Gustave de Grasse
habile. Il parle toujours très mal des autres, particulièrement de notre cousin. Au reste, il ne partage point les inquiétudes générales, et ses opinions m'ont paru sages. On dit qu'il a eu un long entretien avecle roi; mais, de tout cela, je crois qu'il ne résultera qu'une millième attitude pour lui. Nous nous sommes embrassés comme de coutume, et parlé fort sincèrement, du moins de mon côté.
Au sortir de chez M. Decazes, je suis revenue chez madame Ânisson, où j'ai trouvé M. de Staël et madame de Broglie. Je me tenais assez tranquille dans un coin, lorsque je vois M. de Staël se détacher, et venir à moi, un instant après la petite femme, et voilà des paroles sur Charles, des remerciements du morceau qu'il a mis dans les Archives , des éloges sans fin de son esprit, de son âme, de son style; tout cela avec la chaleur donnée à cette famille, et le libéralisme qui la dislingue. J'étais un peu empêtrée ; on s'étonnait dans ce salon de tout ce que ces deux personnes pouvaient avoir à me dire. Charles n'était point là; tu sais comme il craint les évidences, et il veut se tenir dans un trou pendant huit jours. Voilà donc ce beau secret éventé 1 J'ai toujours un peu peur d'ÂIix et du cousin. Cependant, par rapport à ce dernier, comme Guizot louera
rarticle, il pourra bien y faire la part du talent qui est vraiment fort remarquable. Charles est assez préoccupé de ce que tu vas dire de tout cela.
Vendredi 20.
Comme tout ce qui regarde Charles a bien quelque léger intérêt pour toi, je continue de t*en parler. De l'humeur dont tu le connais, tu te le représentes assez empêtré, dans ce moment, de sapetite célébrité naissante. L'effet que son morceau allait produire sur M. Mole le mettait surtout dans un grand trouble, et, fidèle à ses habitudes, il était décidé à se tenir caché pendant quelques jours, pour éviter les paroles qu'il craignait. Heureusement je me suis trouvée là pour renverser ce beau projet, et pour lui représenter qu'il fallait, au contraire, qu'il risquât l'abordage de son patron, qui pourrait se blesser de ce qu'on ne paraîtrait pas mettre un grand'intérêt à son opinion. Avant-hier soir, M. Mole avait passé chez moi et ne m'avait pas trouvée. Hier matin, il m'écrit un petit mot sur le regret de ne m'avoir pas vue, me disant qu'il eût voulu me parler des Archives. Sur ce mot, voilà Charles plus
troublé que jamais, concluant qu'il a déplu, et encore plus décidé à se cacher. 11 a Tallu tout mon empire, toute ma volonté et toutes mes prières, pour obtenir de lui qu'il surmontât sa répugnance, et qu'il se rendit le soir chez M. Mole. Il voulait que j'y allasse; je lui représentais que je ne devais pas me charger de toute cette affaire-ci, et que le poids comme les avantages ne pouvaient être portés que par lui. Il me conjurait de lui épargner cette visite. J'ai tenu bon, et j'ai eu raison. Enfin, par condescendance pour moi, il est allé chez son ministre, qui l'a abordé sur-le-champ avec mille louanges solides et satisfaisantes : c Ce que vous avez écrit, lui a-t-il dit, est supérieur, et de la distinction la plus remarquable. Je suis d'autant moins suspect que je ne partage point votre enthousiasme pour le livre de madame de Staël, que j'apprécie cependant; mais je comprends votre sentiment. Quant à tout le reste, je vous le dis franchement, il est réellement extraordinaire d'avoir, à votre âge, vu si juste et dit si bien. Mais vous ne plairez pas à tout le monde; vous ne serez pas compris de tous. Quand, par exemple, vous dites c qu'un des bienfaits de 1 la Restauration est d'avoir ranimé l'esprit révolu- > tionnaire, » je vous entends parfaitement, mais
combien peu vous entendront, et peut-être vous pardonneront cette phrase ! > Là-dessus, Charles a répondu qu'elle était une de celles qu'il eût ôtées si on lui eût envoyé ses épreuves, quoiqu'elle fût dans son intime conviction; et, après cela, ils sont entrés dans une bonne dissertation dont il est revenu tout content. J'ai été la plus heureuse du monde de cette récompense de sa complaisance pour moi, et, malgré les embarrasque lui cause peut-être & l'égard de quelques personnes ce petit morceau, je crois qu'en somme il mettra en lumière ce qu'il vaut, à l'égard des personnes distinguées. M. de Baranle, qu'il a trouvé là, lui a dit que, chez madame de Broglie, on l'avait prôné sur tous les points : Gallois, qui y était; M. Dumont^ que tu te rappelles avoir vu et qui arrive d'Angleterre; M. de Broglie, qui, del'opinionde tous, est un homme remarquable,etc. Voilà donc notre enfant lancé, mon ami, et, s'il a quelques orages a essuyer, son petit bâtiment me parait assez fortement frété.
M. de Barante dit que, tandis que le ministère hésite et perd du temps, les partis forts s'organisent solidement. Les libéraux, éclairés sur leurs intérêts,
1 « M. Dumont, de Genève, est connu pour avoir travaillé avec Mirabeau, et publié les ouvrages de Bentham.
ont rompu avec les bonapartistes; mais ils se serrent entre eux, et nos amis, un peu engourdis, auront peine à résister. M. Laine a voulu entretenir M. de Barante ; il Ta cherché hier soir, et voici Tentretien : c Eh bien, monsieur, on a discuté ce matin la loi sur le jury. N'est-il pas dangereux de voir le gouvernement se dépouiller d'un moyen de force, dans le moment où il en a si grand besoin?
