‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration; (volume 2)Chapitre 77 sur 91 · VI · texte numérisé non relu

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très gais el très tranquilles; ils ne ressemblent pas plus à des disgraciés * qui rongeraient leur frein et maudiraient leur retraite qu'à de faux philosophes qui déclameraient contre la société, et qui, en prenant d'éternels engagements de solitude et d'obscurité, donneraient leur rancune pour du détachement. Ils jouissent du présent, de l'indépendance, du grand air, du soleil, et ils s'occupent de prévoir des événements auxquels ils sont loin d'être indifférents, et de les préparer d'avance, autant du moins qu'une influence personnelle peut être comptée au milieu de ces larges influences dont se compose le cours des choses. Nous causons beaucoup ici ; nous lisons, et le maître de la maison écrit, et consulte à mesure qu'il écrit. Assurément, s'il peut être donné à qui que ce soit de faire efiet par ce moyen-là, ce sera à lui, et je puis d'avance vous annoncer quelque chose de neuf et de fort. Ce qui est désirable, c'est que la question qui s'agite, et qui nous agite, soit résolue par l'ordre, c'est-à-dire par les Chambres. C'est à cela que tous les honnêtes gens doivent travailler, et éviter, s'il est possible, ces dénouements brusqués qui ne

1. Ou a vu que M. Guizot venait d'ôlre destitué par M. de Serre.

ressemblent que trop à ces mutineries du peuple ou du soldat, dont La Bruyère reprochait aux auteurs tragiques de son temps de se servir à tort et à travers, pour se tirer de leur cinquième acte.

Si vous voulez une nouvelle que je vous donne non pas comme sûre mais comme répandue, et qui n'a rien que de probable, mais qui me semble anticipée, c'est que M. de Serre a déclaré au Conseil qu'au point où en étaient les choses, il n'y avait plus que deux partis à prendre : Ou gouverner avec le côté gauche, ou suspendre la Charte ; et que, le premier parti étant également réprouvé par rhonneur et par la sagesse du ministère, il n'hésitait pas à se prononcer pour le dernier. On ajoute que M. Siméon et M. Portai s'y sont formellement opposés; ce qu'il y a de sûr, c'est que le premier est maintenant le principal objet des plaintes des ultra. Est-ce pour cela, est-ce parce qu'il se refuse, ainsi que ses collègues, à de nouvelles épurations? Je doute fort que M. Pasquier accédât jamais à des partis si violents; mais on assure que MM. de Richelieu et Mounier y montrent beaucoup dedispositions. Je m'étonnerais, au reste, qu'une résolution de ce genre ne fût pas, sinon prise, du moins délibérée tôt ou tard; mais je n'ai

aucune garantie de la nouvelle que je vous donne.

Paris, samedi 11 novembre.

Je vis ici à la fois très pressé et très oisif. Il n*y a presque personne à Paris, et je passe mes journées à presser le moment où je pourrai faire quelques visites avec chance de succès. Tous mes amis sont à leurs élections et M. Guizot à la campagne. Il n'y a ici que la duchesse et son mari^, et c'est lui qui me mène demain à Meulan. La troisième édition du livre de Guizot vient de paraître, avec une préface qui est fort belle. Je vous porterai cela,si on ne vous l'envoie pas. Vous voyez les élections et vous comprenez bien que le comte de Lobau ne sera pas ambassadeur à Saint-Pétersbourg. Tout est ici comme vous l'aviez deviné; l'ordonnance sur la Cour a eu l'intention que vous aviez supposée * ; c'est Mounier qui l'a fait faire ; c'est à bonapartiser le régime royal que Ton travaille. On nous donne cette ordonnance comme une seconde Charte. On soigne beaucoup les généraux. Rapp est extrêmement à la

l.M. de Broglie

2. Une ordonnance royale avait renouvelé la Cour, en appelant des hommes nouveaux à certaines fonctions du Palais, le général Rapp par exemple.

mode ; mais, on a beau faire, Suchet n*est pas gagné. M. Mole dit qu'il redoute pis que 1815, et il en conclut qu'il faut se rapprocher du ministère, pour lui faire une majorité hors des ultra *. Mais, en 4815, le ministère l'avait hors des ullrà^ il les combattait, et, à la fin de la session, le côté ministériel s'est trouvé de quarante-six voix. Que sera-ce cette année que le ministère n'est pas en mesure de combattre les ultra ?

1. Les élections donnaient la majorité au côté droit, et Ton craignait une forte réaction. Cette réaction 8*annonçait par le congrès de Troppau, où se resserraient les liens de la Sainte-ÂUiance, et par les projets de répression des révolutions de Piémont et d'Espagne, et aboutit au ministère de M.deVillèIe,en 1821. Mon père a, suivant son usage, exprimé son opinion dans une chanson politique. Pour bien comprendre cette chanson, il faut se souvenir qu*une proclamation ministérielle avait paru, pour adjurer les honnêtes gens de toutes les classes de voter, au nom de la Charte» pour les candidats ministériels, c'est-à-dire pour des membres d*extréme droite. Les mots : la Charte et les honnêtes gens étaient devenus une formule populaire de plaisanterie, à peu près comme on a fait, bien des années plus tard, après le renversement du gouvernement de M. Thiers, pour Vordre moral assez singulièrement préconisé par ses successeurs :

PROCLAHATIOIf MINISTÉRIELLE AU MOIS DE DÉCEMBRE 1820.

Air : La treille de sincérité.

Renais, ô France,

A l'espérance.

Tu dois à nos soins diligents La Charte et les honnêtes gens. {bis)

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