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CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE
Paris, lundi 13 mars 1820.
Vous trouverez ici, ma mère, des gens fort peu disposés à vous recevoir, c'est-à-dire pensant fort peu à vous. Je voudrais qu'ils pussent continuer, et oublier ou ignorer que vous êtes ici. Vous serez si dépaysée, si contredite dans vos moindres discours, si mal entendue sur tout, si battue de tous points, que je vous sais bien bon gré d'avoir entrepris ce voyage, et je m'en veux un peu de vous l'avoir laissé faire. Je cherche quelquefois à me persuader que ce n'est pas pour moi, ni par ma faute, que vous avez à essuyer tant de contrariétés et de désagréments; mais j'y ai beaucoup de peine. Il me
semble, cependant, que vous êtes naturellemeni assez vraie et assez raisonnable pour être persécutée par les salons, et je crois me rappeler qu'avant moi, et dans d'autres temps, il vous est arrivé d'être aussi peu jugée et aussi peu d'accord avec eux. Seulement, alors, vous étiez plus en force pour répondre, et votre situation vous mettait moins en prisée Je sais bien qu'à peine arrivée ici, vous allez être entourée des avances et des prévenances de toute une autre fraction de la société, que vous ne connaissez que par moi ; mais je ne sais d'abord si cela vous plaira, et puis, pour peu que vous y répondiez, il faudra vous en justifier au divan du faubourg Saint-Honoré. Je me fais une joie de voir quel jugement vous porterez de tout cela, et ce que vous concluerez sur tout ce monde où Ton fait plus d^esprit en un quart d'heure que dans tout le faubourg Saint-Honoré en une semaine.
En attendant, et après bien de la peine, on en
1. On comprend que mon père fait allusion à la situation difficile de ses parents vis-à-vis du mondCf sous l'Empire. On leur reprochait autant alors d'appartenir à la cour impériale qu'on leur reprochait en 1820 d'être, sinon très libéraux, du moins constitutionnels et parlementaires. La société était en ce temps-là fort divisée. Elle l'est encore.
est venu à dire dans cette discussion tout ce qu'il y avait à dire, et les vérités et les faits sont venus, après un bien long délai, prendre possession de la tribune. Le discours de M. Courvoisier est vif et distingué, et celui du général Foy est réellement habile et spirituel. Il y a de l'adresse et de la hardiesse à être parvenu à dire à la Chambre qu'il n'y avait rien de séditieux à chanter la Marseillaisey et à montrer comment *.
Les nouvelles d'Espagne paraissent de plus en plus décisives. J'avoue que tout ceci confond ma prévoyance, et j'avais toujours compté l'annonce
i. Le général Foy prit une très grande part à la discussion de cette loi sur la liberté individuelle. Avec son éloquence généreuse, spirituelle, et parfois imprudente, il alla jusqu'à dire aux royalistes : • Croyez-vous que, sans l'étranger, sans la crainte de voir notre pays livré à toutes les horreurs de la dévastation, nous aurions souffert les outrages d'hommes que pendant trente ans nous avions vus dans Thumiliation et dans l'ignominie? > Cette apostrophe lui valut un duel avec M. de Corday, où il se conduisit de la façon la plus chevaleresque. Voici le passage de son discours du 11 mars sur la Marseillaise : a La Marseillaise fut rospirée par un sentiment qui est de tous les temps et de tous les régimes : l'horreur de l'invasion étrangère. Je défie qu'on y trouve un vers, un mot qui pût s'appliquer d'une manière directe à nos troubles intérieurs de cette époque. J'étais, bien jeune encore, au nombre de ceux qui enlevèrent les retranchements de Jemmapcs en chantant la Marseillaise. Â ce titre, j'aurais voulu qu'on épargnât à nos souvenirs même Tombre d'une similitude avec resprit qui anima les Ravaillac et les Louvel. ■»
de la prochaine révolution de ce pays au nombre des niaiseries dont se bercent les libéraux. La Constitution a été proclamée sans contradiction ; toutes les troupes tournent aux insurgés, et la question parait être uniquement de savoir si le roi recevra ou donnera la Constitution. Ce que je vous dis n'est point une nouvelle du coin; c'est ainsi que les hommes du gouvernement l'avouent à leurs confidents, et il parait que, dans le ministère comme chez les ultra ^ on a fait son deuil de cette admirable monarchie d'Espagne. Fasse le ciel maintenant que la révolution ne tourne pas à la terreur et au régicide ! Au reste, si le sang royal est respecté, cet événement nous sera plus utile que funeste.
