DXXXVI
CHARLES DE RÉMUSAT A M. DE RÉMUSAT, A LILLE
Paris, jeudi 11 octobre 1821 ^.
C'est à vous que j'écris, mon père, car je me défie de Timpatience et de la curiosité de ma mère qui, si elle recevait ma lettre, la voudrait lire surle-champ, et, comme disent les femmes de chambre, se tirerait les yeux à déchiffrer mon griffonnage.
Je n'ai rien trouvé de bien neuf ici. Les élections^ n'ont point un résultat bien marquant. Les libéraux y sont dans la porportion sur laquelle on avait compté. Les ultra, les ministériels du centre Villèle y sont en grande majorité; les ministériels du centre Pasquier y apparaissent à peine. Une chose évidente, c'est la dissolution et le discrédit
1. Mon père était parti pour Lille le 9 septembre avec son cousin Stephen de Nansouty. Ils en étaient revenus tous deux, un mois après, le 9 octobre.
2. Les collèges d'arrondissement avaient été convoqués pour le 9 octobre.
derexlrème gauche; presque aucun des libéraux nommés n'appartient à cette opinion.
Le ministère est inquiet, plus même, à mon avis, qu'il n'en a lieu, des élections et de la session. Il craint beaucoup les violences du côté droit, se résigne peu à la nomination de MM. Castelbajac, Salaberry et autres, voit avec regret que celle de MM. de Yaublanc et Coussergues est à peu près certaine, et ne se console point par l'incertitude de M. de Lalot et l'improbabilité de celle de Bertin de Vaux. Il y a des personnes qui croient que même l'élection deChâlons sera libérale. M. Royer y est pour la diriger ; il a eu un vrai succès de localité; il parait qu'il y est très populaire et surtout dans les classes inférieures ; il lui a fallu quelque peine pour empêcher qu'on illuminât à son arrivée àVitry*.
M. Pasquier va entrer à la Chambre des pairs. Cette démarche a son importance ; c'est une demiretraite; et, en général, je crois toujours, comme je vous l'ai dit, qu'il quitterait volontiers les affaires. MM. de Richelieu et Laine sont toujours assez montés dans leur sens, et M. de Serre voit
1. M. Royer-Gollard était député de Vitry. M. Froc de la Boulaye fut aussi réélu à Ch&lons.
venir. En tout, on est inquiet, non pas dans le public, qui montre beaucoup d'indifférence, mais dans le gouvernement. Je crois que tout cela aboutira à rentrée au ministère de MM. Laine, Yiilèle et Corbière.
M. de Chateaubriand vient encore de se faire acheter un pamphlet préparé, et cela moyennant deux ans des appointements de ministre d'Etat, que pour le tenir en bride, on lui paye chaque mois par douzièmes. C'est vraiment trop fort ! Comment, dans la hauteur du talent et de la position, peut-on se ravaler à la vénalité d'un subalterne? Quand ce ne serait la probité, l'orgueil devrait suffire pour préserver d'une telle platitude; cela prouve que la vanité aristocratique n'a pas même les avantages de l'orgueil.
J'ai trouvé M. Guizot dans une situation un peu dilfférente *. 11 prépare pour la semaine prochaine un ouvrage qui, à mon avis, est supérieur à tout ce qu'il a publié, et qui, je crois, fera autant d' effet que, dans les circonstances, il est permis à un livre d'en produire.
1. M. Guizot préparait son ouvrage intitulé : Des moyens d'op* position et de gouvernement. Ce livre, si remarquable qu'il soit, n*eut pas le succès du précédent. C'est dans celui de 1821 que se trouve le portrait de M. Pasquier, que celui-ci ne lui avait point pardonné, môme dans son extrême vieillesse.
Jeudi 18 octobre.
J'ai été passerdeux ou troisjours àChamplâtreux. Les beaux jours qui se prolongent ici rendent la campagne fort belle, et la verdure est encore fraîche; mais le temps est frais aussi. Je souhaiterais que vous eussiez un peu de ce froid au lieu de votre humidité. Nous nous sommes promenés à Champlâtreux, et nous y avons peu causé. Quelles que soient la situation des affaires et la nuance d'opinion vers laquelle ma tante incline, sa présence répand toujours un peu de contrainte autour d'elle. La liberté est, en tous lieux, son ennemie personnelle. M. Mole n'est ni ministériel, ni ultràjni libéral ; il trouve la position de tout le monde mauvaise, particulièrement celle des ministres ; mais il ne croit pas celle de leurs adversaires assez bonne pour les renverser. Je suis assez de son avis. 11 dit que M. de Richelieu ne consentira jamais à la moindre dislocation du Conseil, et tiendra toujours à la présence de M. Pasquier autant qu'à la sienne propre. C'est aussi le bruit de Paris que M. Pasquier a repris de l'assiette et de l'influence dans le ministère; mais il n'en est pas moins vrai qu'il
sera, même en restant ministre comme je Tespère, obligé à des concessions, et que sa nuance s'effacera dans la couleur un peu plus vive que Talliance de la droite donnera au ministère. Il parait ne point regarder la pairie comme un empêchement à son assiduité active aux séances de la Chambre des députés. Au fait, je ne sais comment ferait le ministère pour se passer de lui.
On est mécontent de la jonction qu'ont faite avec les ultra les membres du. côté droit que Ton avait nommés pour présidents. En général, on s'afQige beaucoupi après avoir planté des pommiers, de ce qu'il y est venu des pommes.
Il paraît que le cardinal de Périgord* va mourir. Il n'est bruit dans le monde dévot que des soins qu'on a pris pour réunir toute sa famille autour de lui, le jour où il a reçu les sacrements. On a eu soin de les placer à une certaine heure, qui était celle où M. de Talleyrand et sa mère devaient aller au service luthérien de madame de Courlande.
1. Le cardinal Alexandre-Angélique de Talleyrand-Périgord» archevêque du Paris, grand aumônier et pair de France, mourut le 20 octobre 1821, à quatre-vingt-cinq ans. Il était frère de M. de Talleyrand.
ANNÊli: 1821. Tiir»
Vous croyez peut-être que c'était pour les éloigner? Point du tout; c'était au contraire pour les forcer à manquer à ce service hérétique. Le clergé mettait à cela une singulière importance. Sa grande raison est apparemment la conversion de madame de Dino, car elle a élé luthérienne. Il est fort question du trouble et de l'affliction de M. de Talleyrand à cette cérémonie, comme de la légèreté indiflerente de sa mère.
Vous aurez pu voir par l'annonce des journaux que Ladvocat donnera un théâtre étranger, et j'y serai bien pour quelques pièces de Goethe*.
1. Le libraire Ladvocat préparait, en effet, la publication des Chefs-d'œuvre des Théâtres étrangers, allemand, anglais, danois, espagnol, hollandais, italien, polonais, portugais, russe, suédois, traduit» en français' par BIM. Aignan, Andrieux, membres de i*Académie française ; le baron de Barante, Benjamin Constant, Clifttclain, Cohen, Denis, Esménard, Guizard, Guizot, Labaumelle, Malte-Brun, Merville, Charles Nodier, Pichot, Rémusat, le comte de Sainte-Aulairo, le baron de Staël, Trognon, Villemain, membre de r Académie française.