‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration;Chapitre 21 sur 42 · CDL · texte numérisé non relu

CDL

MADAME DE RÉMUSAT A M. DE RÉMUSAT, A PARIS

LUIe, lundi 25 janvier 1819.

Mon ami, je vous envoie une lettre que je reçois de ma tante, et qui m'a Tait bien mal. Ce n'est pas que je lui en veuille d'aucune des expressions dont

1. Mon père était parti, avec sa mère, dans les derniers jours de décembre. Us avaient rejoint mon grand-père à Lille, et ils avaient passé près d*un mois tous réunis à la préfecture. Mon grand-père en repartait le 23 janvier 1819, avec son fils, sur la nouvelle 'd*un changement de ministère. Un nouveau cabinet, dont le général Dessoles était le président assez inattendu, venait d'être formé. MM. Decazes et de Serre en étaient les ressorts politiques. H. Guizot avait été nommé directeur de l'administration départementale et municipale, et, après ce qui s'était passé, il était assez naturel qu'il prit auprès de lui l'auteur de l'article sur madame de Staël, dont il connaissait depuis longtemps la famille et dont il apprenait le mérite par cet article même. < Cependant, a écrit mon père, cela n'allait pas tout simple dans notre société, qui tenait le ministère pour

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elle se sert, car il y a beaucoup d'affection pour nous dans ce qu*elle dit; mais ce Ion menaçant avec lequel elle me parle, celte responsabilité qu'elle fait pesjBr sur ma pauvre tête, ce concours de tous nos amis, ces anecdotes, ces réticences mèmç, tout cela est bien fort pour moi, et m'a donné un tel frisson, que j'ai été obligée de demeurer trois heures sans remuer, avant de pouvoir écrire, et, encore dans ce moment, ma main est toute tremblante. Faites lire cette lettre à Charles; qu'il en conclue du moins qu'il est plus nécessaire que jamais qu'il garde le silence, qu'il vive retiré, qu'il

plus que suspect, et qui haïssait Guizot. J'entrais, comme on dit, dans les affaires, au moment où en sortaient Pasquier, censé un de mes protecteurs, quoiqu'il n'eût pas voulu m'y mettre, et Mole, qui m'y avait mis, autant qu'il était en lui. J'avais écrit de Lille à ce dernier une lettre empressée, au moment où il quittait le ministère ; il m'avait répondu ; nous étions en règle, et, quoique nos conversations politiques fussent un peu refroidies, pendant un an ou deux, nous restâmes bien. D'ailleurs, je continuais d'aller beaucoup dans sa maison. Avec M. Pasquier, il y eut plus de gène; je n'avais pas rhabitude d'y aller; son salon n'attirait pas ; il ne m'y avait jamais engagé, et il en résulta une froideur qui n'a vraiment cessé que quatre ou cinq ans après. Cependant, je crois encore que nous avions tort de nous faire des monstres de tout cela, et que, si j'eusse été moins incapable, par un mélange de faiblesse, de timidité et de raideur, de prendre un peu sur moi pour faire des visites ennuyeuses et affronter des entretiens, toujours plus difficiles de loin que de près, j'aurais facilement tout arrangé. »

soit doux dans ses formes, et soigneux de toutes les faiblesses qu'il rencontrera. Je ne sais jusqu'à quel point les exagérations féminines, et puis celles de l'opinion, entraînent ma tante ; je ne sais ce qu'elle veut me dire en me parlant de l'avis des gens que j*aimeet que je crois, mais je vois qu'elle va, sans s'en douter, augmenterles embarras d'une situation déjà difficile, vous présentant, vous, comme un homme faible, entraîné par une femme que le désir de la célébrité pour son fils égare, et dont ce fils sera, comme elle le dit, la triste victime. Je vous avoue que ce rôle dont me voilà chargée est plus pesant que mes forces ne sont grandes, et que mes idées sont toutesbrouillées. Votre présence à Paris sera bonne àéclaircirtoutcela,et je regarde comme important que vous mettiez delasuiteà vos i ntentions avec M. Decazes. Il faut qu'il approuve le parti que vous prenez, qu'il donne son avis et qu'il indique la direction; et je crois, sauf meilleur avis, que, s'il conseillait un peu d'absence, une occupation ici, en s'engageantà la regarder comme un commencement de travail, on devrait l'accepter. Pensez-y bien sérieusement, je vous en prie ; le voyage que vous faites me paraît devoir décider de plus d'un avenir.

