‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration;Chapitre 13 sur 42 · M. Molé · texte numérisé non relu

M. Molé

Te voilà, ce me semble, assez bien au fait des opinions de chacun . Il y a de l'inquiétude beaucoup , des haines plus vives que jamais. On ne s'entend sur rien; on s'attaque les uns les autres; on se craint, on s'observe; enfin Paris est odieux. Je serai charmée d'en sortir; mais je sens que je rapporterai dans mon intérieur des idées que je n'avais point.

Le morceau de Charles va paraître aujourd'hui. Je suis bien fâchée qu'il ne l'ait pas revu ; je crains qu'il n'y ait des paroles trop fortes. Nous en avons parlé hier à M. Mole, et nous lui avons demandé un secret qui peut-être ne sera point gardé. Il y a eu, dans toute cette affaire, de la négligence de notre enfant, qui a l'habitude de laisser aux autres le soin d'arranger ou d'empêcher ce qui le regarde. Mais ce journal est si peu connu, que nos paroles s'y enterreront, j'espère.

Mardi.

M. de Mézy a reçu une lettre de M. de Richelieu . Celui-ci paraît très animé contre les jacobins, et penche un peu vers V ultra, dit M. de Mézy. Il

voudrait qu'on touchât à la loi deéle ctioos. S'il continue dans ce système, quelques ministres s'en iront, et feront une retraite qui les popularisera beaucoup; mais ils se flattent de le ramener. Le côté déplorable est celui des Gnances; on dit qu'au commencement du mois, il va y avoir des banqueroutes sur la place. On ne conçoit pas comment Corvetto tiendra; il est attaqué par tout le monde . Cette circonstance des finances est aussi ce qui doit retarder l'ouverture des Chambres, parce qu'on trouve qu'il serait singulier que le roi annonçât que tout est florissant, dans un moment où la place de Paris donnerait des signes certains de désordre. Ce matin, j'ai manqué M. de Talleyrand. Il était au château pour le jour de la naissance du roi; je me suis inscrite sur la liste, modestement, audessous de M. de Chateaubriand. J'y retournerai, demain matin. Je suis entrée chez madame Dévalues que j'ai trouvée assez sage. Siméon y était; il pense que nous allons vite; mais il me parait moins efifrayé que d'autres que j'ai vus. Benjamin Constant dit, tout haut, que leur victoire est remportée, et le ministère détruit. Manuel est plus modéré, et donne quelques espérances. Au reste, l'opinion établie aujourd'hui est que la France est tout entière dans

les préfets, et que loin de recevoir, vous autres, l'impression, c'est à vous à la diriger par vos rapports.

J'ai, je crois, oublié de te parler du régiment de la Garde royale. Tu l'auras à Lille, et en tète M. de la Potherie, le plus exagéré des nl/rà, dit-on; j'en suis bien fâchée. Ils sont pour leurs régiments de la Garde comme le marchand de Smyrne pour son baron allemands et, comme notre pays est bon, ils aiment mieux les mettre chez nous qu'ailleurs.

Mercredi.

H. de Brigode m'a interrompue hier. Il m'a conté une conspiration découverte il y a peu de temps, en Belgique. On voulait s'emparer de l'empereur de Russie dans un voyage d'Aix-la-Chapelle à Bruxelles, lui faire signer de force le retour de Bonaparte et sa réintégration en France, et, dit-on, l'assassiner après. Quelques bannis seraient dans ce beau plan. M. Mole, à qui j'en ai parlé, m'a dit

1. Dans le Marchand de 5mym«, de Chamfort, Kaled, marchand d'esclaves, ne peut arriver à vendre un baron allemand dont personne ne veut, parce qu'il n*est bon à rien.

qu'en effet il y avait du vrai là dedans; mais qu'on n'y comprenait rien ; au reste, on a saisi, à Sainte- Hélène, un fagot de lettres qu'on a envoyées au Congrès.

Le numéro des Archives a paru. M. Guizot a fait précéder le morceau de Charles d'un petit préambule très obligeant^ Tu seras frappé de cet écrit vrai-

