‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration; (volume 2)Chapitre 86 sur 91 · M. de Guizard · texte numérisé non relu

M. de Guizard

rai tout juste autant qu'il me faut- J'ai vu le temps où il m'aurait fallu davantage.

J'ai laissé Paris d'une chaleur accablante, et tout occupé du Gymnase, où tout le monde court, et de l'Opéra, où l'on ne va guère*. J'y ai été cependant. La salle est fort belle, mais très semblable à l'ancienne. Le foyer est magnifique ; mais la troupe est tout à fait désorientée; il n'y a d'accord ni dans l'orchestre ni sur le théâtre, et le sifflet erre sur les lèvres de tous les spectateurs.

Je trouve très bon que vous poussiez votre roman. Ne soyez pas si difficile, je vous prie, pour vos anciennes faiblesses d'auteur en faveur de l'amour. Le public, ou du moins les lecteurs, ne sont pas si avancés que vous. Ce qui est remplissage pour vous a encore du prix à leurs yeux. Ils n'ont pas ce besoin de nouveauté, cetlesoif de pensées que vous avez puisés dans notre métaphysique. Les romans qui peignent la vie ne doivent pas ne contenir que des choses neuves et fortes, car la vie en contient de vieilles et de frivoles, et n'insérer dans un

i. C'était le temps des grands succès de M. Scribe au théâtre du Gymnase. On venait précisément d*y donner la Petite Scsur et le Mariage enfantitif pour le début de Mademoiselle Déjazet. L'opéra, démoli après la mort du duc de Berry, avait été reconstruit rue Le Peletier. Cette jolie salle a brûlé en 1873.

roman que des idées originales et des sentiments de choix, ce serait mériter un reproche analogue à celui que Ton fait aux gens qui, dans la conversation, parlent comme un livre.

On a ici des nouvelles très détaillées de Cauterets* . Il paraît qu'on s'y porte bien. On nous raconte que Vîllemain, qui y est avec sa mère, passe son temps en tendres querelles entre madame de Sainle-Aulaire " et madame de Broglie. Celle-ci écrit qu'il ressort très mal sur un fond de montagnes, et que la nature pittoresque Tenlaidit beaucoup. Son esprit doit être aussi assez singulièrement transporté, au milieu des sites sauvages. Je ne me figure par sa voix académique se mêlant au bruit des torrents. Madame de Sainte-Aulaire est, à ce qu'il paraît, très bien portante et très jolie; elle a des succès nombreux, et elle doit être précisément de celles qui font les beaux jours d'une saison d'Eaux. On nous dit, et je le présume aisément, que la duchesse s'ennuie un peu. Il y a beaucoup de raisons pour cela. Elle a, à peu près, épuisé tout ce

1. Le duc et la duchesse de Broglie étaient à Cautère Is pour une maladie du larynx.

2. M. de Sainte-Aulaire avait épousé en secondes noces Mademoiselle Du Roure. Sa fille, Égédie, d'un premier mariage, avait épousé le duc Decazes.

que nous pouvions lui offrir; elle voudrait que tout se renouvelât pour elle : elle ne sait pas qu'il n'y a de fonds inépuisable de nouveautés qu'en nous-mêmes, et que ce sont nos idées, nos connaissances, nos sentiments, et non les circonstances extérieures, qu'il faut perfectionner et rajeunir.

Paris, lundi 3 septembre.

Nous partirons jeudi, ma mère; je ne crois pas possible de faire plus de diligence. Nous vous apporterons des esprits très vides d'idées et de nouvelles.

L'occupation de Paris pendant la semaine dernière était la présence du duc de Wellington . Indépendamment des inquiétudes que pouvait inspirer le but de son voyage, c'est une chose remarquable combien on souffrait impatiemment celte vue, jadis si légèrement supportée. La police a été constamment en l'air pour empêcher qu'il ne fût insulté. Plusieurs officiers en demi-solde rêvaient dans ce genre une foule de projets sans prudence et sans générosité. On assure que le fils du maréchal Ney lui a envoyé un cartel, lui reprochant d'être

cause de la mort de son père, parce qu'il a refusé des'entremcllre pour lui, et de réclamer le bienfait de l'amnistie stipulée dans la capitulation de Paris. C'est une chose, au reste, fort:contestée que l'anecdote de ce défi. Les ministres le nient, et Wellington aussi; d'autres assez dignes de foi Taffirment. Ma tante m'a dit qu'il s'était très vivement prononcé contre les ultrà^ « trop même », c'est son expression. Probablement, il aura parlé en général contre le système russe, qui est plus uUrà que le système anglais, et en même temps contre la guerre qui est à la fois une guerre libérale et une guerre favorable à la Russie. Aussi paraît-il certain que l'empereur a grande répugnance à prendre les armes.

5i0 CORHESPONDANCJS DE M. DE RÉMUSAT.

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