‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration;Chapitre 12 sur 42 · M. Decazes, ministre de la police · texte numérisé non relu

M. Decazes, ministre de la police

2. L'usage était établi de joindre le titre de conseiller d*État anx fonctions de préfet, comme on le fait encore, et sans beaucoup plus de raison, pour les directeurs généraux des ministères.

qu'il est dans le Nord, il s'engourdit un peu. Par exemple, sa correspondance avec moi esl le plus souvent sans couleur et insignifiante; de Toulouse, elle était excellente ; de Lille, elle parait timorée. II a paru ne pas vouloir se compromettre au moment des élections ; il n'a point écrit, il a mieux aimé venir ici, il m'a à peine vu, et n'a point cherché à me parler; enfln, il ne parait plus pour moi ce qu'il était d'abord. ) A cela, j'ai répondu que, lorsqu'un homme comme toi avait, une fois dans sa vie, donné une grande preuve de capacité et de courage, il fallait qu'elle servît à assurer l'opinion sur lui , et qu'on en devait conclure que, s'il ne mandait rien, c'eist qu'il n'y avait rien à mander ; que la correspondance du Nord, étant purement administrative, ne donnait point matière au genre de lettres dont il me parlait; qu'il était, je crois, fort important que les ministres ne s'égarassent point sur le caractère de leurs préfets, et que tu étais certainement un des plus laborieux, c Je le crois, a-l-il repris, un des plus capables, et tellement que, s'il y avait un poste périlleux, je le lui offrirais en toute confiance. — Ensuite, monsieur le ministre, permettez que je le dise, je sais que M. de Rémusat a tenté de vous écrire plusieurs

78 CORRESPOlfDANCB DE M. DE RÉMUSAT.

fois, et que vous ne lui avez, par aucune réponse, fait connaître si ?ous approuviez l'espèce de liberté qu'il prenait. — Ah! je suis charmé quand il m'écrit un peu confidentiellement. Je ne lui réponds pas par une raison que vous comprendrez. Je ne sais point comment écrit le ministre de l'intérieur, et je suis dans une position si fausse, que je dois regarder à toutes les lignes qui m'échappent. Mais un homme d'esprit, tel que M. de Rémusat, doit concevoir ma position, et ne pas laisser que de m'aider. Il y a peu de jours qu'il m'a écrit une lettre excellente, dont j'ai fait très bon usage. — Eh bien, il ne savait pas s'il n'avait pas fait une indiscrétion. — Âh! quel enfantillage ! Je verrai à le rassurer à la première lettre que j'aurai à lui adresser.

— Me le promettez- vous? — Oui, je vous le promets ; et si, cependant, les aflaires m'empêchaient de le faire, dites-lui que je vous ai chargée de lui dire qu'il m'en écrive beaucoup ainsi. — M. de Rémusat n'est point homme à aimer à se faire valoir. Il a maintenu le repos dans le Nord, satisfait les étrangers, dirigé de son mieux l'esprit public, et cela sans bruit et sans phrases. Vous lui devez la nomination de M. de Mézy. — Je l'ai

toujours pensé. Son département est plus important qu'il ne le croit. Votre mari ne me semble pas avoir été assez averti de ce qui s'y est passé. Le mouvement que vous avez eu pour Benjamin Constant et Dubois prouve qu'il a besoin de surveilance> et, avant les élections, il devait m'écrire beaucoup là-dessus. — Monsieur le ministre, je vous le répète, le Nord est un pays fort calme. Mais, quand la France se réveille un peu trop, alors, nous autres Flamands, nous ne dormons pas si complètement que nous le faisions, voilà tout. C'est d'en haut, c'est-à-dire de vous, que partiront les précautions qui nous feront demeurer tranquilles.

— De moi ? Que voulez-vous que je fasse? L'état de la France est très grave, plus grave que vous ne le croyez. J'ai l'air de tout faire, et je ne puis rien; je suis ministre sans ministère, je n'ose pas écrire une lettre, donner un ordre, et on m'accuse de tout ce que je ne fais point 1

— C'est que le ministère de la police a duré tout ce qu'il peut durer, et qu'il vous en faut un autre.

— Je vous entends bien; mais comment faire?

J*ai fait une faute; je n'ai pas voulu prendre l'héritage d'un ennemi, celui de M. de Vaublanc; et je ne puis m'emparer de celui d'un ami.

— Mais, quand les circonstances sont impérieuses, les petites considérations doivent céder.

