DXXXII
MADAME DB RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS
Lille, mardi U novembre 1820.
Je suis si fortement frappée, mon cher enfant, de tout ce qui se passe ici, que, pour me soulager l'esprit, je viens vous en parler. Votre père est occupé; je ne le vois guère qu'au travers des
Dans peu, les affaires publiques Vont se voir régler sans débat Par des hobereaux politiques, Et des marquis hommes d*Êtat. {bi$) Pour venir flairer nos cuisines, Chacun d'eux quilte son donjon :
L'un nous rapporte ses doctrines, L'autre ses ailes de pigeon.
Renais, 6 France,
A l'espérance.
Tu dois à nos soins diligents La Charte et les honnêtes gens.
Ce parti né pour la puissance, Si l'on croyait les noirs esprits, N'aurait, durant certaine absence, Rien oublié ni rien appris.
électeurs qui renvironnent, et je suis tout oppressée de mes réflexions. qu'il faut garder pour moi. Assurément, je ne sais où en est le reste de de la France, mais il faut gémir de l'état de haine et de mécontentement dans lequel va demeurer ce pauvre département que j'ai vu si bon et si tranquille. J'ai également pitié de lui et de ce pauvre M. de Mézy, qui, fidèle aux instructions qu'il a reçues, s'aperçoit à tout moment qu'elles lui aliè-
Par ces injures surannées Sachez qu'il fut calomnié, Et qu*il a dans ces six années Tout appris... et tout oublié.
Renais, d France, etc.
Le passé vaut bien qu'on Testime :
 peine s*il vous en souvient.
Vous reverrez Tancien régime; Sur nos pas en poste il revient.
Sans que nul de nous ne redoute Le jour des déménagements, Nous le précédons sur la route Pour lui faire les logements.
Renais, ô France, etc.
Point d'obstacle qui nous arrête :
Le public n'ose murmurer.
L'armée un peu nous inquiète, Mais enfin on peut l'épurer.
Touchés de la gloire française.
nent tout le parti vraiment constitutionnel et sage du pays, et qu'elles le font, chez les autres, un objet de moquerie. Tous nos commerçants lui demandent raison des paroles qu'il est forcé de leur tenir et qui sont en contradiction de celles qu'il leur a dites si souvent; et les autres n'entendent à aucun accommodement, se rient des propositions qu'il leur fait, des prières d'êlre raisonnables qu'il leur adresse, et le traitent avec un tel mépris, qu'ils ne
Payons bien cher les généraux, Afin de pouvoir à notre aise Persécuter les caporaux.
Renais, ô France, etc.
Les jeunes gens nous embarrassent, Nous changerons leurs professeurs; Si les brochures nous tracassent, Nous quadruplerons les censeurs.
11 faut, si les rieurs nous frondent, AluUiplier les espions; Si les lumières nous inondent, Laissons faire les Missions.
Renais, ô France, etc.
De quoi servirait d*étre habile ?
A la main de Tautorité La France offre un double mobile.
C'est la peur et la vanité.
Régir ce peuple d'invincibles
vont chez lui que pour parler d'affaires, et qu'ils retiennent leurs femmes chez eux, ce qui fait que madame de Mézy, que j'ai vue entourée à son dernier voyage, demeure, celte fois, à peu près dans la solitude. M. de Mézy a conjuré par toutes les paroles possibles ces* prétendus royalistes de ne point essayer de porter M. de Béthisy, dont le nom pourrait bien repousser une grande partie des voix, et, sans entendre à aucune de ces exhortations, ils sont déterminés à le porter, précisément parce que ce choix lui déplaît.
Pour nous antres, ce n'est qu'un jeu.
Avec deux moyens infaillibles : La police et le Cordon bleu.
Renais, ô France, etc.
Vainement le parti B*empresse, Et croit que le pouvoir l'attend ; Nous comptons bien avec adresse
Le garder en le promettant
0 ciel ! d'ultra la Chambre est pleine ! G*en est fait ! Nous sommes trop peu, Et Ton nous chasse, lorsqu^à peine Les marrons sont tirés du feu.
Renais, d France,
A l'espérance.
Tu dois à nos soins diligents, La Charte et les honnêtes gens !
^22 CORRESPONDANCE DE M. DE RÉM USAT.
Hier, dans une assemblée présidée par M. d'Hancardrie, aussi vif que les autres, et aussi moqueur de M. de Mézy, où Lebon haranguait avec la même violence que lorsqu'il était jacobin, on a déterminé les choix, recommandé de repousser notre avocat général Lambert, tout centre droit qu'il est, parce qu'il a acheté, il y a vingt ans, des biens du clergé. Quelqu'un a voulu dire que c'était trop se prononcer contre la Charte ; on a répondu qu'on ne se souciait point de la Charte, et on a fait de fortes plaisanteries sur la proclamation du roi, sur le discours que prépare M. de Mézy, et sur ce qu'il avait osé dire que Donnadieu serait un mauvais choix. Lebon a annoncé qu'il serait distribué aux électeurs des bulletins tout faits, au mépris de la loi, qui exige qu'on écrive sur le bureau ; et tout cela était accompagné des façons les plus insolentes à l'égard du ministère. M. de Mézv est navré, il vient demander courage et conseil à votre père à chaque instant. Hier, il lui disait : « Âhl comme ce département est changé I comme on a eu tort de ne pas vous croire, et de ne pas laisser faire ces élections douces et pâles qui eussent satisfait le pays et bridé ceux qui vont le mettre en complète opposition I Mais je ne puis m' écarter de mes instructions. Le centre droit
d'abord, et, si je ne puis, les ultra. Après les avoir combattus, après avoir reçu d'eux mille affronts, il faudra que je plie sous leur commandement; je ne pourrai plus jamais remettre le pied ici. > Et, pour cela, il a raison : car, s'il fallait le renommer, il n'aurait pas dix voix.