On ne pouvait être député qu*aprèB quarante an
regrette du plus fort de mon cœur. J'ai fait convenir ma sœur qu'il fallait que Charles allât chez le duc de Broglie; d'ailleurs, M, Mole dit qu'il est l'homme le plus distingué qu'il connaisse. M. Pasquier lui-même en parle avec eslime; nos doctrinaires le regardent comme le chef le plus honorable. Notre enfant m'assure qu'il mettra une grande modération dans ses visites, et le voyage qu'il veut faire à Lille viendra merveilleusement à l'appui de cette bonne volonté. M. de Barante m'a longtemps entretenue de tout ceci, c Laissez parler, me disaitil. Ce qui arrive fera le plus grand honneur à Charles, parmi les gens qui pensent; il est appelé à aller très loin. Quant aux opinions de salon, elles ne peuvent avoir d'importance ni à vos yeux ni aux siens.»
J'ai pris le parti de ne point du tout parler à notre monde de tout ceci. Je me tiendrai dans un silence qui fera taire ceux qui voudraient m'aborder, et le temps effacera le plus fort de cette impression; mais il en restera toujoura une qu'il faudra bien porter.
Dimanche soir.
J'ai VU, hier soir, M. Mole; nous avons eu une longue conversation sur Charles, dont j'ai été très contente. Il est bien frappé de la supériorité d'esprit de notre enfant, mais il ajoute que, s'il eût été consulté, il l'aurait empêché d'imprimer son article, qui est belliqueux et attaquant pour tout le monde. Il dit que le coup de tète qu'a fait Charles, sans consulter personne, est la représentation animée du siècle; que ce doit être une clarté pour tout le monde que cette déclaration d'un jeune homme de vingt ans. Il ne m'a point caché que cela faisait beaucoup de bruit, et qu'en général le blâme surpassait la louange, parce que c'est la médiocrité qui gouverne le monde, et que les convenances passent avant tout. En somme, on ne peut pas dire mieux et plus juste. Je suis, pour mon compte, dans une situation pénible, par rapport à tout mon monde. J'ai pris le parti du silence, mais toute rencontre me gène, et la société m'est odieuse. N'était cette commission^ nous partirions demain.
1. La commissioa chargée d'examiner les affaires des colonies, dont mon père faisait partie.
Il sera important de travailler sur Charles ces deux mois-ci; il faudra que tu entres d'une manière plus active dans ce qui se passe au fond de son caractère, que tu emploies tour à tour ta raison, ta douceur et ton autorité, surtout que tu lui demandes sa parole d'honneur de ne plus rien imprimer sans te consulter. Il me l'a refusée à moi, hier, et ce refus m'a frappée au milieu des agitations où il me voit, et où je le vois lui-même. Le petit danger qu'il court, le blâme qu'il excite flattent son âme et sa raison un peu ardente. Comme dit M. Mole, il faut trouver moyen de le prémunir contre une action imprudente, et l'amener, s'il est possible, à tirer parti de ses bonnes qualités. Ici, c'est de bonne foi que je ne me sens pas assez habile et assez forte, et que la parole mâle et ferme d'un père est nécessaire. Songes-y bien, et, quand il sera près de toi, employons le temps où nous le tiendrons encore un peu.
Madame de Broglie lui a écrit un billet charmant ; il ira ce soir. Sera-t-il assez fort contre la séduction de cette maison, que tout le monde s'accorde à trouver la plus distinguée de Paris? Tu serais content de moi dans ce moment, mon ami. Je suis, à l'extérieur, calme, quoique bien agitée au
dedans ; ma faible main s'exerce le plus adroitement qu'elle peut sur ce jeune coursier si beau et un peu rélif. Je ne m'aveugle, ni ne me trouble trop; enfin, je me morigène de mon mieux. Mais que j'aurais besoin d'appuyer ma pauvre tête contre ton cœur, et de trouver qui m'entendît!
MADAME DE RÉMUSAT A M. DE BÉMUSAT
A LILLE
Paris, mercredi 25 novembre 1818.
Le temps s'avance, mon cher ami, et je vois avec plaisir que bientôt arrivera le moment où nous nous reverrons. Tu sais que je n'ai pas grand goût pour ce mouvement de Paris où je me trouve, et ce diantre d'article achève de me gâter, dans ce moment, mes relations avec la société. Mes amies intimes ne m'en disent mot; mais je les devine, et ma plus grande gène est que certaines personnes viennent me faire compliment devant elles. M. de Barante se moque un peu de moi. c On savait, me dit-il, les opinions de votre fils ; quelques-uns les
it4 CORRESPONDANCE DE M. DK RÊMUSAT.
