‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration; (volume 2)Chapitre 68 sur 91 · DXXV · texte numérisé non relu

DXXV

MADAME DE RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS

Lille, vendredi 2 juin 1820.

Assurément, mon enfant, j'aurais bien pleuré à cette séance, et, quoique les journaux n'en donnent qu'une idée très imparfaite, votre père et moi, nous ne pouvions venir à bout de les lire tout haut. Quelle puissance que celle de la morale. et delà bonne foi! Mais à quels remords se préparent ceux qui ont appelé M. de Serre à Paris, pour l'exposer à de pareils efforts ! C'est, bon Dieu, l'avoir amené à la mort! Je ne voudrais être pour rien au monde quiconque lui aura écrit le moindre billet pour l'attirer ici.

Après la séance de samedi, je me réjouissais fort de n'être plus à Paris. Le discours de M. de Lafayette m'avait souverainement déplu; mais la sé« vère réprobation du Garde des sceaux me froissait

l'âme; je comprenais quel rigoureux devoir il s'imposait, et que, parce qu'il est malade et faible, il devait être plus concis et de là plus violent. Mais M. de Larayette approche de la vieillesse, mais il a des vertus unies à beaucoup d'erreurs, et il y a eu bien des souffrances dans sa vie. Enfin, je démêlais solitairement tous les sentiments purs et contraires qui se croisaient au dedans de moi, et votre père partageait toutes mes pensées. A présent, je regrette de ne point être près de vous. Il me semble que je me serais débarrassée des pauvretés du monde qui ne m'auraient plus atteinte, à la hauteur des sentiments où m'auraient mise ces trois hommes que j'admire profondément, sur le terrain où ils se sont placés tous trois. Mais le plus respectable des trois me parait toujours M. de Serre, parce qu'il s'associe généreusement à des fautes qu'il n*a point commises, parce qu'il ne fait aucune concession aux factions, et qu'il vient d'ouvrir par sa sincérité une route aux amis sincères de la patrie et de la monarchie. Si le ministère ne la suit point, si le côté gauche refuse d'y entrer, fd condamne également les uns et les autres, et nous allons voir clairemeut les vraies intentions des deux partis.

AMNËE 1820. 485

Donnez-moi des nouvelles de M. de Serre. Je meurs de peur qu'il ne soit tombé malade ; je voudrais qu'on vous l'enlevât à tous, amis et ennemis ; qu'on le transportât dans ma chambre dont je tiendrais la porte bien fermée. Dites-moi aussi comment se porte Camille Jordan. Ceux qui nient l'immortalité de l'âme me feront bien plaisir s'ils veulent m'expliquer où de pareils hommes trouvent des forces contre la maladie et l'égoïsme de la vie matérielle.

Je commence à faire connaissance avec nos nouveaux militaires. J'ai vu ce Cambronne* qui est le plus commun du monde. Il atteste qu'il n'a jamais dit sur la Garde ce mot qu'on lui a prêté, et je le crois de reste. Il semble un gros oiseau qui siffle l'air qu'on lui a appris, et cet air est si peu en rapport avec ses chants passés qu'il ne m'inspire pas grande confiance. Notre garnison est sage, mais composée d'opinions très mêlées. Les uns veulent qu'on revienne sur la loi du recrutement; les autres le craignent; les paroles de M. de Serre vont

1. Le général Cambronne venait d'être nommé au commandement du département du Nord. Il était devenu très royaliste, et il est possible que son héroïsme à Waterloo Tembarrassât un peu. Il est mort en 1812.

CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE

Paris, dimanche 4 juin 1820.

J'ai bien peu à vous écrire, ma mère, car nous n'avons guère ici qu'une pensée, et celte pensée retentit tellement dans les journaux, qu'il ne reste pas grand'chose à mettre dans les lettres. Vous aurez suivi toutes les péripéties, passé par toutes les incertitudes du drame qui se joue en ce moment, et qui certes n'est pas près de Unir. Voilà la majorité du ministère assurée ^

Ce qui fait le plus de bruit, pour le moment, c'est la scène du dehors. Il y avait déjà eu, avant-hier,

1. L*article premier de la loi avait passé à 130 voix contre 125.

avoir un effet divers. M. de Jumilhac en est consterné, car il disait, un peu haut, qu'il fallait la retirer. Le vrai est que tout est, en ce moment, remis en question, et qu'il faudrait une grande habileté pour semer de la confiance.

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