S* Â. K. inatlamo Âddiaïdû
Peu à peu, la foule grossît; partout où paraissait M. Decazes, les murmures étaient offensants. Ce pauvre homme vaquait à tout en pleurant, et a été aussi une vraie victime qu'il eût fallu plaindre. Monsieur, averti, a voulu aller seul, pour n'exposer personne, et le duc de Maillé Ta suivi, malgré lui. Dupuytren, qui fait des phrases dans le monde, et à qui on en prête beaucoup, raconte à ses intimes que madame la duchesse de Berry a été réellement admirable d'amour et de courage. Elle lui baisait les mains, elle l'encourageait à faire souffrir le prince, si cela lui était utile, et elle lui disait : c Je vais crier pour que vous n'entendiez pas ses cris, parce qu'ils vous empêcheraient d'opérer. » Et, en effet, elle s'efforçait de couvrir de sa faible voix les gémissements de cet infortuné ! M. Dupuytren ajoute que le duc d'Angoulôme a été touchant, tendre et admirable. Monsieur pleurait dans un coin, et a paru faible et inutile à tout. Madame ^ assise, sans paroles, sans larmes, sans mouvement, regardait fixement, et avec un calme sombre qui ne s'est pas démenti. Le Roi est arrivé; il a fait ce qu'il n'avait jamais fait : Il a descendu l'escalier des Tuileries seul, sans être soutenu. Madame de G..., sur le haut de l'escalier, se moquait de
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sa démarche. Il est arrivé calme et triste. Dans le corridor, on lui a dit : t Sire, il y a eu dans tout ceci bien du désordre; tout s'est fait bien tard, bien tard. — Non, a répondu le roi, tout s'est fait à temps ; moi seul, je suis en retard, mais ce n^est la faute de personne. » Il s'est assis auprès du lit; il a interrogé Dupuytren, et fait avancer l'évêque d'Amiens près du mourant. Peu après, il l'en a fait éloigner en disant : « Vous le fatiguez. » Le curé de Saint-Roch a commencé les prières; l'évêque le pressait, en disant toujours : c Passez, passez ! » Tout le reste, comme tu le sais. C'est Dupuytren qui se trouvait maître, et qui ordonnai! tout. Quand le prince a expiré, après quelque* minutes de douleurs violentes, il a dit au roi: € Sire, il faudrait faire retirer les femmes. — Je resterai, a dit le roi. Je ne suis point une femme; j'ai un dernier soin à rendre à mon fils. » Alors, Dupuytren a été vers les princesses : c Mesdames, veuillez vous retirer ; le Roi dit qu'il a un dernier devoir à rendre à son fils. > A ce mot de devoir^ le Roi s'est retourné gravement, et a repris : unsoitu Durant tout le lundi, la fermentation des ultra est devenue très vive. Chabaud-Latour a conté i Charles que, s'étant rendu chez Ravez, il y avait
trouvé MM. de Yillèle et Laine. Villèle disait : « Il faut, dès demain, parler affaires; il faut que ceci nous serve. » Laine pleurait, et répondait : c Monsieur, parler affaires est bien difficile; je ne puis que gémir. — Non, reprenait Villèle avec sa voix glapissante, il ne s'agit point de gémir, il faut parler affaires. » Et l'autre : c Monsieur, cela m'est impossible. »
Le mardi, tout fut bâclé : On convoqua la Chambre des Pairs; on demanda un salon du Luxembourg, et, là, MM. Pasquier etPortîilis firent kl loi d'exception. Les pairs assemblés ne savaient ce qu'on leur voulait. M. de la Rochefoucauld, étant entré, un moment, dans le salon des ministres, revint dans la Chambre, et dit assez gaiement : € Messieurs, ne vous impatientez point; on met au net nos libertés. » La proposition de la loi, qui se sentait de la précipitation, souleva tout le monde. Elle ne parut qu'une précaution purement arbitraire, au profit des ministres. Le côté droit ne Youlait rien céder à M. Decazes. M. Mole voulait profiter de tout cela pour le chasser. MM. de Broglie, Germain et Barante trouvaient que cette loi le perdait; ils parlèrent contre, et voilà ce qu'on appelle leur défection. M. Decazes fut atterré de