croyaient exagérées, et oe pensaient point qu'il eût un esprit si distingué. Ainsi son attitude dans le monde vaut mieux qu'auparavant. Votre cousin lui-même, tout en le blâmant amèrement, le considère davantage, et tous les hommes éclairés le louent et Testiment. Ne vous laissez donc point abattre par ce que vous devinez des gens dont vous n'appréciez guère Tesprit, et jouissez de la valeur de votre fils, i Je pourrais répondre à cela que j'ai moins besoin du succès de Charles que de son bonheur, et c'est son bonheur qui m'inquiète. Notre enfant, mon ami, est agité et mécontent; le monde l'ennuie, son amoui^ s'est éteint et le rejette dans une espèce d'oisiveté qui lui déplaît. Il me disait qu'il sentait un vif regret d'être entré ' dans le monde trop tôt, qu'il y avait contracté des habitudes qui Tenchalnent, sans lui plaire. Il sent en lui le désir d'acquérir de solides connaissances qui lui manquent, et il ne trouve point la force de rompre avec ce qui le dérange et lui prend son temps. Il se décourage sur lui-même, s'attriste, s'aigrit, et désespère de son avenir. Je lui réponds avec ma raison ; mais je la sens insuffisante, et ce ne sera pas trop de toute la tienne pour remettre cet esprit troublé. Le besoin d*émotions peut l'en-
traîner à je ne sais quel coup de tète. Il m'a avoué qu'il n'avait point voulu nous confier tout ceci parce qu'il craignait que nous ne l'empêchassions d'imprimer, et qu'il avait prévu Torage. Il prévoit avec chagrin que, dans quelques jours, cet effet amorti le laissera retomber dans l'engourdissement de sa situation ordinaire. Il sera très important que tu causes avec lui beaucoup; que tu lui montres du chagrin de son manque de confiance en toi ^ Tout cela me préoccupe beaucoup, beaucoup; je suis inquiète vaguement pour lui; c'est un sentiment très pénible, parce qu'il ne pose sur rien de net, et que je ne sais où trouver ce qui me doit rassurer.
J'ai été voir hier madame de Souza. Elle m*a fait des éloges de Charles à perte de vue : c M. Gallois, m'a-t-elle dit, et tous les gens sérieux sont confondus du talent et des beaux sentiments de votre fils. C'est l'âme la plus généreuse unie à l'esprit le plus remarquable; je l'entends louer de partout. On exalte son noble courage, car il en faut pour lancer de cette manière des opinions si fortement pro-
1. On a TU qu'il y avait quelque exagération dans ce reproche» puisque l'article avait été imprimé sans le consentement et sans les corrections de mon père.
ncncées ; on s'étonne de la finesse de ses observations à vingt ans, enfin vous devez être bien fiëre! > Mais, mon ami, Tembarras que tout cela me donne ne me laisse pas le temps de jouir de mon orgueil maternel, et tu comprends parfaitement ce que me fait éprouver le contact avec toute notre médiocre société, d'ailleurs si soumise aux convenances, et croyant tout perdu quand on les froisse. Hier, la séance du Conseil d'État sur les jurés a été fort orageuse. Cuvier soutenait avec sa finesse ordinaire le système ministériel; Royer- Collard a fait une sortie violente; le parti libérall'a secondé ; le garde des sceaux était inquiet et troublé ; enfin, ils ne sont d'accord sur rien. Cependant les députés offrent des chances d'accommodement ; il y en a grand nombre qui offrent leur appui, si on veut marcher seulement dans une ligne libérale. Les ultra seuls tempêtent de ce qu'on ne veut point entendre à retoucher la loi des éle:lions, et sont plu? mécontents que jamais. M. Decazes a fort raison : Ceci est une crise, mais elle demande de l'habileté. Quand on l'entend, on se rassure; quand on remet la tète dans le monde, on ne sait plus où l'on en est. L'exagération de tous me frappe; les ultra sont insensés, les doctrinaires raides, les
ministériels incertains, la société agitée et tendue. Pas un sentiment doux ne passe au travers de tout cela. Tu vois comme cet état de choses convient peu à mon âme et à mon goût.
Tu trouveras dans les Archives un morceau de Guizot qui est bien remarquable ' et qui fait grand bruit, de même que celui qui est en tète et qui répond si ferme à l'ouvrage de cet abbé de Lamennais sur V Indifférence en fait de religion. Celui-ci est de madame Guizot. Les libéraux le portent aux nues, les dévots le regardent comme un infâme libelle; ma sœur et madame de Vintimille trouvent qu'il est dicté par l'esprit de Guizot ; M. de Barante dit que l'ouvrage de Tabbé est inspiré par le génie de la Saint-Barthélémy, et, là-dessus, on s'anime encore, et on se hait tout en se cajolant. Ces deux morceaux, qui encadrent celui de Charles, donnent une grande évidence à tout le numéro.
1. C'est an article sur le livre de Camille Jordan intitulé : la Session de 1817, aux habitants de VAin et du Rhône.
MADAME DE RÉMUSAT A M. DE RÉMUSAT
A LILLE
Paris, jeudi 26 novembre 1818.
Il faisait un brouillard extrême, hier malin ; j'ai fait trois visites : une à mon cardinal *, que j'ai trouvé inquiet, et comme repentant de quelquesunes des opinions libérales qu'il avait adoptées les années précédentes; de là, j'ai été voir madame de JumilhaCy qui m'avait à peu près l'air de chanter sur le même ton; et puis j'ai visité nos Sœurs de charité dont les paisibles discours me soulageaient l'esprit de tout ce que j'entends. A mon retour chez moi, j'ai reçu quelques visites, et j'ai passé tout le reste du jour avec mon fils, et nous avons causé à merveille jusqu'à onze heures. Mon ami, il y a bien des nobles sentimeras, bien des idées justes dans cette âme et cet esprit-là. Avec quelques bizarreries de moins, quel parti il en pourrait tirer I Que j'ai donc hâte de le voir un peu en