‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration; (volume 2)Chapitre 67 sur 91 · DXVI · texte numérisé non relu

DXVI

CHARLES DE RÉHUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE

Paris, mercredi 31 mai 1820.

Le temps est si plein et si rapide, que j'ai remis jusqu'à aujourd'hui à vous écrire; et cependant, si je m'en croyais, j'attendrais encore, j'attendrais quelque chose de plus décisif. Mais il ne faut pas vous laisser sans nouvelles, et, quoique vous soyez bien instruite et que la majeure partie de ce qui se passe soit visible, il faut tout vous dire, comme nous nous dirions tout si nous étions à causer dans ce salon d'où je vous écris. Il n'y aurait pas plus de correspondance que de conversation si l'on ne s'écrivait ni ne se parlait jamais, que lorsqu'on a quelque chose à apprendre.

Vous aurez suivi les séances; vous aurez remarqué celle de samedi, et l'inexcusable vivacité

m CORRESPONDANCE DE M. DE RÊMUSÂT.

d'un homme à qui je ne suis pas habitué à Taire le moindre reproche *, et le beau discours de M. Royer-CoUard, avec tout sa force et toute sa finesse. Celte nouvelle voie ouverte à la discussion, celle d'une modification à la loi des élections, a placé la Chambre non plus entre Tadoption et le rejet, mais entre deux projets différents. Tout cela a préparé les esprits et les choses pour la séance d'hier qui semblait devoir être décisive. J'y étais. M. Camille Jordan a parlé avec candeur et facilité, et quoique trahi par ses forces et sa voix, il ne laisse pas d'avoir fait impression. On a été aux voix, et la décision sur la question de priorité est venue jeter un grand trouble dans l'assemblée. Quoique cette décision ne juge rien en définitive, cependant c'est une présomption, d'autant mieux que le seul membre absent à la fois et disponible est un homme qui votera pour nous, et qu'il y a au moins contre nous trois voix de l' extrêmegauche qui s'opposent encore à toute modification, mais que l'on compte bien ramener*. Là-dessus,

1. Il 8*agit de M. de Serre et de sa réplique véhémente à M. de Lafayette sur la souveraineté nationale.

2. L'amendement de M. Camille Jordan proposait que chaque département, divisé en autant d'arrondissements qu'il envoyait de députés à la Ghamhre, eût un collège électoral, lequel aurait

M. le Garde des sceaux est monté à la tribune, et, d'une voix faible et entrecoupée, avec une lenteur désolante, il a parlé une heure trois quarts, en s'interrompanl, en s'asseyant de faiblesse, mais avec un accent que rien ne peut rendre, une franchise admirable, une mesure et une justesse dont ses collègues nous avaient déshabitués. Il a parlé, et tout a été bouleversé. Il n'a pas fait une concession aux uUrà; il a fait à dessein et avec énergie l'éloge de la loi du recrutement; il a placé la question entre le projet et l'amendement de M. Camille Jordan amendé par lui-même, c'est-à-dire augmenté de l'accroissement de la Chambre. Vous jugez quel effet I Beaucoup d'ultra ont crié à la surprise, à la perfidie, et, hier, dans leurs salons, on le déchirait. Ce qui est sûr, c'est que, dans l'esprit de beaucoup de personnes, il passe pour avoir retiré le projet de loi. Pour le moment, bien des gens sont fort empêtrés de l'avoir fait parler, et, quoiqu'on proteste qu'on en est ravi, je crois qu'on travaille bien, depuis hier, à recourir après ses paroles. M. Mole

nommé directement son député. Cet amendement fut Yoté par 128 contre 127 voix, mais fut rejeté quelques jours plus tard, non sans soupçon de corruption. Je crois que le membre abgeni et disponible était M. de Ghauvelin.

se félicitait de l'avoir prévu, et il faut lui rendre la justice de dire qu'il nous Tavail annoncé plus d'une fois. En résultat, je ne doute pas qu'on ne soit parvenu à ramener les ultrà^ ou que l'on n'y parvienne, ce matin. Le ministère va, je n'en doute pas, expliquer dans un sens restrictif les paroles de M. de Serre; et, aujourd'hui, je le crois du moins, nous allons voir reparaître la situation habituelle. Mais toujours est-il vrai que le projet a perdu le peu de crédit qui lui restait ; ces désaveux, ces réprobations continuelles l'ont perdu dans les esprits ; personne n'y croit plus.

C'était du reste un beau et touchant spectacle que ces deux hommes faibles et candides, ococcupant tour à tour la tribune, et allant se soigner et s'interroger sur leur fatigue et leurs maux, après leurs discours. La discussion est sortie tout d'un coup de l'ornière ministérielle. Elle s'est trouvée transportée tout à coup entre trois hommes, et qui ? Les trois doctrinaires. C'était une autre langue, un autre monde, et la Chambre a écouté avec une déférence et un respect admirables. Il y avait quelque chose de touchant et de triste dans ces cris qui partaient, il faut le dire, du côté gauche : € Reposez-vous! reposez-vous! > ou : « Remettez

à demain I ) Vous auriez bien pleuré si vous eussiez été là.

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