DXVI
CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DR RÉMUSAT. A LILLE
Paris, vendredi 25 février 1820.
Je vous écris encore pour vous dire que je n'ai aucun besoin de vous ici, etquej'irai vous voir. J*en ai le dessein et, qui plus est, l'envie; mais je n'irai qu'après les deux premières séances de la Chambre, à moins que je n'acquière, d'ici là, la certitude qu'elles ne changeront pas notablement la situa-
tion, ce qui commence à me paraître probable. Je dois ce retard à mes amis; Guizot en est d'avis, et je ne puis partir sans pouvoir vous porter quelque chose de positif sur une situation qui est nôtre. Nous sommes dans une stagnation qui nous étonne bien, après tant de secousses violentes. La société est consternée, et comme dissoute. La mort de ce pauvre M. Greffulhe est venue encore attrister toutes choses. La cérémonie de deuil du Prince s'est passée ici avec beaucoup de dignité, et a laissé une impression très grave et très profonde. On poursuit toujours la recherche du crime. Ce Louvel ne fait aucun des aveux qu'on désire, et cependant, il semble tout dire; jusqu'à présent, il ne s'est point démenti, et les faits se sont trouvés d'accord avec ses assertions. Il est d'une fermeté très calme, et n*a point même cette insolence et tout ce charlatanisme d'assassin qui annonce toujours un peu de faiblesse, c'est-à-dire le besoin de se soutenir par l'exaltation. Il est de sang-froid, et, jusqu'à présent, on ne lui découvre point de traces de complicité, malgré toutes les rumeurs, toutes
1. M. Greflfulhe, pair de France, avait épousé mademoiselle Luc de Vintimille, qui, en secondes noces, épousa le général Philippe de Ségur, membre de l'Académie française.
les histoires qu'on forge à la journée. Son procès ne se fera pas tout de suite; on veut, avec raison, attendre; car s'il y a quelque chose à découvrir, le temps est le plus sûr des révélateurs.
Il parait que, réellement, M. Decazes part pour Libourne. J'avoue que je ne conçois pas comment on s'éloigne dans sa position. Je sais bien que sa présence rend celle du ministère difficile et un peu risible ; mais, à sa place, je ne serais point parti avant d'avoir confondu mes ennemis. Il n'ira, dit-il, en Angleterre qu'après la session*. Ira-t-il? Le Roi, est, dit-on, fort affligé de leur séparation. Je le crois.
Mardi 29 février.
J'ai peu de nouvelles à vous donner, ma mère; si ce n'est que je suis bien portant et tranquille, que je passe la journée chez moi à lire des livres de métaphysique et de religion, et que je vais, le soir, dans deux ou trois maisons où nous disputons très vivement sur la nature du bonheur éternel. Si ce n'était pas trop long, je vous exposerais ici les
1. Par une ordonnance du 20 février, M. Decazes avait été fait duc, et nommé ambassadeur en Angleterre. '
questions, et vous demanderais voire avis, qui, j'ai peur, serait fort opposé au mien, tout rigoureusement orthodoxe que je le crois. Mais vous avez probablement l'attention ailleurs, et il faut que je vous y suive.
La discussion de la Chambre des pairs est instructive, uniquement par son résultat, que vous savez comme moi; et cette majorité d'une seule voix S dans une occasion où tout le monde, et nous-mêmes, en attendions une assez considérable pour le ministère, prouve qu'il n'est pas aussi bienvenu des ultra qu'on croirait bien et qu'il le voudrait. Gela rend sa situation encore plus difficile, et l'obligera sûrement à leur faire encore plus de ces concessions dont la nomination de M. Capelle'est un des plus scandaleux échantillons. Je ne sais vraiment s'il sera possible de présenter à la Chambre des députés une loi flétrie par un aussi misérable succès. Ce que je sais, c'est qu'en Angleterre on ne l'oserait pas.
1 . La loi de la Presse, fort modiflée et améliorée par la Chambre des Pairs, avait passé à deux voix de majorité, 106 contre 104, sur 210 votants.
2. M. Capelle, ancien préfet sous TEmpire, était devenu fort uUrà{ il venait d'être noiûmé sous-secrétaire d'£tat au ministère de rintérieur.