarmes, le minislère proposa, un peu précipitamment, ses lois, comptant sur une majorité considérable dont les ultra feraient partie et seraient les chefs au besoin. L'attaque de M. Clausel, vingtcinq ou trente voix déclarées en sa faveur, ne les désabusaient pas. D'ailleurs, dans ce premier moment, le ministre, livré à son désespoir, préoccupé du soin de l'ordre public et de la paix des rues, écoutait peut-être un peu trop les conseils de tels de ses collègues, qui, parce qu'ils ont su se ménager l'indulgence des ultrày ne demandent jamais mieux que de leur faire des avances et des
concessions. Cependant, le calme de la Charabre, le bon sens des gens modérés, qui résista à Témotiop du moment, l'opposition prévue et inévitable de la gauche, la violence de l'extrême-droite, l'emportement de ses journaux, la couleur générale du parti ultra, dont les plus doux parurent tout aussi décidés que les plus violents, seulement pour des raisons différentes, à prendre comme base de tout traité le départ de M. Decazes, Téclairèrent sur ses vrais dangers; et il a. été évident, pour lui comme pour nous, que sa présence était le seul obstacle à l'avènement d'un ministère ou faible ou violent, et d'une réaction dont il est impossible de calculer la force ni le danger. Les uUrà, en effet, cherchaient à former leur ministère. M. de Richelieu refusait, et, d'ailleurs, il convenait peu à la masse du parti. « Autant vaudrait Robespierre I » disait l'autre jour un tiUrà, Enfin, on s'était arrêté àM.deTalleyrand,M.deVillèle, M. Pasquier, peutêtre M. Corbière, peut-être M. Mole. Les princes, c'est-à-dire Monsieur et Madame, qui, jusque-là, avaient été fort doux, et même avaient bien traité M. Decazes, après un Conseil tenu à Saint-Cloud, où étaient MM. de Chateaubriand, de Bruges, etc., mais où Mgr le duc d'Angoulême n'assista pas,
vinrent demander au roi formellement le renvoi de M. Decazes. Le roi fut ébranlé, et lui écrivit, de venir. Le roi lui parla avec douleur et douceur de la nécessité probable de se séparer. M. Decazes tint bon, et déclara qu'il ne donnerait passa démission. C'est là sa résolution ; j'espère qu'il y persistera. Son honneur personnel, comme l'intérêt public, lui en font un devoir.
Voilà tout ce que je sais de positif. Si M. Decazes continue à déclarer qu'il ne se retirera point qu'on ne le renvoie, je ne doute pas qu'il ne reste. Je crois qu'il ne s'est rien passé hier. S'il ne se passe encore rien aujourd'hui, qui est un jour bien vide et bien dangereux, et que nous puissions gagner demain, et avoir une séance^ nous sommes sauvés. Il a le projet de jeter le gant aux ultra. Il le peut, car, pendant ce temps, on s'est remué, et l'on est parvenu à lui refaire sa majorité de l'année dernière. La plus grande partie du centre droit, tout le centre gauche, les trois quarts de la gauche voteront pour lui. S'il parle demain, et qu'on lui réponde, MM. Royer, Camille Jordan, Courvoisier, Foy et Constant se sont engagés à le soutenir.
Nous n'avons plus à craindre maintenant que les intrigues souterraines et les coups de main. Heu-
reusement, les ultra n'ont point manqué d'irriter
beaucoup le roi. Leurs insinuations dans leurs
journaux Tout profondément offensé, et s'il savait
tout ce qu'ils disent! Tantôt, c'est qu'il s'est plaint,
en allant à l'Opéra, de ce que la voiture était dure;
tantôt, c'est qu'il a dit, en rentrant aux Tuileries :
€ Voilà un escalier qui est plus doux que celui de
rOpéra, 1» et cent calomnies du même genre ! Il
est évident que, si le ministère allait à ceux qu'ils
désignent, ceux-ci seraient renvoyés au bout d'une
semaine, ou impuissants dès le premier jour, et
ce serait la Garde royale qui gouvernerait. Un de
leurs premiers actes serait de mettre M. Decazes,
sérieusement, en accusation. Un de leurs moyens,
disent-ils, et ceci ce sont les gens sensés du parti
qui le disent, serait de promener dans Paris la
chemise sanglante de ce malheureux prince I
Au reste, on peut s'attendre à tout depuis que M. Seguier, haranguant le roi à la tète de la Cour royale, a osé lui demander le rétablissement de la torture I En attendant, les Gardes du corps et la Garde royale sont consignés, et le petit tumulte qui a eu lieu au café du Palais-Royal a eu l'avantage de faire prendre cette mesure, et d'éveiller là-dessus l'altention du gouvernement. Le roi, dit-on, a été
fort irrité. De ce côté, toutes les mesures sont prises, et, si nous n'avons pas de catastrophe politique, je crois que nous éviterons tout tumulte de place publique. Il faut le désirer, car la résistance serait terrible, et les préparatifs en sont menaçants.