Je désire bien fort que vous causiez aussi avec noire cousin. Vous pouvez lui parler de la lettre*

1. Il me parait utile d*iinprimer cette lettre, source de tant d'émotions. Quelle qu'en soit la longueur, on me le pardonnera, en pensant à l'importance que devaient avoir pour mon père son début dans la carrière des lettres et de la politique, et sa rupture avec le parti conservateur, dont il ne se rapprocha pas très souvent pendant toute sa vie, et à travers tant de révolutions. On trouvera ici, dans cette querelle de famille, un grand indice de l'esprit de ce temps, ou plutôt de tous les temps ; car la société française, le grand monde, comme on dit, a été bien rarement unie de cœur avec le gouvernement de la France. Même sous la Restauration, malgré le principe de la légitimité, cette union n'a jamais été que précaire !et courte. A plus forte raison sous la monarchie de Juillet trop libérale, sous l'Empire trop démocratique, sous la République trop démocratique et trop libérale à la fois, il serait intéressant de montrer ces diverses oppositions mondaines se formant et se défaisaut tour à tour, et d'en rechercher l'influence sur les hommes politiques, tantôt pour les aigrir, tantôt pour les rendre plus souples. Cette publication et la peinture de la société de la Restauration seront, je crois, un des éléments curieux de cette histoire. Voici cette lettre :

« Ma chère amie, je sais que ce que je vais faire est de la plus complète Inutilité; aussi est-ce pour moi seule que je crois devoir vous dire encore une fois la vérité. Mais il est impossible de me taire, quand je vois que vous compromettez l'avenir de votre fils. Je sais que vous ferez des différences d'opinions de ce qui est seulement le conseil de ma raison; mais, si mes opinions me donnent un intérêt plus étendu pour lui, je suis loin de m'en plaindre, et permis à vous de leur faire une grande part.

» Lorsque vous prîtes le parti d'attacher Charles à M. Mole, vous envisagiez dans cette position une chance prompte pour être maître des requêtes; j'osai à cette époque vous représenter que Charles, quelque carrière qu'il prtt, avait dans son père la chance d'acquérir des connaissances plus utiles pour le reste de

de ma tante, et lui demander franchement s'il en a dicté le sens. Il y a des comparaisons avec MM . Le

ses jours. Quand vous me parlez des connaissances que Charles a acquises, de secrétaire de commission, etc., etc., je vois très positivement que, pour cette raison, Charles a négligé de finir son droit, ce qui, par la suite, pourrait le gôner; qu*on est venu à bout de lui donner une exagération d'opinions qui en font, à vingt et un ans, un homme de paKi; que MM. de Barante et Guizot, seuls dépositaires de votre confiance et de l'avenir de votre fils» lui ont donné le perfide conseil de se faire imprimer, et d'apprendre à bien du monde qui l'ignore que Charles mettait de côté, pour juger et parler de la Révolution, tous les livres qui Tentouraient. Je n'ai pas vu un de vos amis qui n'ait été affligé de ce morceau; le silence universel a dû vous l'apprendre; j'ai cru devoir vous le taire au point où il était, et le dire à mon neveu. J'ai eu le chagrin de voir le meilleur cœur du monde dans une étrange sécheresse à cette occasion pour moi, première suite fâcheuse, inévitable, de l'esprit de parti. Voilà ce que les gens du sien devaient faire! Le pauvre jeune homme en sera la cruelle victime; mais ce que je ne puis comprendre, c'est que ce soit sa mère qui l'y pousse ; je dis sa mère seule, car j'afRrme que^ si votre mari eût été consulté, il eût empoché Charles d'imprimer, et, s'il eût vu le triste effet qu'a causé cet écrit, que je ne lui aurais pas caché, il eût senti la nécessité de conserver Charles auprès de lui, de modérer la chaleur de ses opinions, de guider sa jeunesse, et certes il ne l'enverrait pas au milieu des gens qui vont l'entraîner plus loin que vous ne le voulez. Eh ! mon Dieu, est-il donc possible d'imaginer que Tintérét d'un enfant exige qu'on le sépare de ses parents, quand ils sont dans votre situation? Ah ! grand Dieu, si mon pauvre enfant eût conservé son père, assurément je n'aurais pas été chercher d'autres guides à sa jeunesse.

