‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration;Chapitre 10 sur 42 · M. Molé · texte numérisé non relu

M. Molé

terminée à lui parler vertement. Quand, dans des temps comme ceux-ci, on entre dans les afTaires, on y prend des engagements qu'il n'est pas si bien permis de rompre qu'il le croit, et ce n'esl pas, aujourd'hui, pour avoir une belle maison et cent mille francs de traitement, qu'on arrive au ministère. Il est toujours désagréable de laisser de soi l'idée d'un homme médiocre qui n'aurait eu que la fatuité d'une petite ambition, et c'est ce que tout honnête homme en place doit éviter. Voilà, mon enfant, ce que je dirai très certainement dans la rue Saint-Florentin, et même ailleurs encore, pour peu qu'on ait l'air de m'écouter, car ma tête est un peu montée. Je ne suis qu'un Scythe, mais je sens que les grandes situations, loin de me troubler, élèvent mon flme, que le sentiment du devoir parle fort dans les temps difficiles, et que diantre, comme je le mandais à madame de Yintimille avant-hier, c'est pourtant une belle mission que d'avoir à fonder la liberté raisonnable dans son pays! Si Ton osait rire, on le ferait, de toutes ces peurs qui se croisent et se choquent; car il est certain que tout le monde tremble. Chacun a touché assez étourdiment à une grande machine, à peu près inconnue, que l'on croyait mouvoir à sa fantaisie. La voilà

ébranlée; elle rend un son qui lui est naturel > mais qui est éclatant, et chacun de s'enfuir, effaré du bruit I II me semble lire ces contes oii Ton voit un bon génie remettre dans les mains de quelque pauvre diable le talisman qui lui procurera ce qu'il souhaite ; mais, quand il veut en faire usage, et que le démon attaché à la lampe merveilleuse parait, le pauvre diable a peur, et se couche à plat ventre devant lui. c Relève-toi, dit le démon, bannis ta cminte et commande; je suis là pour t'obéir. > Mais encore faut-il commander ! Je suis sûre que vous trouverez ma comparaison vraie.

CGCLXXXV.

CHARLES DE RÉHUSAT A MADAME DB RÉMUSAT A LILLE

Paris, dimanche 8 novembre 1818.

Je suis charmé de vous voir arriver, et cela pour cent raisons. Il y a si peu de personnes qui me conviennent! Les uns ont trop d'esprit; les autres pas assez. La plupart sont trop vieux, et malheureusement, parmi ceux de mon âge que je connais, il n'y a personne à mon point. J'ai porté

longtemps sans peine tous ces ennuis, tous ces mécomptes ; j'avais un grand dédommagement, mais je n'en ai plus. Venez donc.

Vous me dites de singulières nouvelles. L'alliance dont vous parlez n'a point eu lieu. Lesu{/rà, bonnes gens, se rallieront probablement à l'autorité. Il n'en sera pas de même de quelques furieux, ni de quelques habiles, notamment de Villèle, à moins que le ministère n'embrasse leur cause. C'est ici une question de savoir ce qu'il fera. Selon quelques-uns, il changera de ligne, rapportera la loi des élections, suspendra peut-être la liberté individuelle, et préparera, en cas de tapage, un cinq septembre à l'envers. Dans ce cas, M. Mole et le maréchal sortiraient. Selon d'autres, il prendra une autre route, reconnaîtra la Charte dans ses principes et dans ses conséquences, en suivra rigoureusement l'esprit dans les lois qu'il proposera et dans les mesures qu'il prendra. En ce cas, M. de Richelieu et le ministre de l'intérieur s'éloigneraient. Voilà les deux hypothèses entre lesquelles se balancent les divers partis; beaucoup de personnes, et notamment mon patron, ont l'air de croire à la première. Quant à moi, ce qui me semble probable, c'est qu'on ne fera rien de tout

cela, et que l'on continuera de suivre la ligne mitoyenne que l'on a choisie; ce qui sera d'autant plus facile qu'on aura la majorité, et même une majorité assez notable, cette année. Se voyant ainsi du temps devant soi, on ajournera le moment de prendre un parti, une couleur. Reste à savoir si cette dernière politique n'est pas bien dangereuse; je doute que ce soit ici le cas du cunctando restituit rem.

Nous courons de grands risques. Il est sûr que les partis s'organisent, que l'on travaille partout à rendre l'opinion complice des passions désappointées et des intérêts mécontents. Il eût été indispensable d'avoir cette opinion pour soi, et, pour cela, il suffisait d'avoir raison. Il en est temps encore, car l'opinion est longtemps confiante et facile ; elle tiendra compte d'un retour sincère ; elle embrasserait l'enfant prodigue , mais, encore une fois, il ne faut pas lui donner le temps de prendre la couleur du ressentiment et de l'irritation. 11 y a déjà eu de la taquinerie de sa part dans les élections de cette année.

Je. vous remercie du papier que vous m'envoyez ' .

1. Mon père venait de tirer au sort à Lille, comme ûls du préfet, et il avait eu un bon numéro qui le dispensait du service.

Je VOUS prie d'empêcher que je ne sois soldat, attendu que c'est un métier que j*aime moins tous les jours; j'ai trop peu envie de commander aux uns pour me résigner à obéir aux autres. Comment pourraîs-je donc m'accommoder d'un état dont le plus grand charme vient de ce qu'il satisfait à la fois les penchants serviles et les dispositions despotiques du cœur humain? Cela soit dit en passant. Vous dites vrai sur cet article du Conservateur. Il est cependant de l'abbé de Lamennais, l'auteur de VEssai sur F indifférence en matière de religionj ouvrage où il y a sûrement beaucoup de talent, mais peu d'esprit et peu de profondeur ^ J*en suis bien fâché. C'est un sujet utile à traiter, mais il ne faudrait pas commencer par dire que le despotisme est le seul gouvernement conciliable avec la Religion, et en conclure que l'ancien régime, qui a longtemps été une anarchie aristocratique, était tout à fait dans l'esprit du christianisme ; d'abord parce que cela est mal raisonner, ensuite parce qu'une religion toute spirituelle est nécessairement amie de la liberté et de l'égalité. Allez,

1. Le premier et le plus célèbre ouvrage de Tabbé de Lamennais Tenait de paraître.

ma mère, si l'on appliquait TÉvangile à la politique, on risquerait de faire de fiers nivellements!

CGCLXXXVI.

MADAME DE RÉMUSAT A M. DE RÉMUSAT A LILLE

Paris', jeudi 12 novembre 1818.

Je commence cette lettre aujourd'hui, mon ami, parce que je me trouve seule et que j'ai envie de te dire que je m'ennuie déjà de Paris. Le mouvement et le bruit dont j'entends parler m'étourdissent, et je me sens devenue plus Flamande que je ne croyais. Le repos qui nous environne là-bas m'a rendue facile à effaroucher. Je dirais presque que Charles est trop animé pour moi, et je suis quelquefois tentée de lui demander quartier.

En causant aveclui, ce matin, il m'assurait encore que la majorité de la Chambre sera, cette année, ministérielle. Si on veut, on peut très habilement profiter de cet avantage,, et hâter toutes les lois imp ortantes;mais le manque d'entente est com-

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