voir les ultra contre lui, et commença à ouvrir les yeux. Dans les salons et chez les officiers supérieurs de la Garde royale, et dans les Gardes du corps, on était encore plus animé. On parlait de se défaire du favori, et il fut obligé de mettre de la gendarmerie ehez lui. On tenta une émeute dans Paris» en commençant parce café Lemblin'. On parlait de quelques centaines de personnes dont il fallait se défaire; mais le peuple ne voulait pas remuer. On s'assura qu'une fois arrivée jusqu'aux capitaines de la Garde, l'exaspération allait toujours décroissant, et qu'on ne ferait pas brûler une amorce aux soldats contre les citoyens. D'ailleurs, cinq à six cents ofliciers à demi-solde s'armèrent, et annoncèrent publiquement et avec calme qu'ils se réuniraient et feraient résistance. Jacqueminot alla à l'État-major déclarer tout hautement qu'il ne marchait plus qu'armé, et quMl n'accepterait aucun duel, mais qu'il brûlerait la cervelle à qui l'insulterait dans la rue. Martainville et plusieurs Gardes du corps voulaient aller s'ameuter devant l'hôtel du ministre. Un homme de l'ancienne police leur fit dire qu'on placerait, à chaque coin de rué, des
1. C'était un café da Palais-Royal où se réunissaient les officiers en demi-solde.
hommes qui diraient au peuple que ces hommes ameutés étaient des ullràj et cette précaution a suffi pour les empêcher. M. Decazes, se voyant Tobjet d'une telle haine, écouta d'autres paroles ; mais il arriva ce qu'on a conté. Le roi et Monsieur eurent une scène violente, mais la dernière parole de Monsieur twt : c M. Decazesest en danger; je ne réponds pas de mes amis. » Et l'inquiétude décida le roi.
On arrête beaucoup. Il parait assez sûr qu'au moment de l'assassinat, il y avait un complot et qu'on devait se porter à la tlhambre, pour agir contre les propositions sur la loi d'élections. Le ministère tient toujours à ne pas satisfaire le parti des salons; mais en aura-l-il la force? Il inspire défiance, et il faut qu'il achète les votes des ultra. D'un autre côté, il y a délire dans certains membres de la gauche, et M. d'Argenson disait que tout était bon pour chasser les Bourbons. Les plus sages dans ce parti ont du découragement, et la Chambre est fatiguée. Le centre a peur, et se range contre les ministres.
Louvel est toujours imperturbable, et sans complices. On en veut à Bastard de n'en point trouver, et ces pauvres salons courent après mille pauvretés
de rue. Les propos contre le Roi sont inElmes. Il n'est question que de le déposséder, de le renfer* mer dans un couvent. On a trouvé mauvais qu'il eût resserré le deuil S et, pour l'en punir, trois cents femmes ont été, lundi dernier, en grand deuil à la Cour. Le Roi en a été mécontent. Us disent encore qu'il faut en venir à bout, en l'effrayant.
Vendredi.
Lors de la grande catastrophe, quand M. Decazes vit que ses lois d'exception ne lui ramenaient pas les uUrày il reçut les doctrinaires qu'il avait écartés. Ceux-ci se montrèrent sans rancune, et essayèrent de le sauver. Ils lui demandaient de jeter le gant de nouveau aux ultràj de retirer la loi sur la liberté individuelle; ils lui promettaient la censure jusqu'à la fin de la session, pour avoir le temps de retoucher à la loi, et auraient remis en jeu la loi d'élections de M. de Serre. M. Decazes acceptait tout, car il voulait se sauver. Cependant, il était visible qu'il s'apercevait du joug, et qu'il s'y résignait avec