• Charles passe dans le monde pour un homme d'esprit, d'imagination» dont l'exaltation entraine le jugement, et, sauf M. Guizot qui en fait l'instrument de sa violence, on déplore l'abus de tant

Pelelier et de Séchelles qui ne viennent pas d'elle. J'ai pourtant peine à croire que M. Pasquier; raid'esprit. Aujourd'hui, yous lui doanez pour patron ce même Guizot , ce Guizot que vous désapprouviez tant, que M. Pasquier eut jadis . près de lui à la Justice, ce Guizot qui, par ses formes, sa confiante vanité, avait fait tant d'ennemis à Tabbé de Montesquieu, ce Guizot, enfin, homme de parli. Qu'il soit bon ou mauvais, n'importe ! Certes, je ne voudrais pas que mon fils, s'il était ultra, fût secrétaire de M. de Corbières ou de la Beurdonnaye. Vous ne savez rien de ce qui se passe, vous jugez vite des choses que vous ne savez pas. Je vous déclare que vous trouveriez que votre jugement n'a pas Tombre de sens commun, si vous saviez Tétat des choses. Mais n'importe, prenons la thèse générale. Conseilleriez-vous à une mère de faire de son fils un homme de parti, à vingt et un ans ? Tout est là. Si vous trouvez à cela qu'il n'j a point d'inconvénients, je n'ai plus rien à dire. Seulement, ma chère, ne venez pas me dire qu'on l'appelle ici. Je sais, depuis quelques jours, par les amis auxquels vous vous confiez, les démarches que vous faites à ce sujet. M. Guizot dit à qui veut l'entendre que vous êtes venue le remercier d'avoir fait imprimer le morceau de Charles. Je ne puis comprendre que vous mettiez de côté l'opinion de tous vos anciens amis, de ceux dont la vieille affection vaut la peine d'ôtre comptée, pour prendre un parti que tous désapprouvent.

» Si je valais la peine d'être aussi consultée, je pense que j'aurais pu» parfois, être utile à mon neveu, et je vons ai vue trop agitée dans le temps de ce maudit écrit pour penser que vous eussiez été fâchée si j'eusse détourné Charles de l'idée d'imprimer. Passez-moi le mot, ma chère : Si vous le lancez dans ce parti, vous le perdez; il y sera soutenu pendant quelque temps par des gens dont l'approbation est peu honorable, et, pour Charles, ce sera un malheur. Ce sera M. de Stalil, Benjamin Constant, M. de Broglie, etc., etc. Comment voulez- vous que le pauvre jeune homme se tire de toutes les séductions que sa vanité et sa jeunesse vont recevoir ? Si, plus tard, il est compromis

sonnant avec vous, fût dans cette violence. Quand je cherche à écarter le trouble où on m'a jetée, il

par les violences qu'il est impossible qu'il ne partage pas dans cette société, vous en serez au désespoir, vous en serez la cause.

» Si, depuis quelques jours, je n'entendais nos amis, je n*en excepte aucun, gémir du parti que vous prenez, je ne vous en parlerais pas autant à cœur ouvert. Si. dans ma lettre, une phrase vous choque, je vous en demande pardon à deux genoux. Je ne vous cache pas que je suis très émue de ce que je pense et de ce que je vois, d'accord avec des gens dont la tendresse pour Charles et pour vous est plus ancienne que celle des étranges protecteurs que vous lui donnez aujourd'hui. Ah ! que je voudrais que vous entendissiez les gens que vous aimez parler de tout cela!

» Notre digne abbé Duval a succombé à toutes ses souffrances; cette perte est irréparable. C'est dans cette âme que les idées étaient grandes et généreuses ! C'est là qu'il y avait un véritable amour de l'humanité, et le positif de ce qui pouvait faire du bien aux hommes! Rien de plus touchant que les regrets qui accompagnent ce saint homme dans son dernier asile.

» Oui, ma chère, mes soirées sont très douces, anciens et nouveaux amis s'entendent bien, et, depuis quelque temps, la société est très unie. On s'accorde à souhaiter à M. Decazes l'influence qu'il devrait avoir, et on est bien sûr de sa mesure contre les excès ^ui peuvent menacer le pays. Mais n'oubliez pas qu'il est entré dans un mi> nistère qu'il n'a point nommé; ainsi, si quelques individus ne remplissent pas nos espérances, ne vous en prenez pas à lui.

> Pour Dieu, dans une telle tourmente, attendez six mois pour prendre un parti pour votre flls. Une fois dans la vie, croyez vos amis plutôt que ceux qui Tentourent de conseils dont son intérêt seul n'est pas le vrai but. Si vous saviez comme quelques-uns d'eux s'amusent des exagérations de cette jeune tète ! Villemain amuse Paris d'une conversation avec lui dans laquelle Charles parlait avec mépris de Bossuet, et, tout en lui reconnaissant de l'esprit, disait que ce qui lui avait nui, c'était la couleur de son siècle, sa soumission aux grands de son temps, et qu'en tout

me semble que Charles travaillant à des affaires positives, s'engageant solennellement vis-à-vis de nous à ne rien imprimer sur des matières générales, et consentant à chercher à adoucir l'aigreur eicitée contre lui par certaines de ses formes, pourrait obvier à beaucoup de ces inconvénients. Le temps et le voyage projeté feraient lé reste; mais, pour Dieu ou pour moi, faible que je suis, qu'il nous aide! Car, s'il n'est d'aucun secours, comme ilarri-

c'était un génie officiel, Fiez-TOUB à lui comme à mille autres de ce genre !

