VI
assez mal mené les affaires depuis trois mois ; mais où nous en sommes il n'y a pas à reculer. > M. de Richelieu a dit, ce matin, à quelqu'un : « Tout ceci me parait au diable ; je ne suis pas bien sûr que nous nous soyons bien enferrés, i^ D'après cela, il y a un peu lieu de douter, et d'être ému de la gravité de la situation.
Vendredi 19 mai.
J'ai interrompu ma lettre, parce que Bastard est venu me voir. Il m'a proposé de me mener chez la duchesse de Broglie. Comme je n'avais vu personne de la journée, j'ai profité de cette occasion pour savoir quelques nouvelles. J'ai entendu là une grande admiration pour le discours de Royer- Collard*, et une extrême vivacité de têtes montées. J'ai revu des gens que je n'avais point rencontrés depuis longtemps, entr'autres Daru, qui m'a fort chargée de le rappeler à ton souvenir, et que j'ai
1. M. Royer-Collard avait parlé contre la loi, dans la séance du 17 mai, avec beaucoup do talent et de succès. Son discojirs commençait par cette phrase devenue célèbre: « La nécessité, ministre de la Providence et maîtresse des peuples et des rois, a son empire dans le monde moral aussi bien que dans le monde physique. »
trouvé grossi étonnamment. Il était terriblement animé contre M. BellarU Quelques pairs sont venus aussi, et tous parlaient de lui avec amertume. E0 dégageant la vérité de Tcgprit de parti, il faut encore conclure que, dans cette affaire, il aura été inconvenant* J*ai vu chez de M. de Broglie des gens qui avaient vu M, de Serre, Il est bien souffrant, il eût désiré demeurer dans le Midi, il y espérait le retour de sa santé ; il a laissé voir qu'il croyait que le voyage qu'on lui a demandé instamment le tuerai tj et il disait trislernoot : « On se soucie peu de ma vie. » Il faut frémir des émotions qu'on va lui donner ici; j'en suis navrée* En véritéj j'avais bien affaire à me prendre àTinlérêt d'un homme que je ne verrai vraisemblablement jamais* Ahl mon ami, ceux qui se composent une vie toute pleine des pauvretés des salons de Paris, qui ne s'arrêtent à aucune pensée, qui n'écoulent point leur âme, sont les seuls sûrs du repos*
Hier soir, il y avait chez moi trois ou quatre hommes, entre autres notre cousinGanay r M. Bastard lui dit: û ileiireusement, rounsieur, que, dans tout ceci, la Garde est sûre* — Sure, ditGanay avec
1. M, dû Ganay était cdoncl d^infaiilerie dans la Garde» et députa.
celte vivacité que tu lui connais, pas plus sûre qu'autre chose. On la désorganise; les colonels, qui en répondent, s'engagent plus qu'ils ne peuvent; nos casernes sont remplies de pamphlets et de chansons ; nos soldats lisent tout le jour mille sottises! » Et, alors, il a tiré de sa poche des chansons, en effet très mauvaises, qu'il nous a montrées et qu'il avait saisies dans sa caserne. Il ajoutait que cela lui rappelait les tentatives faites en 1789 sur les Gardes françaises. Il nous contait que tous les ultra de son régiment relevaient la tète et le contrariaient, le tout accompagné de tels jurements qu'il était impossible de ne pas rire de sa vivacité, quoique assurément le fond de ses paroles ne fût pas plaisant.
Samedi, 20 mai.
Je ne connais rien de si beau réellement et de si touchant, mon ami, que les entrevues qui ont eu lieu entre M. de Serre et ses amis. Quand je serai près de toi, je te conterai ce qu'il a dit à Guizot de qui je le tiens, et qui, en me parlant, avait continuellement les larmes aux yeux, tout ferme qu'il est. Ils se sont entendus surtout; ils avaient tous
deux une égale tristesse, un égal doute de l'avenir, et leur entretien était d'autant plus grave que M. de Serre y apportait sans cesse des paroles mélancoliques sur le peu de durée de sa vie, sur sa souffrance et sur l'état de faiblesse qu'il éprouve qui l'empêche d'entreprendre ce qui serait à la hauteur de la gravité de ce moment. 11 ne fera point le ministère, car il n'en a point la force; il ira à la campagne, il paraîtra à la Chambre pour y parler quelques minutes; ce qu'il veut dire sera digne du sentiment qui l'anime, de la préoccupation politique qui lui est ordinaire. Rien de si admirable que le caractère de ce malheureux homme! C'est un cruel événement que sa santé vienne ainsi l'arrêter dans sa course. Je ne .voudrais pas avoir à me reprocher de l'avoir appelé au milieu de cette tourmente. Je suis émue de tout cela comme si un malheur personnel m'avait atteinte, et j'ai plus que jamais le besoin de sortir d'ici et d'aller respirer près de toi un repos et un accord de sentiments que si peu de gens entendraient.