— Je ne crois point que ce soit là ce qui s'appelle se dépouiller. — Il ne faut pas, cependant, se dissimuler que le sort doive amener des choix défavorables au gouvernement. — Je ne comprends pas ce que c'est que de supposer toujours entre un gouvernement et une nation un état d'hostilité.
— Toute l'histoire, cependant, dépose contre ce que vous dites. — Oui, lorsqu*on veut se passer de l'opinion pour gouverner. — Mais, l'opinion, comment la connaître? Chacun s'applique et se dit luimême l'opinion ; on ne sait où la trouver. — Cela est vrai, quand on ne la cherche que dans les ouidire, et non dans la connaissance des intérêts généraux du pays. Monsieur, quand on ne l'a pas, cette connaissance, il faut renoncer à gouverner. > Et, là-dessus, ces deux personnages se sont quittés très froidement.
Veux-tu une petite nouvelle assez grosse ?
C'est qu'hier il n'y a pas eu de Bourse parce qu'il ne s'est présenté personne pour acheter des effets du gouvernement. Les finances vont à la diable; on cherche à parer à des banqueroutes menaçantes.
CCCLXXXIX.
MADAME DE RÉMUSAT A M. DE RÉMUSAT, A LILLE
Paris» dimanche 22 novembre 1818.
Depuis deux jours, je me trouve dans une agitation qui m'est assez déplaisante. L'article de Charles plaît et déplaît avec vivacité; il donne en général une grande idée de son esprit; mais il choque les ultra; il paraît à notre société un étalage de ses opinions assez inutile et un peu tranchant, et, pour nous achever, les libéraux le portent aux nues. Si tu veux que je te dise le fond de ma pensée, je suis fâchée qu'il l'ait imprimé, et je ne me consolerai pas de l'y avoir poussé. Nous différons, lui et moi,
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sur ce point; mais il regrette de n'avoir pas mieux suivi l'affaire de ses épreuves, et il a raison ; car, sans même changer ses opinions, il y a deux ou trois endroits amers ou d'une concision trop forte qui prêtent au blâme, et qui iront peut-être jusqu'à appeler la critique, MM. de Barante, Guizot, de BrogliCi Gallois, enfin toute la doctrine le louent sans restriction. M. Mole en dit du bien, et ajoute avec raison qu'il y a des gaucheries, et, en effet, le mot révolutionnaire que tu remarqueras peut être pris en très mauvaise part. M. Pasquier l'a assez fortement blâmé. J'ai eu avec lui, hier, une conversation chez ma sœur à ce sujet ; il m'a fallu recevoir tous ses conseils appuyés sur les convenances ordinaires des salons : c Pourquoi votre fils écrit-il si jeune? Pourquoi touchera de si graves sujets avant d*avoîr pensé? Pourquoi dire du mal de Bonaparte quand on a un père qui l'a servi? Pourquoi laisser Charles se livrer à des gens qui l'entraînent, et ne point le prémunir contre M. de Barante, l'abandonner à cette amitié, l'entretenir dans des idées qu'il fallait repousser? etc. etc. »
Tu comprends sur quel terrain on était. Je me tenais doucement sur le mien, je leur disais : c L'esprit de la jeunesse est entièrement livré à ces idées
libérales que vous croyez qu'il est aisé de leur défendre; c'est déjà avoir beaucoup fait que de les empêcher de se faire républicains. Quant à M. de Barante, comment voulez-vous que Charles résiste à l'amitié qu'il lui témoigne? Avec quelle force voulez-vous que je dise à mon fils : c Voilà un » homme d'honneur et d'esprit qui vous aime, n'allez > pas chez lui? » Sur ce point, M. Pasquier était de mon avis. Mais je suis à présent en crainte de tous les abordages de mes amis et amies ; je sais qu'ils blâment notre enfant. Quanta lui^ il est fâché de ce qui me regarde dans cette affaire, mais je vois que sa jeune âme se complaît du courage qu'elle trouve à manifester ses opinions, et il y porte une sorte de fermeté qui va jusqu'à la raideur, et qui me tourmente un peu pour sa sûreté. Je crois fort que tu feras bien de lui demander, quand tu le verras, sa parole d'honneur que, jusqu'à ce qu'il ait atteint vingtcinq ans, il n'imprime rien sans te le montrer; et puis je crois encore que, pour que ceci n'ait pas un reflet peut-être un peu désagréable sur toi, tu feras bien d'écrire à M. Pasquier que les opinions de ton fils sont appuyées sur de la générosité d'âme mais sur des théories; que tu en as redressé quelques-unes; que l'expérience fera le reste, mais qu'il
lui faut conclure de ce que pense et professe Charles que toute la jeunesse en est là ; que tu es à portée de le voir dans la province, qu'elle sent avec amertume qu'on la traite avec une sorte de dédain ; que rage où on a mis les députés l'irrite S qu'il faudrait trouver un moyen de la gagner.
Pendant ce temps, madame de firoglie, charmée du morceau, a écrit hier à Charles pour l'engager à venir chez elle. M. Guizot, chez qui j'ai été hier, et où j'ai trouvé Villemain et toute l'École normale, l'a pressé de continuer, et, comme je faisais des objections : «i Vous voulez donc, m'a-t-il répondu, arrêter un jeune arbre dans sa sèvel Vous vous plaignez qu'il ait trop de verdeur, vous le gênez dans ses sentiments généreux! C'est un suicide, madame, et ce n'est pas à vous à le commettre. D'ailleurs, je l'invite, après tout, à soutenir une cause gagnée; nous sommes les vainqueurs et j'enrôle votre fils dans un parti noble et fort. » Que répondre à tout cela, mon ami? Je t'assure que ma situation est difficile ; je m'applique à m'y conserver calme, mais je sens à quel point ta présence me soutiendrait, et je te