» J'ai tout dit, ma chère; je me résnme : Garder Charles six mois près de TOUS ; lui apprendre bien l'administration; l'empêcher de perdre son temps ici dans dos sociétés oiseuses et dangereuses qui l'empêcheront d'être bien vu dans d'autres, ce qui, par conséquent, en l'aigrissant, complétera sa déraison et sa yiolence, éviter qu'il soit établi, qu'à vingt et un ans, une couleur quelconque est la sienne ; éviter les partis bons ou mauvais, et le laisser près de son père recevoir de sa douceur et de sa sagesse une modification qui, trop tard, serait inutile. Rappelezvous qu'au commencement de la Révolution, M. Le Peletier, né avec le plus heureux caractère, M. Hérault de Séchelles, distingué par l'esprit le plus supérieur, furent perdus par les genft de leur entourage. Est-il possible que vous ne craigniez point pour Charles les mêmes malheurs, en lui ouvrant la même route. Je vous répète ce que je vous ai dit : « Si j'avais le » malheur d'avoir un fils qui eût dans ses opinions une telle vio- 1 lence, Aissent-elles dans la ligne que j'aime, je ne l'attacherais 1 pas à quelqu'un qui ne ferait que les augmenter au Heu de les » adoucir, n

» Vous sentez que cette lettre est une première et dernière 9ur «e sujet. »

vera que nous ne puissions consentir à le lâcher dans ses actions, le mal qu'il me ferait deviendrait trop grave pour que nous le supportassions tous trois. Dis-le-lui de ma part; je ne lui demande point de me juger, encore moins de m'approuver. Qu'il regarde, s'il veut, la disposition de mon âme comme un inconvénient, mais qu'il la compte pour quelque chose. Je me suis faite la plus forte que j'ai pu ; la raison et le courage des femmes ne sont pas inépuisables.

Je ne répondrai point à ma (an te dans ce moment, et je vous laisserai faire. Je ne comprends point qui a pu lui mettre tout cela en tète. Je lui avais écrit celte seule phrase : « Mon mari va vous voir avec son fils, qu'on appelle à Paris, dans un but qui, je crois, lui sera utile. > Il faut pourtant que Charles n'en veuille point à ma tante, et qu'il découvre l'affection qu'elle lui porte au travers de ce qu'elle dit; qu'il la cajole et la détourne. Je le lui demande pour elle comme pour moi : car, si elle se plaignait trop de lui, elle me blesserait; sur ce point seul, il n'y aurait pas moyen de m'adoucir, et il serait cause d'une sorte de rupture que je prévois.

Je ne puis écrire ni plus longtemps ni plus de suite, mon ami ; mais ta tendre raison comprendra

ce que je souffre et la profonde émotion de mon âme.

LuDdi soir.

Après VOUS avoir écrit ce matin, mon ami, j'ai reposé une heure ma pauvre tête, et j'ai pensé, le plus tranquillement que j'ai pu, à bien des choses. Je crois qu'il faudrait (bien entendu que ma croyance cédera à la vôtre), je crois donc qu'il faudrait consulter M. Decazes, lui demander s'il pense qu'il valût mieux garder Charles en province et le tenir au sec travail d'une préfecture, ou le livrer à celui du ministère, et se régler sur sa réponse, en lui représentant qu'en suivant son avis, il prend l'engagement d'en assurer le succès. S'il opinait, tout décidément, pour l'absence de Paris, on aurait son opinion à opposer à Guizot, l'obligation en quelque sorte de s'y soumettre, on lui dirait : t Je ferai travailler mon fils quelques mois, je l'enverrai en Angleterre, et, l'année prochaine, plus formé, plus fait, il sera plus en état de travailler près de vous. > De cette façon, on obvierait à beaucoup d'inconvénients. Si M. Decazes* approuve au con-

l.Il était naturel que Ton consultât beaucoup M. Decazes dans cette circonstance, non seulement parce qu*il était ministre de

traire le parti qu'on prend, il faut lui demander sa sarreillance, son patronage, ses avis, et cela comme récompense personnelle. Il me semble qu'en se fortifiant de son nom vis-à-vis d'Alix et du cousin, on serait sur un assez bon terrain. Tourne et retourne cette idée; poursuis la chose, cher ami; mets bien à profit ton séjour, ne néglige point les démarches, et pardonne-moi si, de si loin, je m'avise d*avoir une opinion, ou de croire qu'entre vous deux je doive glisser mon conseil.

CDU.

MADAME DE RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS

Lille, mardi 26 janvier 1819.