Voilà bien de la politique, mon ami, et de la politique assez sombre. Il y a pourtant contre mes inquiétudes les chances des hasards, et le repos
positif des classes inférieures, qui fait la différence de ce temps-ci, avec les commencements de notre Révolution. Je ne suis pas de ceux qui croient que le peuple se mêlera de tout ceci. Je le disais, l'autre jour, à un de nos militaires de Bonaparte, devenu un vrai jacobin, qui me répondit durement : « On se passera de lui. » Mais je ne sais s'il est aisé de s'en passer.
Voilà décidément M. de Bastard qui n'est pas bon à jeter aux chiens. Il continue sa belle et noble conduite à la Chambre des pairs. 11 devient l'objet de la haine et des reproches des ultra et des ministériels même. On voudrait que la conscience du magistrat se prêtât aux considérations secrètes delà politique. 11 y a eu, lors de la mort de ce malheureux prince, de vraies infamies. Depuis, on s'est efforcé de faire tremper la nation dans la complicité de ce crime; on ne cesse de la dénoncer à elle-même, de la flétrir, et, au moment où la vérité apparait, alors ce honteux échafaudage de la passion s'écroule, et la haine, impuissante pour le soutenir, s'irrite contre le simple rapporteur des faits qui la déconcertent. J'ai vu un pair qui m'a dit qu'il résulterait de tout ceci une rupture complète dans la Chambre des pairs, que,
jusqu'ici, les formes dans les oppositions avaient été conservées, mais qu'aujourd'hui on était tout près de s'insulter, et que les discours des deux partis, grands seigneurs et militaires, étaient menaçants. Les gens qui aiment la discorde doivent être contents !
Je me souviens que tu n'approuvais pas trop qu'on eût renvoyé ce jugement de Louvel à la Chambre des pairs, et je crois que tu auras eu raison ; il aura attisé le feu. M. Bellart dit : a Louvel n'a point de comphces, mais il y a complicité spontanée dans le pays. » Voilà qui est peut-être vrai; mais il faut avouer que ce n'est pas habile d'en convenir. Certes, Bonaparte s'y entendait, et, lorsque ses jours étaient menacés, il se gardait bien d'en faire le moindre éclat. En disant aux hommes quels sentiments ils éprouvent, on les fortifie en eux.
Mardi, 23.
J'ai dîné hier chez madame de Labriche; j'ai entendu là de tristes prédictions entre M. Mole et M. Laine. Si notre avenir est paisible, assurément cela surprendra bien du monde; car toutes les pré-
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diclions sont tristes. Ils ne parlent de la loi d'élections que commed'un palliatif qui leur parait donner plus de temps et moins de précipitation aux événements. M. Mole, dont les observations sont à part de la conduite, remarquait à quel point l'avantage de la discusion avait été du côlé gauche, comme les paroles de tous ses membres, de bonne foi ou non, annonçaient confiance dans leur succès à l'égard du pays, et il allait jusqu'à dire que la loi, même passant telle que les ministres l'ont présentée, était toute changée par le fait même des paroles dites sur elle, et apparaîtrait toute autre à présent à nos départements.
