‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration; (volume 2)Chapitre 69 sur 91 · DXXVI · texte numérisé non relu

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un petit commencement dont les journaux ont rendu compte ^ Les ultra ont été les agresseurs, et cela est évident, car il est permis d'applaudir quiconque y consent, et, comme il n'y a eu de hués que nos gens, il est évident que ce sont les ulirà qui ont hué, et par conséquent ont cx)mmencé le délit. Il eût été très facile, hier, de prévenir le tumulte, en empêchant tout rassemblement devant la Chambre. On ne Ta pas fait et l'on a eu grand tort, car on s'attendait à quelque chose, puisque on avait aposté, tout près, un grand nombre de gendarmes. Il y avait bien trois mille personnes attroupées; il n'y en a pas cent qui aient pris part à l'action. Les agresseurs étaient composés de Gardes du corps, et d'un assez grand nombre de petits ofQciers de salon, avec des cannes et des parapluies. Les autres, qui ont été battus, étaient de petits jeunes gens

1. Après la séance du 30 mai, il y avait eu quelques désordres sur le quai et dans les rues voisines de la Chambre. C'était peu de chose, mais on avait eu des craintes plus sérieuses après la séance du l*' juin, qui avait été très agitée. C'est ce jour-là que M. de Labourdonnaye avait demandé le rappel à Tordre du général Foy, qui, dans une admirable improvisation, avait employé des termes fort désobligeants, même outrageants, il en faut convenir, contre l'aristocratie. La Chambre n'accorda pas le rappel à l'ordre, mais des sifflets se firent entendre dans une tribune. 11 y eut aussi des troubles dans la rue, comme on le verra plus loin.

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moins relevés, des élèves des écoles de droit et de médecine. A ce qu'il paraît, point d'officiers en demi-solde; rien enûn de bien hostile, ni de bien menaçant. Le combat s'est réduit & de violents coups de canne et de poing. Il parait que la gendarmerie s'est conduite avec mollesse.

Ce qu'il y a eu de grave, et je dirai d'utile, c'est que plusieurs députés ont été insultés, et menacés sur des points divers, nommémenlMM. deCorcelle, Kératry, Camille Tesseire, Girardin, Leseigneur. L'un d'eux, je crois que c'est M. de Girardin, a été accosté dans les corridors mêmes de la Chambre. Le tumulte s'est continué jusque sur la la place du Carrousel ; et c'est là, je crois, qu'un soldat de la Garde, qui faisait partie d'une patrouille, a blessé un homme d'un coup de fusil. Dans la soirée, tout était calmé. Les gens qui y étaient ont été frappés du peu de sérieux qu'il y avait dans tout cela. Les combattants avaient l'air de jouer à l'émeute. Le peuple ne prenait aucune part, et regardait tout avec assez de sang-froid et de mépris. Hier, les ultra étaient en grande excuse, surtout ceux de la Chambre. Tout cela les embarrasse beaucoup, et, de quelque manière que les choses tournent, ils n'en profileront pas. Je suis d'avis que les députés

fassent grand bruit d'un pareil scandale. Du reste, il est bien sûr maintenant que rien de semblable ne se reproduira, et je n'ai aucune inquiétude à cet égard. Ces excès ne peuvent avoir qu'une influence heureuse sur la discussion.

Mardi 6 juin.

Je m'imagine, ma mère, que, malgré ma sagesse, 4a séance d'hier *- et la nouvelle du tumulte vont ^ous donner de l'inquiétude, et, quoique je sois dans ce moment-ci à l'abri des scènes de salon, •puisqu'il n'y en a plus, et hors des scènes de la place publique, puisque je ne suis pas, comme vous savez, un homme du dehors, je crois de mon devoir •de vous écrire pour vous dire que je suis tranquille, et que j'espère qu'on le sera désormais autant que moi. Le mouvement d'hier, quoique fort étendu, Ji'a rien eu d'hostile ni de violent. Les provocateurs