J'ai envoyé hier à votre père, mon cher enfant,

rintérieur, mais parce que la bienveillance particulière que lui témoignait Louis XVIII» sa qualité d'ancien ministre du ministère Richelieu, plus royaliste ou plus conservateur que le ministère Dessoles, la manière même dont il avait accepté de rester ministre sur Tinjonction du roi, sa situation à la droite de ses nouveaux collègues pouvaient lui donner une autorité particulière en cette circonstance. Gela résulte môme de la lettre qui causait tant d'émotions.

une lettre de ma tante qui m'a cruellement troublée. Cependant, en y pensant, malgré l'impression pénible qui m*en est restée, je commence à démêler les mouvements qui la font parler, et je sens que, dans le cercle d'idées où elle est, il lui faut tenir ce langage. Entre elle et vous, point d'entente sur le fond ; mais il peut y en avoir sur les formes, et je vous demande, au nom de tout le repos dont j'ai besoin, je ne dirai pas seulement pour vivre heureuse, mais je pourrais peut-être ajouter pour vivrcy de vous efforcer de lui plaire et de détourner ses idées par des caresses et des soins. Plus vous entrez dans une vie sérieuse, plus vous devez assouplir vos manières extérieures, et croyez-moi, la raison, la droiture, la véritable élévation d'âme n'ont pas besoin, pour être entendues, de cette artillerie de la parole, du ton et du geste dont vous armez si souvent votre langage. Que voulez-vous ? Qu'on vous cède? Mais qui vous donne le droit de l'exiger? Que l'on vous approuve? Ce ne sera pas quand vous aurez blessé. Que l'on vous admire? Il faut que ce sentiment passe par les yeux et les oreilles, et, si quelqu'un de nos sens est offensé, il est assez difficile que notre jugement y échappe. Je n'ajouterai rien sur ce point, parce que votre

esprit vous fait pressentir tout ce que je pourrais di re, et que je sais que vous n*aimez pas Tinutile. Vous avez fait dans le moude un pas énorme et décisif. Sans l'avoir complètement approuvé, je Tai soutenu, et, quand vous ne m'en sauriez pas gré, et que vous iriez peut-èlre jusqu'à trouver que ma façon d'agir à cette époque vous a donné plus d'embarras que de soulagement, je vous avouerai que, d'abord, je crois que ma conscience ne me trompe point quand elle me dit que j'ai bien fait. Et puis, mefussé-je trompée, je sens que jen'aurais pas pu agir autrement. A cette occasion, votre père m'écrivait : c Quoi qu'il arrive, il serait au-dessus de mes forces d'abandonner mon fils. » Et moi, mon cher ami, je vous déclare dans toute la force, ou la faiblesse, de ma tendresse, que je ne pouiTai jamais me séparer complètement de vos actions et de vos discours. Nous sommes unis, tous trois, par des liens trop intimes pour que nous puissions tenter d'en rompre quelques-uns. Nous courrons, ■je le sens, les mêmes chances, les mêmes risques. S'il nous fallait souffrir, ce serait ensemble, et je ne puis pour mon compte que vivre de votre vie, n'aimer que qui vous aimerez, et vous suivre partout où vous m'entraînerez. Vous direz peut-être

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que cette unité a bien ses inconvénients; mais je ne saurais qu'y faire, d'autant que j'y prévois des secousses qui finiraient par m*épuiser beaucoup. Mais il dépendra de vous de me les épargner, mon ami, et cela avec un bien petit effort. Donnez à votre pauvre mère le plaisir de vous entendre louer sur certains articles qui vous sont trop indifférents. Épargnez-lui d'être en butte à mille coups d'épingles qui piquent trop bien; ménagez-lui des forces dont peut-être l'avenir vous démontrera le besoin. Il ne faut pour cela qu'une petite attention sur vous-même.

D'ailleurs, croyez-moi, la forcede votre esprit vous faitdu bruit. Cet esprit vous préoccupe,et vous parle haut. Mais un homme n'est pas tellement dissemblable d'un autre qu'il puisse vivre seulement par l'exercice de sa pensée. Nos sentiments ont aussi leur part dans nos jouissances ; ils mettent du charme dans la vie; et la sécheresse du cœur dont on s'environne, un peu malgré soi, un peu volontairement, on doit la combattre , comme font les gens qui doutent, et qui veulent croire par la pratique. On s'adoucit le caractère en enchaînant ses formes. Alors, on n'est plus craint, on a des chances pour être aimé, et le bonheur d'être compté pour quelque

m CORRESPONDANCE DE M. DE RÉHUSAT.

chose dans la vie d'un seul être a sa donnée très positive. Je ne vous demande pas de courir après les approbations du monde, mais à son silence d'abord, ensuite à raffection de quelques-uns. Dussîez-vous employer, un jour, les moyens que vous auriez acquis pour plaire à je ne sais quel attachement qui vous distraira complètement de moi, je vous atteste bien, et cela sans aucune exaltation et avec la sincérité d'un sentiment dont je sais toutes les nuances, que je m'estimerais heureuse en me disant enfin : c Charles est véritablement aimé. >

CDIII.