— Oui ; mais M. Laine, comme ministre, nous a été fort utile aux Chambres.

— Il le serait bien plus comme président.

— Je vous avouerai franchement que je crois que j'administrerais mieux que lui. C'est par Tadministration que nous sommes arrivés au point où nous sommes ; je vois clair, mais les difficultés sont fortes pour réparer. Je ne vois que des gens fort effrayés ; moi, j'ai du courage et de la jeunesse; mais encore faut-il être secondé. De plus, on esf injuste. M. de Richelieu s'est conduit admirablement avec les étrangers ; il nous a négocié mille avantages; on ne lui en sait aucun gré.

— Croyez-vous qu'il sût aussi bien négocier avec les Français?

— Ah! cela, c'est autre chose; et je ne réponds de rien sur ce point.

— Enfin, monsieur, je ne suis qu'une pauvre femme qui ignore beaucoup de choses; mais il y en a de si claires, qu'il n'y a pas beaucoup à se vanter de les apercevoir. Vous êtes dans une belle et grande relation avec le roi, mais dans aucune avec la nation, et le moment est arrivé où vous

devez vous y mettre; c'est un fait positif. Le reste, je ne le sais point, et il ne m'appartient pas de vouloir le savoir. Quant à M. de Rémusat, il tient moins à des places qu'à votre estime qu'il mérite, et à votre confiance.

— Ah ! mon Dieu, il a Tune et l'autre. C*est parce que je fais cas de lui que je me plains de son silence. Une fois pour toutes, dites-lui qu'il ne s'embarrasse pas si je ne réponds point, mais qu'il m'écrive et m'écrive beaucoup ce qu'il voit de la marche de l'esprit public, de l'effet de l'administration, des causes de telles ou telles dispositions. Je vous le répète, toutes ses lettres me sont utiles. Quan t à lu i , croyez que nous arrangerons ses affai res ; nous en causerons encore, car je veux vous revoir. >

En somme, mon ami, j'ai été contente. Les ministres sont comme les femmes, et je le disais à M. Decazes : On a beau les aimer, elles ne le croient point si on ne le leur dit sans cesse. A présent, si tu veux que je te parle de ce qui se passe, en vérité je te dirai que je crois que je commence à avoir peur. A entendre tout le monde, la fermentation est forte, et on est faible sur les moyens de s'arrêter. Nos ministres, si admirablement honnêtes gens, n'ont point un avis pareil, tant s'en faut. Us auront la

majorité, et ne sont point décidés sur la manière de remployer. Le bonapartisme renaît sous le manteau de la liberté; les ouvrages où il est question de Bonaparte se vendent et se louent avec fureur. On lui croit ici des agents secrets. Les journaux anglais disent qu'il a tenté de s'échapper, et qu'on l'a resserré. Il se tient à Paris de mauvais clubs qui ont des ramifications avec ceux de la province ; regarde s'il n'y en a pas chez toi.

Cependant, les indépendants rougissent d'être portés par les bonapartistes, et assurent qu'ils s'en sépareront à la Chambre. On écrit partout sur laloi des élections. On est déterminé à demander le renvoi des Suisses et le retour des bannis. On s'organise fortement dans l'opposition, et, de l'autre côté, on croit toujours devoir attendre le retour de M. de Richelieu. Comme les décisions ne sont pas prises, les lois ne sont pas prêtes; il y a une défiance singulière; chacun a un avis, et le dit tout haut. Enfin la conspiration Canuel a un effet détestable. Madame de Broglie disait, hier, qu'elle craignait aujourd'hui qu'elle ne fût une mystification, et Villemain disait : c Dans la crainte de les destituer, on a mis tous ces gens en jugement. » Enfin, je vois tant de probité d'un côté et d'intrigue habile

de Tautre, que je tremble de Tissue du combat. Je disais à M. Decazes : c Tâchez de ne pas nous discréditer la vertu. »

CGCLXXXVII.

MADAME DE RÉMUSAT A M. DB RÉMUSAT, A LILLE

Paris, dimanche 15 nofembre 1818.

Mon projet était de laisser passer en silence ce dimanche; mais comme j'ai yu M. Pasquier hier, il faut que je reprenne le compte que je te rends de nos ministres. Il m'a dit, en me parlant du Conseil d'État, la même chose que M. Decazes sur la décision qu'ils avaient prise de faire d'abord des maîtres des requêtes, afin de se donner plus de chances de récompenses.