1. Le roi avait limité la durée du deuil à vingt et un jours.
quelque 'chagrin. Le côté gauche était reconquis dans les personnes de Benjamin Constant et de Foy. Pendant ce temps, cinq ou six fous de ce parlî voulaient dresser un acte d'accusation contre lui; le jeudi soir, on Tavait porté au ConstitxUionnely qui devait l'imprimer le lendemain. Guizot va chez Laffitte, et l'envoie, à minuit, retirer celte dénonciation. Laffitte assemble son parti, se met en colère et le soumet. Pendant cela, Villèle assemble le sien pour le déterminer à accepter MM. Pasquier et Richelieu; il dit à M. de Chateaubriand : « Si vous êtes ministre, je sors de France, et je publie un écrit pour déclarer que c'est parce que vous l'emportez, et que je désespère de la France. » M. Decazes disait au roi, harcelé par son frère: € Je quitterai si M. de Richelieu me remplace ; mais je mourrai minisire si on vous impose M. de Talleyrand. » Le malheureux, à chaque visite du soir qu'il faisait au roi, croyait qu'on l'assassinerait; il est certain qu'on l'a tenté. Le roi, qui savait que M. de RicheUeu refusait tout le monde, disait à Monsieur : c Je n'accepterai que M. de Richelieu. »
M. Decazes était affectueux, et défiant en même temps, malade, hésitant, ou hors de lui. La dernière scène de Monsieur, l'acceptation de M. de Riche-
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lien, Toisiveté du dimanche, la peur fondée que certains libéraux inspirent à tout ministre, l'absence d'un système, peut-être la crainte d'être dominé, peut-être encore l'inquiétude de l'assassinat, et je ne sais quelle convention secrète entre le roi et son minisire déterminèrent l'événement, et M. Decazes s'éloigna. Le roi, pendant plusieurs jours, ne pouvait le nommer sans pleurer ; il prenait une sorte de plaisir à témoigner sa douleur à sa Cour. Il disait au chancelier : < Si M. Decazes était ministre, la loi aurailpassé à une plus grande majorité. M. Decazes aurait mieux parlé que M. Pasquier , etc. » Il est plus calme, mais fort triste. Ce qui s'est ébruité de tout cela a mis les passions en irritation.
Royer-Collard a boudé, parlé, blâmé, confessé quelques torts ; il a eu peur; il a honte d'être battu; il est rude et avec une tête vive; il annonce qu'il luttera sur la loi d'élections. Sans ses hésitations sur tout, il eût pu produire des efiets admirables. Dans la question de Grégoire, il avait fait trois discours sur les trois questions d'indignité, d'illégalité, et d'admission. C'est en adoptant cette dernière, qu'il eût produit le plus d'effet. Représente-toi la Chambre pleine, Grégoire présent, Royer à la tri-
bune, disant: € Après toates les phases déplorables par lesquelles nous avons passé, il est de morale et d'utilité humaine qu'ici toutes les opinioas et toutes les époques soient représentées dans cette Chambre. > Et alors, se tournant vers Grégoire : « Asseyez-vous donc, monsieur, et représentez* nous ici 1793. >
Il me semble que voilà du sublime, et que la situation de tout le monde eût pris une face nouvelle. Je ne conçois pas comment on se refuse au plaisir d'imprimer un tel mouvement.
J'ai vu, vendredi, M. de Barante chez sa femme. Le mari est dans une grande tristesse de tout ceci, et croit la France compromise et l'avenir perdu. Il y a, dans certaines natures d'esprit, une part d'imagination qui, ayant besoin d'aliments pour la spéculation, lorsqu'elle ne peut plus se porter avec activité vers le côté de l'espérance, se laisse entraîner à pousser plus loin les combinaisons tristes. Du moins, je le crois ou j'ai besoin de le croire; car, sans cela, il faudrait, d'après les paroles de ce pauvre Prosper, se dévouer à un avenir inévitable, le plus sombre possible. Il vil retiré, au reste, et attend dans son ménage le sort commun, et le sien particulier.