Lundi 21 février.
Deux choses que je n'avais pas prévues sont arrivées, car M. Decazes n'a point cédé, et il n'est plus ministre. Voilà le résultat ; voici les deux choses : Tout était concerté comme je vous l'ai dit, de sorte que le ministre aurait eu, avec un grand succès de séance, avec un grand effet moral, une majorité plus que suffisante. M. de Talleyrand disait, samedi matin, qu'il n'y avait plus rien à faire. Et, en effet, il n'y avait plus rien à faire pour lui, et, s'il n'y avait eu que lui pour compétiteur, nous étions sauvés. Mais, samedi, dans l'après-midi ou dans la soirée. Monsieur est revenu à la charge. Il s'est jeté aux pieds du roi, il lui a déclaré que, s'il n'éloignait pas M. Decazes, il s'en irait à Bordeaux avec Madame; que, tant que M. Decazes était en place, les jours de la famille royale n'étaient pas en
sûreté, etc. Madame s'est trouvée mal, elle a eu mal aux nerfs, elle aparlédes mânes de Louis XVI, enfin jusqu'à la duchesse de Berry à qui on avait sifflé quelques mots qu'elle a répétés. Le rpiacédé, cédé conditionnellement ; car il ne voulait ni de M. de Talleyrand, ni d'un ultra pur. Alors, Monsieur est allé chez le duc de Richelieu, qui avait déjà refusé nettement, qui avait fermé sa porte, et qui s'était couché avec sa colique inévitable en pareille occasion. Monsieur est entré : « Eh bien, comment allez-vous? — Très mal, Monsieur. » Et il s'est retourné dans son lit. Enfin, il a bien fallu entrer en conversation. Monsieur a, pressé et supplié. « Je vous amènerai Madame ^ a-t-il dit. — Dans mon état! > s'est écrié le duc; et il a cédé. Hier, vers midi, le roi a fait venir M. Decazes, et lui a signifié le tout. Il ne donne pas sa démission, il est renvoyé. Il n'y avait, hier, que cela de décidé. Le bruit était que M. de Richelieu prenait le ministère tel qu'il est, hors qu'il mettait M. Pasquier à l'Intérieur *. Mais cela n'est guère possible; on sera
1. Par une ordonnance du 20 février, M. le duc de Richelieu avait élé nommé Président du Conseil, en remplacement de M. Decazes démissionnaire. Le lendemain, 21, M. Siméon fut nommé ministre de Tlntérieur.
bien forcé de faire de nouvelles démarches auprès de M. Laine, qui, jusqu'à présent, refuse très fermement; car enfin il faut bien une âme et une voix à ce ministère. Pour le moment, et pour avoir un parti de moins âprendre, on garde M. de Serre ; mais il est probable que M. Portai et M. Roy s*en iront. On cherchera des ministres parmi MM. de Villèle, Mounier et Portails. Les ultràf poussés par M. de Villèle, ont bien promis de se contenter de ce seul changement ; mais ils sont bien animés pour tenir cette promesse. Nous allons voir. S'ils abandonnent le projet d'accusation contre M. Decazes, ils font une grande infamie; et cependant, s'ils ne l'abannent pas, c'est une preuve que le ministère actuel n'a aucune influence sur eux, et alors il n'a point du tout la majorité; il est déjà douteux qu'il l'ait, même avec leurs secours. On dit qu'il n'en est pas fâché, parce que ce sera un prétexte pour dissoudre la Chambre. A la bonne heure! Mais que faire le lendemain ?
Tout cela fait grand tort à la famille royale et au Roi. Ce renvoi d'un ministre, après quatre ou cinq années de dévouement, de soins, de travaux, dans une circonstance où ses plus impopulaires ennemis le poursuivent et le calomnient, ce renvoi d'un
hommesiconstammeiilprotégé,sitendrementaimé, et tout cela parce qu'un prince en a cru ses serviteurs qui lui font peur du poignard ! Tout cela a mauvaise raine, éveillera bien des craintes, et renouvellera bien des soupçons. Au reste, la situation de M. Decazes n*est pas sans dignité. C'est la troisième fois que le salut de la France résidait en sa personne. Il est vrai que le tort de son gouvernement a été de se rendre toujours trop nécessaire, et de ne créer aucune force qui fût hors de lui, et qui pût durer après lui. 11 y a des leçons pour tout le monde dans ceci, et ce n'est pas, pour mes amis, pour nous, pour moi, que la leçon est le moins forte. C'est à eux de s'y mieux prendre, la première fois.