Alors j'ai dit à M. Pasquier : c Ce n'est point par vanité que M. de Rémusal aurait tenu à un titre de plus; mais vous savez comme, dans certains temps, il est utile de tenir à un corps. — Oui; mais, de vous à moi, le Conseil d'État n'est plus un corps du tout; il est attaqué, tout en discorde. Je serai

84 C0RBESP05DAXCE DE M. DE RÊMCSIT.

obligé de le dérendre beaacoap cette année, et je ?ous assure, dans ma conscience, que le préfet d'un grand département est tout aussi important, avec son simple titre, qu'avec celui de conseiller d'État. >

Cet article épuisé, nous avons parlé des affaires. Notre cousin est beaucoup moins notr que tout le monde. D'abord, il parait certain de la majorité. Je lui ai parlé de la Presse, et je lui ai dit qu'on me paraissait Taccuser de retenir sur ce point les intentions libérales de M. Dccazes. Il m'a assuré que cela n'était point vrai. Il convient qu'il y a à refaire quelque chose sur la formation des jurys dans les départements. Quant à la Presse, il avoue qu'il cédera avec regret la complète liberté, parce qu'il ne pense pas que la France puisse la supporter, c Je conviens, a-t-il ajouté, que ce temps-ci est grave, mais on s'exagère les difficultés. Au reste, je vous avouerai, dans la sincérité de mon âme, que je crois qu'on devrait changer le ministère. M. de Richelieu aurait toute raison de s'en aller, et nous aussi. Les hommes s'usent vite dans des temps comme ceux-ci. On veut que nous marchions dans un autre système; c'est exiger de nous une mauvaise palinodie. Des hommes nouveaux vaudraient

mieux, et n'auraient point de démenti à se donner; nous appuierions notre retraite sur le traité terminé, et par conséquent notre mission finie. > Je lui ai répondu que, quant à M. de Richelieu, il se pourrait bien qu'en effet il y eût de l'habileté à se retirer, à cet instant, des affaires; mais que, pour eux, on ne leur attribuerait rien du départ des étrangers, et qu'on dirait qu'ils s'en vont parce qu'ils sont incapables. Sa politique, à notre cousin, est que la liberté de la Presse, si on est forcé de l'accorder, est capable de tuer la vraie liberté en France , d'y amener le désordre, et de nous remettre sous un gouvernement militaire quelconque, et que, si le ministère a le bonheur d'être assez fort pour demeurer dans son système, il épargnera à la France les dangers auxquels elle court aveuglément.

Quant au gouvernement militaire, je ne crois point du tout qu'il pût tenir longtemps; mais il est certain qu'une sorte de bonapartisme se réveille. Les militaires se font libéraux, mais pour se déguiser, et ils reprennent un peu d'influence. Les conscrits de Paris ont tiré en criant: Vive V Empereur ! Les brochures qui parlent de lui inondent les boutiques, et enfln les journaux anglais racontent qu*il a voulu s'échapper.

86 CORRESPONDANCE D£ M. DE RÊMUSAT.

Voici Charles qui va avoir les honneurs de Timpression. MM. de Barante et Guizotontété contents d*un morceau qu'il a fait sur madame de Staël, et on rinsère dans le numéro qui va paraître des Archives politiques. Il arrive seulement une petite chose désagréable, c'est que Guizot avait promis à Charles de lui envoyer les épreuves à corriger; il ne Ta point fait, et le morceau paraîtra sans certaines corrections qui eussent été nécessaires. Nous avons un peu peur qu'il n'y ait des choses trop fortes; il y en a aussi de mauvaises. Heureusement que cette brochure est peu répandue ; tu l'auras tout à l'heure, et tu nous diras ton avis. Nous craignons un peu M. Mole. Par suite de cette crainte, Charles n'a jamais osé le mettre dans la confidence, ce qui eût mieux valu. J'ai exigé de lui qu'il réparât cette faute, en la lui faisant dès aujourd'hui*.

1. Cette nouvelle très importante pour la mère et pour le fils, pour toute la famille, est ici donnée très simplement et sans effet, pour ne pas grossir Tévénement aux yeux do mongrand-père, et pent-ètre pour se le dissimuler à soi-même. C'était pourtant une grave aventure pour un jeune homme, dans la société aimable et distinguée, mais un peu frivole et timide, où il vivait, même d*écrire, d*une manière générale, mais surtout d'écrire sur la politique, dans un sens libéral et dans un journal! L'oubli de M. Guizot, qui négligea de lui envoyer les

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CCCLXXXYIIL

MADAME DE RÂMUSAT A M. DE RÉIfOSAT, A LILLE.