MADAME DE RÉMUSAT, A SON FILS GHARLBS DE RÉMUSAT, A PARIS

Lille, vendredi 29 janvier 1819.

Je viens de recevoir une lettre de votre père, mon cher enfant, que je voudrais vous renvoyer, pour vous montrer tout ce qu'il me dit sur vous, et quel est l'excès de sa bonté et de sa tendresse. 11 me raconte son entretien avec votre tante, qui a été tel que vous le souhaitiez. Il ajoute que tout ce

qu'il voit, loin de le faire repentir du parti qu*il prend, l'y fortifie, et que vous tenir éloigné dans cette occasion eût laissé croire que nous étions réellement mécontents de vous, et défiants de votre raison. Il est certain qu'après ce qui s'est passé, vous rendre à votre liberté et aux amis que vous vous êtes faits, c'est vous donner publiquement une marque d'estime, et imposer silence à beaucoup de monde. Secondez-nous donc de votre côté ; ne vous aigrissez, ni ne vous découragez; cette annéeci va asseoir l'opinion sur votre caractère. 11 y a chez vous, intérieurement, une très grande qualité qui me satisfait toujours, c'est que vous êtes juste, même pour ceux qui ne le sont pas pour vous.

Tâchez qu'on le voie; on sera surpris. Si vous apparaissez aujourd'hui calme, doux et sans exaltation de votre succès, comme sans humeur des reproches, vous frapperez d'une manière nouvelle. Enfin, vous ferez dire que nous avons eu raison de compter sur vous, et cette opinion qui, particulièrement à moi, me sera utile, deviendra la plus douce récompense de ma tendresse dévouée.

J'ai beaucoup souffert depuis cinq jours, je n'ai pas pu dormir une seule nuit, et vous me trouveriez changée comme si j'avais été bien malade. Ordi-

nairementy quand je suis émue, je pleure et cela me soulage ; mais, celle fois, il semblaitqu'on m*eût étranglée, et je ne pouvais presque ni parler ni respirer. Ma cousine a été bien bonne ; mais, tout en me soignant, elle ne me rassurait point, parce que ce qu'elle connaît de vous, ou croit connaître, lui inspirait de l'inquiétude, et elle me préparait à l'idée que vous allez prendre tous et toutes en grippe, que vous découragerez ces hommes qui vous ont adopté, et que les dispositions de votre caractère auront, tôt ou tard, une influence inquiétante sur votre sort. Je crois qu'elle se trompe un peu, et qu'il y a chez vous moins d'exaltation qu'elle ne le croit. Il est vrai qu'en surplus, ma tante lui fait une peur horrible, et qu'elle la voit comme acharnée à tout cela. Votre père me tranquillise en me disant que vous lui avez paru touché de sa conduite, et que cela l'a consolé de tant de bavardages; il m'assure qu'il me répond de vous, et que vous vous êtes entendus.

Ayez donc bon courage, cher enfant; aidez-nous, aidons-nous tous trois. Plus de mystères entre nous ; nous nous devons mutuelle confiance, puisque nous ne nous séparerons, ni de situation, ni d'intérêts, ni d'opinions. On est bien fort quand on a

raison, pourvu qu'on ne Tait pas par secousses, mais posément, sans brusquerie et sans humeur.

CDIV.

MADAME DE RÉMUSAT A M. DE RÉMUSAT, A PARIS

Lille, dimanche 31 janvier 1819.

Tes bonnes lettres m*ont rendu le courage, mon ami, et me voilà plus tranquille. Il me semble que notre enfant est en passe de faire quelque choise, et, si l'ennui ne le gagne point, il peut aller très bien. Je n'ose pas regretter que tu restes un peu plus, parce que je crois que ta présence lui aura été bonne, et que les conversations que vous avez ensemble doivent lui faire grand bien. lime semble que je vous vois, le soir, allant à quelque spectacle ensemble, ou vous retrouvant au coin du feu, pour causer sur ce que vous avez vu dans la journée, et toutes tes paroles sont excellentes pour cet enfant. Si les folles de la société cherchent à rétablir cet horrible usage des duels, il faut bien recommander à Charles d'éviter tout ce qui, dans ses paroles ou

dans son ton, pourrait trancher le moins du monde Je voudrais aussi qu'il s'abstint, cette année, du bal de l'Opéra ; je le lui ai écrit ; dis-lui, de ma part, que ce petit sacrifice me ferait beaucoup de bien. Je n'ai point écrit encore à madame Guizot sur le désir que j'ai que Charles n'imprime rien d'ici à un an. J'attends que tu me répondes là-dessus, mais je crois utile d'éclaicir ce point parce que ce ménage est un peu imprimeur de son métier, et particulièrement la femme qui ne hait point ce qu'elle appelle la guerre. Je te demande aussi de faire attention à la santé de ce garçon.