1. Voici ce préan^iale : ■ Noua avons rendu compte du dernier ouvrage de madame de StaSl ; nous n'avons pas hésité à affirmer qu*il exercerait une grande et salutaire influence. Nous avons dit que cette influence se ferait surtout sentir dans cette jeune génération, l'espoir de la France, qui naît aujourd'hui à la vie politique, qu^ la Révolution et Bonaparte n'ont ni brisée ni pervertie, qni aime et veut la liberté, sans que les intérêts, ou les souvenirs du désordre, corrompent ou obscurcissent set sentiments et son jugement; à qui, enfin, les grands événements dont fut entouré son berceau ont déjà donné, sans lui en demander le prix, cette expérience qu'ils ont fait payer si cher à ses devanciers. Qu'il nous soit permis d'apporter ici, à l'appui de notre opinion, un exemple que nous ne saurions nous empocher de trouver fort remarquable. C'est le petit écrit qu'a inspiré à un jeune homme la lecture de l'ouvrage de madame de Staël. Sans doute, les semences que contient cet ouvrage trouveront rarement une terre aussi promptement, aussi richement féconde. Mais l'exemple n'en a que plus de valeur ; ce qui a pu exciter, dans un esprit naturellement distingué, tant d'idées saines, tant de sentiments nobles, ne manquera pas, à coup sûr, de les propager dans un grand nombre d'autres esprits. Ces sentiments et ces idées forment déjà notre atmosphère morale; et il faut que les gouvernements s'y placent aussi; car, hors de là, il n'y a point d'air vital. » Archives philosophiques, politiques et littéraires, t. V, p. 27. Mon père a Y. 7

ment remarquable. Je suis rassurée sur quelques expressions que je craignais; cependant, il ne faut passé dissimuler qu'il sent fortement la doctrine^ et que, s'il tombe sous la main de certaines personnes, telles que notre cousin, elles diront qu'il est plein d'erreurs. Mais je crois, en même temps, qu'il annonce une âme généreuse et un esprit remarquable. Je te le recommande, à tonretour de Dunkerque. M. MoIé, hier soir, ne l'avait point encore lu. M. de Barante en raffole. Guizot dit qu'il faut mettre Charles dans les affaires. Si on finit par savoir que cet article est de notre enfant, cela le mettra terriblement bien dans l'esprit des Broglie, et sûrement on l'altirera dans leur maison. Ceci paraît un pendant d'un morceau de M. de Bonald infiniment spirituel contre madame de Staël, qui, dit-on, radote complètement sur le fond des choses, mais qui est rédigé dans une forme très piquante.

réimprimé son article dans In recueil publié par lui en 1847, sous ce titre : Paué et Présent, mélanges ^ par Charles de Rémusat. Une nouvelle édition a été faite dix ans plus tard, intitulée : Critiques et Études littéraires, ou Passé et Présent, par Charles de Rémusat, de l'Académie française, % vol. in-18. Paris, Didier, 1857.

ANNÊB 1818. 99

Jeudi 19 noYembre.

Me voici, continuant mes contes. Hier soir, f ai été faire une visite chez M. Decazes. J'y ai trouvé LauristonS qui m'est venu dire : c On a calomnié votre mari; on a dit qu'il avait écrit pour ne point avoir de régiment de la Garde royale à Lille; mais je l'ai défendu, et ne le crois point capable de cette démarche ; car il n'y a pas une ville qui ne doive être charmée de nous avoir en garnison. On veut dépayser celte Garde, l'éloigner de Paris, la soumettre au contact de la nation, et on aime mieux la mettre chez vous qu'ailleurs, parce qu'on dit que votre bon esprit lui imposera. >

Je pense que tu feras bien de rappeler au ministre de la police que tu lui avais demandé qu'on t'évitât cette garnison, pour telle ou telle raison; car je crois, entre nous, qu'il a oublié de faire les dé-

1. Jaeqaeft-Âlexandre-Bernard Law de Laariston, petit-fiU du financier Law, né en 1768, avait été aide de camp du premier consul, puis général de division, ambassadeur à Saint-PétesbourgenlSll. Louis XVIIK le nomma pair de France, ministre de sa maison, et enfin maréchal en 1823, après la guerre d'Espagne. Il est mort en 1828.

100 COilRESPONOANGE DE M. DE RÊMUSÀT.

marches qui te Tauraient évitée. Ensuite, tu annonceras d'avance, encore une fois, qu'il en pourrait bien résulter quelque inconvénient, et que tu feras de ton mieux pour y échapper. Ce régiment de M. de la Potherie est le plus animé de tous. Gustave ^ me disait, hier, qu'on n'y appelait le roi que le gros cochon. Tu auras peut-être besoin de ton adresse, et de nombre de politesses , si ce corps arrive avec l'idée que tu ne voulais pas de lui. On a dit que M. de Jumilhac ne s'en souciait point; vous ferez bien de vous entendre tous deux.

Tandis que j'étais chez M. Decazes, il y est arrivé une visite qui y a fait événement: c'est la duchesse deDino,avec la petite baronne deTalleyrand. C'était la première fois que pareils personnages mettaient le pied dans ce salon. Il y a un peu de parenté entre M. de Talleyrand et M. de Sainte-Aulaire ; de là l'affaire, ou le prétexte. On avait déjà remarqué que M. de Talleyrand et M. Decazes s'étaient abordés et parlé aux Tuileries ; autre étonnement. J'ai vu, hier, M. de Talleyrand; il m'a, en effet, parlé de M. Decazes avec une sorte d'éloge, le regardant comme le seul homme du ministère, et l'avouant

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