Mercredi 15 mars.
Les journaux vous auront porté le récit de la séance de lundi, et vos réflexions Tauront commentée. J'y étais, et c'est la première à laquelle j'assiste, de cette session. Aussi m*a-t-elle vivement frappé. La Chambre a changé de face ; ce n'est plus une assemblée délibérante, c'est un parterre en tu* multe partagé entre deux cabales qui se disputent, et
s'arrachent tour à tour, un centre faible et flottant, dont l'appoint forme la majorité. Un murmure perpétuel, des clameurs fréquentes, de continuelles interruptions sont le lot de tous les orateurs. Les divers partis sont aux aguets pour saisir un moyen d'attaque , un prétexte de censure. Les rancunes personnelles cherchent incessamment des occasions de revanche, de représailles; la discussion se passe presque uniquement entre les deux extrêmes. Le ministère, timide à la fois et partial, parle rarement, brièvement, faiblement, comme s'il n'avait qu'un intérêt unanime : celui de faire passer une loi par pure forme, et que la situation politique lui fût étrangère. Il y a une telle violence dans la €hambre, que, surtout si le silence de certains membres se prolonge, comme cela est probable, il me parait impossible, désormais, d'être gouvernés par une Chambre qui ne Test pas elle-même.
Le général Foy avait assez de crédit et de faveur dans la Chambre, et il le méritait. Son algarade d'avant-hier aura changé cela. Je n'ai jamais vu commencer si froidement, et finir si vivement. C'est en prononçant le mot étrangers que la tête lui a tourné. Tout ce qu'il a de sincère et de passionné dans l'âme s'est soulevé; ses souvenirs se sont ré-
veillés, et il est parti comme un trait. A quel point sont-elles donc profondes, ces divisions, ces haines qui nous séparent, que, du moment qu'elles se montrent, elle sont si insultantes et si amères ! Du moment qu'un homme est sincère, il est violen t ; lorsqu'il est modéré, c'est qu'il se cache. Au reste, la séance en elle-même a complété le triomphe du côté gauche sur le côté droit. Quoique Manuel se soit justifié comme une bête qu'il est, cependant il y a du vrai dans son discours, et M. de Yillèle a été pitoyable dans sa réponse. Le discours de Constant est littérairement très distingué. Il est plein de verve et de sarcasmes, et n'était l'attaque de mauvais goût à M. Pasquier, il aurait mérité du succès. C'est quelque chose de honteux, pour des gens que je sais bien, d'avoir laissé à d'autres en pareille occasion le rôle du courage et de la vérité*.
1. Le reproche de silence s'adresse toujours à M. Roycr- Collard. Voici l'apostrophe de Benjamin Constant à M. Pasr^uier, qui avait été préfet de police sous l'Empire. > Que messieurs les ministres montent à cette tribune, et que, la main sur le cœur, ils nous disent; « Nous n'avons jamais éprouvé pour la puissance aucune faiblesse; nous n'avons été les organes d'aucune injustice; aucun ordre arbitraire n'est sorti de notre bouche, aucun n'a été revêtu de nos signatures; nous n'avons ni encouragé l'espionnage, ni porté la délation jusqu'à l'oreille
ANNÉE !8?a.