Paris, lundi 16 novembre 1818.

Mon ami, tout ce que je vois et entends me paraît si curieux, que je reviens à te récrire aussitôt, sans attendre au surlendemain. Dans quelques jours, j'aurai moins à te mander, parce que j'aurai fini les questions que je vais adressant de tous côtés, à tout le monde, pour me mettre au courant, et alors je te presserai moins de lettres; mais enfin, ce matin, me voici encore. Hier matin, j'ai donc été chez M. Laine*. Je pensais qu'ayant vu les autres, s'il l'avait su, il eût pu trouver mauvais qu'on ne lui parlât point, et puis, cependant, comme je voulais un prétexte de conversation, je suis entrée en lui demandant quelque chose sur la

épreuves, augmentait encore les difflcuUés de la situation. Mon père en fut très troublé, mais point très fâché an fond. On le jetait à Teau, tandis qu'il n'aurait peut-être pas osé s'y jeter luimôme, mais il avait bien le sentiment qu*il savait nager. 1. Ministre de l'intérieur.

situation de Joséphin > dans son esprit. Elle m'a paru très mauvaise. Cependant, je l'ai fort pressé de lui donner du temps, et j'espère que je l'ai obtenu. Ensuite, je lui ai dit que je ne lui parlais pas de toi, parce que j'avais causé avec M. Pasquier qui m'avait répondu précisément ce que, sans doute, il me répondrait lui-même. En effet, il m'a dit les mêmes choses, et je les ai acceptées. « Au reste, m'a-t-il dit, madame, M. de Rémusat est dans un pays bon encore ; dites-lui qu'il tâche de nous le conserver tel, s'il le peut cependant. — Vous me paraissez avoir bien mauvaise idée de la France? — Ah I qui ne l'aurait point en voyant la marche des idées et des individus? Tout semble marcher vers le désordre; les partis se rassemblent contre nous pour se dévorer ensuite. Bien des gens croient que la cause première est dans la conduite de ce qu'on appelle les ultra; je les trouve coupables, mais je ne pense point qu'ils soient les premiers moteurs; d'autres motifs plus forts poussent à la révolte, et le premier est dans la haine de la légitimité. On m'a fort blâmé, on m'accuse de m'être refusé aux destitutions; mon idée est encore qu'il

1. Notre parent, Joséphia de Foresta, était sous-préret, et 8*était un peu compromis comme ultrd.

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faudrait destituer les principes et non les hommes; mais ces principes sont tellement enracinés, que je ne sais si la chose est possible, t^

Là-dessus, il s'est animé, et m*a développé, avec une véritable éloquence, le fond de sa pensée qui est noir à l'excès. Il croit tout à fait que la France ne veut point des Bourbons, et qu'elle est dressée contre nos princes. Il dit que le bonapartisme reprend une extrême force, qu'il a d'immenses ramificalions en Europe ; que les libéraux enrôlent dans leur régiment les militaires qui, après, tireront le sabre sur eux, quand ils n'auront plus besoin de se servir de l'opposition libérale, et que la majorité qu'on croit avoir dans la Chambre ne pourra point servir à prévenir ce malheur. Enfin, on ne peut se montrer plus profondément inquiet et plus découragé.

En le quittant, j'ai été dîner chez madame de Baranle. Le mari m'a conté que les journaux anglais racontent que Bonaparte était venu à bout de séduire quelques-uns de ses gardiens, et qu'il a pu s'échapper. Des lettres particulières disent que cette nouvelle a causé un grand mouvement en Angleterre, et une joie désastreuse; que des affiches menaçantes ont été placardées, son buste porté

dans quelques villes, la populace ameutée; qu'il est remarquable que, dans l'Angleterre, il y ait un tel enthousiasme pour cet homme, et qu'on craint que le mouvement national ne soit tel qu'il devienne impossible aux ministres de le garder plus longtemps, comme ils le font, parce qu'on attaque trop leur conduite à cet égard, et qu'on dit partout qu'un gouvernement n'a pas le droit d'une telle réclusion. Cet événement cause à Paris une extrême fermentation. 11 y a, à Paris, force clubs composés de demi-soldes, et il est certain qu'on réveille tous les souvenirs. M. Mole me racontait, hier soir, que M. de Broglie lui disait que lui et son parti étaient profondément inquiets, et qu'ils se voyaient soutenus par des gens perfides qui flétriraient et menaçaient leur cause.