J'ai été malheureuse ici sur l'article des duels, avec la disposition dans laquelle j'étais. Nous n'avions pas plus tôt fini celui du jeune Foucher* que, samedi dernier, chez moi, où il y avait toute la ville, Adolphe' s'est avisé de se prendre à peu près de querelle avec un de ses camarades, le jeune Livry, qui avait un peu bu. Leurs paroles étaient vives et se remarquaient ; je suis venue à bout de les séparer, sans avoir l'air de m'apercevoir de ce

1. M. Foucher, fils du général Foucher, 8*était battu en duel avec un de ses camarades, et l'avait gravement blessé.

± Adolphe d'Houdetot, le plus jeune fils de madame d'Uoadetot et frère de mesdames Germain et de Barante, était souslieutenant dans le régiment de la Garde en garnison à Lille. 11 avait été au collège avec mon père.

qui se passait, et j'ai averti le colonel en lui faisant sentir le tort que son régiment se ferait ici, s'il avait la réputation d'être composé de ferrailleurs, la peine qu'on aurait à recevoir ses officiers, et l'embarras pour moi qui me plaisais à les recevoir avec beaucoup d'obligeance. Le colonel a mis les deux jeunes gens aux arrêts; il les a vus tous deux, il les a sermonnés fortement; l'affaire s'est arrangée. Il a voulu qu'ils vinssent tous deux me faire des excuses, et il m'a écrit une lettre d'excuses de son côté, au nom de tout le corps des officiers. J'ai répondu comme tu l'imagines, et j'espère que la petite importance que j'ai mise à tout cela sera utile à ces jeunes gens à l'avenir. Il ne faut pas que cette petite aventure revienne dans la famille d'Houdetot. Adolphe a été excellent pour moi; il pleurait de chagrin de m'avoir offensée, et me disait qu'il me regardait comme sa mère, et que je lui avais parlé comme s'il était le frère de Charles. Comment se peut-il qu'il y ait des femmes qui fassent un autre métier que celui-là? Tu as bien raison de les appeler des furies.

Nous attendons toujours madame CatalaniS qui

i. Madame Valabrëgue, née Angélique Gatalani, était une canta-

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va mieux pourlant ; elle dînera aujourd'hui chez moi, et chantera mercredi. Elle n'ira point en Angleterre. On lui offrait sept mille louis; elle ne trouve point que ce soit assez.

Mardi.

Avec les journaux est arrivé ici, ce matin, le numéro du Publiciste^ qui renferme un second article en réponse à celui de Charles. Cette réponse est faite avec mesure, et j'ai dans la lète qu'elle pourrait bien être de notre cousin lui-même, parce qu'elle renferme des phrases que je lui ai entendu

trice italienne d'une grande beauté et d'une voix surtout remarquable parla force et l'étendue. Elle avait débu(éàRome,en 1802, et avait eu de grands succès en Espagne, en Italie, en France, etsuKout en Angleterre oh elle avait passé huit ans. A son retour, en 1815, elle avait obtenu le privilège de l'Opéra-Buffa* Elle fit de mauvaises affaires, et reprit, en 1818, le cours de ses voyages. Elle est morte du choléra en 1849.

1. Le Publiciste était un recueil fondé au mois de janvier 1818, pour défendre les principes conservateurs, à peu près dans la même nuance que e Spectateur. Les deux articles dont ma grand*mère s*inquiète, et qui témoignent de l'effet produit par le premier écrit de mon père, se trouvent dans le quatrième volume de cette publication, de cette revue comme on dirait aujourd'hui. Il n'y a, d'ailleurs, rien de désobligeant, mais une tentative de réfutation, paragraphe par paragraphe, de tous les principes de la Révolution française.

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dire. Il n'y a dans tout cela, au reste, rien qui annonce Tenvie de blesser le jeune écrivain; mais je trouve qu'on lui répond faiblement, que les causes de la Révolution sont mal indiquées, et Bonaparte et sa situation, par rapport à son temps, entièrement méconnus. Enfin, le système de la marche du temps qui développe nos besoins et notre nature morale me paraît de toute fausseté. Vous me direz, vous autres, si vous avez lu cela, et ce que vous en pensez. Nous, ici, nous le trouvons médiocre et poli. Cet auteur inconnu, que je crois deviner, n'a raison qu'en un point, c'est lorsqu'il blâme les esprits trop prompts qui voudraient tout fonder en un moment, et assurément il y a bien quelques gens de cette trempe dans la partie de bonne foi du côté gauche.