Après cette visite chez M. de Barante, j*ai été chez madame deCatellan ,qui m'a accablée d'avances, dès mon débotté, et qui m'avait invitée. J'y ai trouvé un monde assez nombreux, un peu de ma société, et beaucoup de personnages qui me sont étrangersé On y était très occupé du discours de Camille Jordan, qui a été inattendu, fort beau, et qui a eu un grand effet. II n'a pas dérangé les boules des opinants, pas plus que celui de Royer-CoUard* d'hier, parce que le parti est pris de soutenir un ministère dont les qualités morales inspirent justement confiance; mais il a remué des opinions qui auront des retentissements nationaux.
J'ai été voir, hier soir, A/arte Stuarty qui m'a fait beaucoup pleurer. Talma est parfait, il joue le vil personnage d'un courtisan avec une élégance de vices, qui pénètre d'admiration pour son talent, et de
1. MM. Camille Jordan et Royer-CoUard, dans les séances du ti et du !25 mars, avaient attaque très vivement la loi des élections.
2. La tragédie de Marie Sluart est, comme on sait, une traduction, ou une adaption, en vers, de la pièce de Schiller, par M. Lebrun, mort en 1873. Dans un récit que j*ai inséré en této du troisième volume des Mémoires, mon père a raconté cette représentation. Au moment où Leicester désavoue lâchement la reine, il prit à ma grand*mère un souvenir de la cour impériale, qui la pénétra d'une émotion d'autant plus vive qu'au même moment M. de B..., ancien chambellan, entrait dans sa loge,
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dégoût pour les palais. Il me rappelait nombre de vilains souvenirs, et cette représentation m'a éaïue et fatiguée de plusieurs manières; aussi suis-je revenue me coucher.
Dimanche 26 mars.
Royer-Collard a de grands reproches à se faire. Le goût de son esprit le porte à l'opposition, et il s'y est laissé aller depuis six mois, au lieu de s'unir quand il eût été utile ; il a senti le faux de sa conduite, et l'embarras s'est changé en bouderie. Il répondait toujours qu'il se réveillerait pour la loi d'élections. L'âme plus passionnée et plus généreuse de Camille Jordan s'est émue de tout cela. Quoique malade, il s'est traîné à la tribune; son discours tout improvisé a été très beau; il semblait, m'a-t-on dit, un mourant qui prophétise. En descendant de la tribune, il a passé dans une salle pour se reposer ; une immense partie de la Chambre l'a suivi pour le complimenter. M. de Saint-Cricq a parlé dans le désert.
Hier, l'effet de Royer, qui a été excité par le succès de Camille, a été grand aussi, surtout quand il a dit : « Nous assistons à nos propres funérailles,
sans pouvoir, sans oser les interrompre. » Les tribunes avaient peine à contenir leur émotion. Benjamin Constant et Bignon avaient déjà produit, deux jours avant, de grands effets. La palme du talent est au côté gauche dans cette affaire.. M. Pasquier montre de la patience, du courage et du talent. On lui reudcette justice; mais sa position et ses opinions lui ôtent de la force. On le dit abattu. Il ne se porte pas bien, d'ailleurs. Je ne Tai vu qu'un moment; il toussait, et parlait peu selon sa coutume. Il est fort répandu que le roi ne le peut souffrir ; je ne sais si cela est vrai. Il cherche à diriger Monsieur y qui s'efforce de contenir son parti. Nos amis s'afQigent du peu de ressort de la nation, et craignent fort qu'elle ne soit entraînée par une faction.
Il me parait que la peur aveugle si bien tout le monde, qu'elle obscurcit, plus ou moins, la raison de chacun. Cette peur, fondée sans doute à quelques égards, loin d'éclairer, fait, ce me semble, qu'on sert visiblement les factions. Les ultra de la Chambre sont soumis au silence, et tiennent parole avec une modération que j'admire, puisqu'ils ont supporté jusqu'à la justification passablement humiliante que M. Laine a faite, samedi, de leur con-