a Le remède à cela, m'a dit M. de Baranle, serait de marcher dans le système qui doit consolider la vraie liberté, et de refondre le ministère. Il se présente trois chances; nous verrons ce qui sera choisi : M. de Richelieu, irrité de la marche qu'on suit ici, est tombé dans les idées des ultra; les ministres le savent. S'il les rapporte ici, ils veulent donner leur démission, et alors vous verrez M. de Richelieu prendre un ministère où il fera

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entrer Yillèle et Compag^nie; cela durera quelques mois. Ce ministère sera culbuté, etune partie deceux qui sont ministres aujourd'hui rentrera avec un système nouveau. Ou bien, M. de Richelieu modifiera ses idées en se retrouvant ici, et alors on ne changera rien, on louvoiera, on verra à se faire des voix, on modifiera les lois, on ne suivra aucun système fixe, on gagnera sa cause dans la Chambre, et on la perdra de plus en plus vis-à-vis de la nation. Cette chance est la plus désastreuse, et la plus probable. Ou enfin, M. de Richelieu dira que sa mission est achevée. Il se retirera; M. Laîné le suivra, et alors on entrera dans un autre ordre de choses. Mais ceci n'est pas trop vraisemblable ; ces deux ministres ne tiennent pas trop à leurs places; mais, comme ils sont généreux et dévoués, ils ne voudront point quitter le poste au moment du péril. »

Voilà l'opinion de M. de Barante. Je vais ensuite t'en conter une autre. A dîner, il y avait M. Portai. Il Tant te dire que c'est un homme très méticuleux; ainsi, d'après ce qu'il a fait, tu vas conclure à quel point il est frappé de la gravité de la situation. « J'ai vu le roi hier matin, m'a-t-il dit; il m'a questionné sur l'esprit des provinces ; je lui ai répondu : c Sire, il serait bon s'il était bien administré ; mais

» il Test d*uQe manière déplorable. Presque par- » tout, on marche dans un système opposé à celui

> des principes généraux reconnus nécessaires à » présent; une foule de préfets marchent dans leur » opinion particulière ; on ne les dirige pas comme » système, et, tandis que vous donnez des garanties, » Tadministralion les ébranle toutes. — Cela se à peut-il ?» a répondu le roi. c Cependant Laine est » si dévoué et si éclairé ! — Sire, j'aime et j'honore »'M. Laine de tout mon cœur; mais ses propres

> sentiments aveuglent ses idées. Il a un système » que je crois faux, et il ignore une foule de choses. 9 Au reste, en sortant des Tuileries, je vais l'aller

> trouver, et je lui dirai ce que je viens de dire à » Votre Majesté. — Allez, » a repris le roi, c et » ajoutez que vous m'avez parlé . > — En effet, continue M. Portai, j'ai passé trois heures avec M. Laine, et je lui ai parlé sincèrement.

» — Mais, m'a-t-il répondu, trouvez-moi de » bons préfets !

> — Vous en aurez, si vous voulez annoncer » ferme ce qu'il faut dire et faire pour avoir et garder des places, etc., etc. > — c Je désire de tout mon cœur, continue toujours ce Portai, que M. Decazes remplace M. Laine; il se meurt d'envie de

quitter, et, par suite de ses sensations qui le conduisent, il croit quMl y a de la l&cheté à abandonner le parti, et demeure sur le dévouement qui est au fond de son âme. » M. Decazes, qui a une grande délicatesse, ne peut s'emparer de ce qu'on ne lui céderait pas, et en0n, dans cet état d'incertitude, on remet toujours la décision à l'arrivée de M. de Richelieu.

Enfin, mon ami, j'ai vu, le soir, le patron de Charles^ Il a pris un mauvais système : il blâme, dédaigne, juge très sainement, et n'ouvre point une opinion. M. Pasquier dit qu'il est incapable, parce qu'il ne présente jamais un avis; ils sont assez fraîchement. Il croit que les deux ministres resteront, par suite de ce dévouement dont je te parlais, qui fait qu'on ne quitte point un assaut avec la certitude d'y succomber. Il ajoute que c'est moins le système ministériel qui précipite les choses que la tendance du moment à préférer l'usurpation à la légitimité. Il dit qu'on tolère M. Decazes, parce que c'est un bourgeois décoré, et lui-même parce qu'il a la couleur d'un apostat; il conclut que le ministère entier disparaîtra; il est fatigué et dégoûté.

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