1. Dans la séance du 5 juin, avantradoptionduprocès>verbal, MM. Camille Jordan, Laffillc et Lcseigneur avaient demandé si 'toutes les mesures étaient prises pour garantir la liberté et la sécurité des délibérations. La veille, des députés, notamment M. Casimir Perier, avaient été insultés, et un jeune homme inofTensif, M. Lallemand, a^ait été assassiné. La discussion fut très vive, dura toute la journée, et continua même, sur ce point, pendant une partie do la journée du lendemain.

de l'aulre jour étant consignés, leurs adversaires ont pu prendre leur revanche sans coup férir, et, quoiqu'il y eût beaucoup de troupes sur pied, il ne parait pas qu'il y ait eu, comme samedi, de ces coups inexpiables qui laissent de si longues rancunes. Aujourd'hui, il fait une pluie battante qui calmera les esprits, et l'absence de tout provocateur ainsi que l'inutilité des clabauderies d'hier auront, j'espère, dégoûté et rassasié toute cette criarde jeunesse. Au reste, fasse ici qui voudra la médecine des symptômes I Pour qui voit plus loin, c'est une chose évidente que la situation où la liberté mettait la France et celle où l'arbitraire la place. La leçon est prompte et énergique. En profitera-t-on?

Le mouvement ministériel dont je vous ai parlé dure toujours. Ce qui empêche une résolution d'intervenir, c'est que chaque portion du Conseil sent bien que son existence dépend du parti qui sera pris. Si c'est le pire qui triomphe, il est probable que tout ce que j'aime et j'estime dans le ministère en sortira, et alors je serai à l'aise. J'éprouverai un véritable soulagement de voir les infamies dont nous sommes forcés d'être témoins, retomber sur des gens que je méprise, et non plus sur ce j'ho-

nore le plus au monde. La séance d'hier a été assez bonne. Je ne crois pas que les ultra protitent de la soirée d'hier pour faire la contre-partie de cette séance. M. Royer-Collard est raalheurement affecté d'un rhumatisme dans la tête qui ne lui permet pas de parler, et le force à assister aux séances couché sur un banc; j'y ai grand regret.

Quant à moi, je vous le répèle, je vis en repos et fort retiré, et je vous réponds que vous ne devez vous alarmer que de la situation générale. Il n'y a rien de si aisé que de passer inaperçu au milieu de pareilles masses, et c'est quand le public se remue que les hommes de réflexion et de théorie ont le plus de bon temps. Croiriez-vous que voilà plus de trois jours que je ne suis occupé à faire que des chansons*?

1. Voici Tune de ces chansons du mois de juin 1820. On y remarquera l'allusion à M. de Serre, au quatrième couplet :

LE RETOUR OU LE MOIS DE JUIN 1820 Air de Préville et Taconnet

Ecoute-moi, revois-moi sans colère :

Ces temps d*oubli sont passés sans retour Où, pour servir la cause populaire.

J'abandonnai Tiiéonie et l'amour. (Bis)

Jeudi 8 juin.

Il y a ici, ma mère, un grand dessous de cartes à vous expliquer. Comme je vousTai dit, le devoir de notre parti a été, depuis huit jours, d'accueillir tous moyens, non pas de faire une loi passable, mais d'éviter à la PYance le fléau d'une Chambre ultra. De là divers amendements, et celui de Cour-

Je le sens trop, les jours de mon jeune âge A de faux dieux étaient sacrifiés. (Bis)

Deux ans d'erreur m*ont enfin rendu sagç, \ (r- \ Et la raison me ramène à tes pieds. )

Je te reviens; trop longtemps à la France J'ai consacré des chants qui t'étaient dus. Je te reviens ; reprends sans défiance Tous les serments que tu m'avais rendus. Depuis deux ans, l'espérance infidèle A trop souvent abusé de ma foi ; Je te reviens, car mon cœur se rappelle Que l'espérance est moins vaine avec toi.

Daigne accorder la grâce d'un rebelle ; La liberté, j'en conviens, m'éblouit.

Avec transport je m'élançai vers elle, Gomme un nuage, clic s'évanouit.

Si des partis mon pays doit dépendre.