Le discours de Ternaux ^ a fait faire à M. Mole et à M. Laine les mêmes réflexions qu'à moi. Il faut considérer que, deux jours avant, il avait eu avec Monsieur un entretien d'une heure et demie, et que Monsieur avait été d'une bonté parfaite; que Ternaux, dans le fond, est honnête homme, et que
1. M. Ternaux aîné, député de la Seine, était membre du centre gauche de la Chambre. Il était à la tête de l'industrie des laines et dos draps, et d*une famille estimée et libérale. 11 est mort ruiné après 1830. C'était Toncle des deux Ternaux que nous avons connus, Ternaux-Compans, qui s'est fait connaître par des ouvrais originaux et d'une érudition piquante, et Mortimer Ternaux, député et auteur d'une Histoire de la Terreur»
c'est donc là le résultat de la confîance que lui ont inspirée les proies lations du prince du sang ! Toul cela est triste et grave. Je ne vois de force nulle part que daos la Révolulîonj qui continue sa mai'chej el qui probablement sera plus forie que nous tous.
J*ai vu quelques pairs chez M. Mo!é; ils sont encore étourdis de la violence à laquelle leur Chambre se monte. M, d'IIoudetôt* entre autres a été frappe du développement de haine qui s'est montré à Toccasion de ce procès; la minorité mililaii'e semblait se préparer à une bataille^ et la droite laissait échapper des paroles menaçantes. Le pauvre chancelier brisait sa sonnette sans pouvoir rétablir Tordre; il parait que Bastard perdait un peu la lêle; mais il reste démontré à Frédéric que lui seul est clans la bonne foi^ et que MM. Bellard et Séguier avaient envie de tirer parti du procès pour y trouver des appuis à leurs opinions. Si lui-même a reçu cette impression, il faut juger de celle des passionnés de la gauche et du brnit qu'ils en feront! Un hasard m'a fait rencontrer,
L M. Frédéric il'ïlouJcLot^ pair ilc Fratice, éUU un ÏÏU atné de M.tJ'Iloudoli^t, et d'un autre U! qa^t mçad^ine^ GermaîtiT ^^ Bj)ranu% de Uazancourt, etc.
hier, un vrai boutefeu populaire qui rae disait : « Ce procès et la manière dont il tourne nous avancent beaucoup. Il est visible que les ultra suivent leur marche ordinaire ; vos ministres voudront voiler leurs sottises. Tout va bien pour nous. » Cethoinrae m'a fait trembler par ses certitudes. Il me disait encore : « Les députés du côlé gauche font bien de parler contre la loi ; mais il faut espérer que quelques-uns voteront pour et aideront la majorité ; à présent, au point où nous en sommes, il faut qu'elle passe; elle avancera tout. >
On dit que MM. Gourvoisier et Sainte- Aulaire * ont fait des discours très remarquables; on en parlait dans la soirée fort diversement, mais en s'accordant sur ce qu'ils avaient produit un grand effet. J'ai été dans une maison où je ne vais guère, mais où j'ai rencontré un assez bon nombre de personnages du temps de Bonaparte. J'ai vu là un homme de l'ancienne police de Fouché que nous avons connu autrefois. Cet homme n'a rien perdu
1. MM. Courvûisior et de Sain te- Aul aire avaient très vivement parlé contre la loi. Ce dernier terminait son discours par ces paroles : a Aveuglement fatal aux ministres qui ont proposé cette loi| fatal pour nous, si nous avions la faiblesse de l'adopter, fatal à tous ceux qui la désirent, s'ils étaient assez malheureux ponr l'obtenir. »
de son activité; il parlait haut, sans nulle peur; il contait des choses fortes et étranges ; il m'a paru très au fait, et il n'a pas contribué à me rassurer. Auparavant, j'avais dîne chez Guizot, qui ne perd ni son temps ni la dignité de son esprit à mettre dans sa conversation, comme tant d'autres, des injures et des violences à la place des raisons. Au reste, il est moins troublé que beaucoup d'autres, et cela se conçoit : comme il est jeune, il a de l'avenir. Je trouve qu'à un très petit nombre d'exceptions près, tous les gens qui ont passé cinquante ans semblent avoir perdu la tète. Ils ne parlent pas sans que le rouge leur monte au visage, et sans un certain tremblement de colère qui n'est pas trop beau à voir. Ils ont bien plus de haine que les jeunes gens, et la passion qu'on leur découvre ne donne pas grande conliance en leurs paroles. Il est trop visible que ce temps-ci ne leur appartient plus. Mon ami, je le dis pour tous les partis.
476 CORKESPONDiNCE DE M. D£ RÊHUSAT.