‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration; (volume 2)Chapitre 52 sur 91 · La loi qui suspendait la liberté individuelle · texte numérisé non relu

La loi qui suspendait la liberté individuelle

368 COURESPONDANGE DE M. DE RËMUSAT.

qui les a entraînés à une discussion propre à échauffer les partis, et à produire dans le pays un tout autre effet que celui qu'ils prévoient. Nous en avons eu la preuve ici, avant-hier. On a représenté les Vêpres Siciliennes^ et les quatre fameux vers * ont été accueillis avec un enthousiasme marqué, pour cette ville assez froide; et, afin qu'on n'ignorât point l'intention des applaudissements, la plus grande partie du parterre s'est retournée vers la loge de M. de Jumilhac, comme pour lui indiquer que ce n'était point au ministère passé, mais à M. de Richelieu qu'on pensait. Quelques sifflets se sont fait entendre; on leur a imposé silence, et les vers ont été redemandés et répétés sans opposition. M. de Jumilhac a rendu la scène plus frappante par une maladresse : II s'est avancé sur le bord de la loge, affectant de chercher à reconnaître les applaudisseurs, et certes ils ne se cachaient pas. Cela est assez remarquable, ici où le duc de Berry a été pleuré sincèrement, et où il y a horreur des Jacobins.

1. Le drame tout entier des Vêpres Siciliennes est plein de vers patriotiques et libéraux; mais je n*ai pas su retrouver ceux qui étaient particulièrement applaudis à Lille, et appliqués au ministère.

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MADAME 0E RÉMOSAT A M. bE Rl^MUSAT. A LILLE,

Parli^ jeudi §3 marâ IHfOi.

Me voici, mon ami, et, pour

mencer par h commenct^menl, je le dirai que j'ai fail bonne route, avec un tomps très froid et très gris, que la Oiimpagne est encore toute gelée, etqulhryanulle part apparence de priiilemps> même à Paris, où loul le monde m'a paru en robe fourrée. Charles se porte bien; il a bon visage» il est de bonne humeur et content de la vie qu'il mène. II voit beaucoup ses amis, peu les gens qui le contrarieraient. Il me parait raisonnable sur les personnes et les événements; il observe plus qu'il ne conclut, et, à cet égard j il en est à peu près où nous en sommes nousmêmes* J'aurais un peu peine à mettre en ordre tout ce que nous nous sommes dit , et je ne pourrai

1, Mû ^rand'raêrei relardée par une iEdî^posilion de mn fiU Albct'l^ et aus4i par sa propre «anté> qui i'aUérait âérieusûmeots n'arriva h Paris ijuo k ^ mar«»

guère te donner de détails que lorsque j'aurai ramassé les paroles de chacun.

Les amis de Charles, qui vont toujours au fait, travaillent à des lois qui leur paraîtraient utiles, laissant les événements se débrouiller peu ipeu. Tous les jeudis, il y a un comité d'hommes sérieux et travailleurs chez le duc de Broglie, et, là, on discute très sérieusement. Charles en est; il travaille, parle, et il est traité avec bonté. Il a fait un projet sur les moyens de réprimer les abus de fci liberté de la Presse, qui a été accueilli et discuté ; mais ils conviennent tous qu'il est fort difficile d'en venir i bout, qu'il manque en France un esprit et une morale publics qui seuls pourraient former des jurés; enfin qu'on tourne dans un cercle vicieux causé par l'ignorance, la peur et l'apathie générale, qui donnent beau jeu aux passions des ullrà^ et aux intrigues du parti révolutionnaire. Il me semble que ce dont les hommes raisonnables sont frappés et affligés, c'est que le bonapartisme est très fort dans les basses classes, et, comme la plupart des libéraux journalistes en sont très entichési cela leur donne du crédit dans le peuple.

Quant aux individus, M. de Richelieu est assez

àêddé à tenir contre les partis. Alix a dît â Charles qu'il y avait des utlrà qui disaient qu'ils aime* raient mieux Robespierre à sa place que lui. Dans le fond, ce parti n'en est point content. M. Pasquier se fait honneur par sa patience, sa mesure, sa facilité et ses bonnes manières, Cliarles m'en a parlé très bien, et lui rend grande justice. Il le voudrait plusfermeà l'égard des jacobins et los démasquant davantage; les uUrà s'en défient. L'em* barras de sa position doit se muUiplîer au moment où il faudivi user de la loi d'exception. Et ce que tu disais^ que c'était rautorité qu'elle gênerait le plus, est l'opinion de tous les gens sensés*

Le Roi se porte bien. Il est triste, et plustcudremcnt attaché que jamais à son ami ^ Quand il a vu Siméon, il lui a dit : a Monsieur, vous succédez à un homme qui a toute ma confiance, » Il a reçu M. de Saînte-Aulaîre, qui, depuis, est parti avec M. d'Argout pour la terre de lU Decazes, Ce départ» qui ne prouve pas grand'chose, a effarouché les uUrà, M de Chaleaubriaud disait qu'on le jouait, et voulait voter à la Chambra des pairs contre la loi

1* M. DecBïei.

372 CORRESPOISDÂNGË DE M. DE R2.MUSAT.

sulalibsrté individue lie. Il a fallu que Monsieur parlât, et que madame Récamier et l'abbé de La* mennais agissent. Enfin, il s'est fait inscrire contre. Monsieur est très changé et très abattu; M, le duc d'Angoulême dans une douleur profonde, et ne se mêlant de rien; Madame calme, soumise au malheur, attentive à ce qui se passe; la duchesse de Berry bien portante, et un peu ennuyée de la monotonie de ses journées.

On a dit à Charles que M. de Talleyrand rentrait dans l'opposition libérale; cela ne m'étonnerait guère. M. de Serre écrit des lettres éloquentes, vives et sages. Je ne sais pourquoi M. de Mézy disait que les doctrinaires voudraient qu'il se gardât pour un meilleur temps; ils disent absolument comme lui, que c'est précisément dans ce temps-ci qu'il faut se rendre utile, car ils regardent la situation comme grave, et certes ils ont raison. Quoi qu'on en dise, mon ami, je trouve Charles bien placé au milieu de ce monde; les conversations y sont fortes, beaucoup plus sur les choses que sur les personnes; il y apprend la vie et, si j'ose dire, l'espèce humaine; et je l'ai trouvé dans une grande modération de jugement, et plus appliqué que jamais à sa recherche favorite : La vérité.

ANNFE ISm

Je reprends mon écriture, et je f écris âpeii près comme on forait un journal. Je remonte un peu haut, pour te donner quelques anecdotes* Ce malheureux dimanche gras^ à onze heures du soir, M. Decazes était dans sa robe de chambre, et malade; MM, Pasquier» Portalis cl Mounier retouchaient chez tui à la bj qu'on devait présenter le lendemain. Un eiempt de police arrive, et leur apprend l'assassinat. Ils vont à FOpéra; il y avait peu de monde encore, presque point de Garde, un grand désordre, la possibilité de tout tenter. Le hasard qui faisait que le duc d'Orléans était à FOpéra Ta sauvé de l'embarras d'arriver le dernier. C'est lui qui, le premier, a soigné le duc de Berry. Lorsqu'on vint lui annoncer, dans sa loge, ce malheur, le premier mot de Mademoiselle - fut : a Mon frère, prenez garde à vous! » Celui de madame ta duchesse d'Orléans : « Mon ami, allez tout de suite! » Cela peint les caractères.

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