Si de ses droits il est déshérité, A ton amant ils n'auront rien à prendre, Entre tes mains j'ai mis ma liberté.

voisier. L'annonce seule en a, ainsi que je vous l'ai dit, singulièrement embarrassé les ministres. L'impossibilité de se décider a produit la réponse ambiguë de M. le Garde des sceaux avant-hier, M. de Serre n'ayant jamais pu obtenir de ses collègues, ni peut-être se résigner assez lui-même, à l'accepter avec toutes ses conséquences, c'est-à-

Qu*cii-jc entendu ? Cette voix noble et pure, Dont la Iribune admira les accents.

Plaide aujourd'hui Terreur et l'imposture. Trahit le faible, et se rend aux puissants. De tes regards j*aime mieux Téloquence, Aucun désir ne fut trompé par eux ; On peut, à toi, te passer Tinconstance, Tes trahisons font encor des heureux.

Auprès de toi, si je verse des larmes, Tes blonds cheveux sauront les essuyer ; Ajoute encor des atours à. tes charmes, Enchante-moi, j*ai besoin d'oublier.

Mais vainement tu semblés embellie, b*un même ennui mon cœur est tourmenté. Ah! par pitié, sois encor plus jolie; Mon désespoir implore ta beauté.

Mais tu souris, et tout semble sourire. Quand près de moi tout un peuple frémit. Plus librement d'oii vient que je respire, Quand près de moi la liberté gémit?

Oui, sous les coups d*un pouvoir qui nous brave. Je vois tomber la justice et les lois ; Viens dans mes bras consoler un esclave. L'amour du moins m*a laissé tous mes droits.

dire avec le risque de changer de majorité et de système. Gela étant, Tamendement, et tout ce qui y ressemble, est devenu une amélioration législative, et non plus une nouvelle alliance politique. Or il faut que vous sachiez qu'il y a deux manières de présenter l'amendement: La première, en accordant aux membres du collège de département le double vole, c'est-à-dire le droit de voter aussi dans le collège d'arrondissement; et la seconde, en composant ces deux collèges d'éléments entièrement distincts.

Le second mode serait plus démocratique, et ne pourrait passer dans la Chambre. Courvoisier, dans sa rédaction d'avant-hier, avait pu paraître adopter le premier ; on lui a raconté, depuis, que ce serait une faute; qu'il nuirait à sa popularité par une proposition qu'il fallait laisser faire à plus ventru que lui. De là, son interprétation restrictive d'hier, suivie du refus formel du Garde des sceaux, et le retrait de l'amendement reproduit, avec le double vote, par M. Bouin. J'espère que M. Royer- Gollard, un peu délivré des vives douleurs qu'il souffre depuis quelques jours, pourra parler aujourd'hui ; c'est un grand malheur qu'il ait été forcé de se taire. Le côté gauche a souvent gâté une

excellente cause, elle ministère en a indignement soutenu une très mauvaise.

Vous aurez, j'espère, bien compris que tout est exagéré de part et d'autre, et que rien ne ressemble moins au Dix Août que ceci*. Je dois le dire dans la sincérité et la douleur démon âme, ce n'est pas du côté gauche qu'il y a mensonge et mauvaise foi. Je ferai assurément un nouveau conte moral, avec ce titre qui n'est pas neuf : les Suites d'une première faute. Il n'y a rien de si triste que d'assister à la dégradation d'un beau talent et d'un beau caractère, et devoir employer tant de véhémence à défendre l'absurdité et l'imposture.

1. On avait, en effet, avec quelque exagération, comparé les scènes des jours derniers à la journée du Dix Août. On continuait d*atlleur8 à en entretenir la Chambre, au début de chaque séance. Hais Tattention des députés et du public fut bientôt ramenée au sujet même de la discussion par la présentation de l'amendement célèbre alors, et un peu oublié aujourd'hui. M. Boin était un médecin, député du Cher, qui reprenait Tamendement abandonné par M. Courvoisier, en acceptant toutefois le double vote des électeurs de département. La proposition, acceptée de mauvaise grâce par le ministère, fut adoptée à une grande majorité. Les libéraux espéraient que la loi ainsi amendée ralentirait peutêtre mais ne détruirait pas le mouvement de l'opinion. Cela arriva en effet avec le temps; mais, en ISiiO et 1821, la réaction était plus forte qu'ils ne pensaient.

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