Les discussions ouvertes à la Chambre me paraissent curieuses. Le mouvement poétique de M. Pasquier m'a d*abord un peu étonnée; cependant cette petite licence ne me déplaît point, et je dirais à M. Manuel : c Si vous avez l'esprit juste, vous devez convenir que l'application que vous faites des vers de Pompignan à la liberté est la même que celle qu'on fait au gouvernement constitutionnel ; carvous n'appelez pas apparemment la

liberté le pouvoir d'agir, chacun à son gré, sans frein et sans lois. » A mon petit bon sens, je ne trouve pas que Manuel ait été bien remarquable; mais je suis charmée du Garde des sceaux. Je le trouve noble, grave, et dans une mesure qui indique sa force. EnQn, je suis de l'avis de Corbières, qui dit qu'il n'y a point, dans l'état de société, d'ordre naturel de succession.

J'aimerais beaucoup à me rencontrer avec toi» mon ami, et je demande à mon grand juge Charles quel est son avis. Toutes ces paroles, comme tu le penses bien, n'ont guère pris ici, et mes ultrày qui dînaient, hier, chez moi, disaient plus que jamais qu'on allait refaire la Révolution. M. de Jumilhaca été très doux sur cet amendement de Courvoisier, et dans une bonne mesure. Il pense que son beaufrère pourrait bien envoyer promener la dotation; il faut convenir qu'elle est offerte avec mauvaise grâce*.

1. Le duc de Richeliea sortait du pouvoir sans fortune. M. de Lally, à la Chambre des pairs, et M. Bepjamin Delessert, à la Chambre des députés proposèrent de supplier le roi de faire présenter aux Chambres une loi qui assignât à l'ancien président du conseil, premier auteur, après le monarque^ de la libération du territoire, une récompense à la fois honorifique et utile, proportionnée à Véminence de ses services et d Vexcès de son

J'ai donc eu douze personnes à diner avec madame Catalan! ; elle a été bonne femme^ elle a chanté et causé fort drôlement. Elle donne un concert demain, puis samedi, et part dimanche pour Londres, où ses affaires se sont arrangées. Si je me laissais aller, je te ferais mille questions sur

désintéressement, également digne de ta satisfaction de son roi et de la reconnaissance d'une grande nation. Le ministère, ETant même que les ChamDres se fussent prononcées, présenta un projet de loi accordant à M. de Richelieu un majorât de cinquante mille livres de rente. Toute la gauche et le centre gauche se montrèrent favorables à cette proposition, qui fut combattue par une partie delà droite, notamment par M. de Kergorlay, qui, suivant l'expression de M. de Viel-Gaslel, dans son Hist oire de la Restauration, « réunit avec l'art le plus perfide les arguments les plus propres à blesser la susceptibilité délicate du duc de Richelieu et à jeter une irrémédiable amertume sur le don que lu destinait la bienveillence du roi et des Chambres ». La discussion s'ouvrit le 28 janvier et fut assez vive. Manuel parla pour la première fois, et appliqua à la liberté et à l'égalité les vers célèbres de Lefranc de Pompignan sur le Dieu qui verse des tôt" renis de lumière sur ses obsctn's blasphémateurs, vers que M. Pasquier venait de rappeler à propos de la royauté. H. do Serre, garde des sceaux, eut aussi un grand succès. Le projet fut pourtant très amendé, notamment par M. Courvoisier, qui demanda le retour du majorât à l'État, i défaut d'héritiers directs. Or M. de Richelieu n'avait poiiit d'enfants, et, sa femme étant âgée, il avait demandé la réversibilité de sa pairie sur la tête de son neveu M. de Jumilhac. L'ensemble du projet de loi ne fut voté que par une faible majorité, et M. de Richelieu, très ulcéré de cette discussion et de la conduite de ses anciens amis, donna la somme aux hospices de Bordeaux.

ta santé, celle de Charles; puis si tu as enfin rencontré ce redoutable cousin; si tu as vu M. Mole. Mais j'ai peur de t'assommer, et je veux prendre patience jusqu'à ton retour. Seulement je voudrais bien un peu de la prose deCharles, et savoir s'il est un peu content. Dis-lui bien que, moijeleseraide lui, s'il reconnaît tout ce que son père a été pour lui dans celte occasion, et quels devoirs lui imposent les marques de dévouement, c'est bien le mot, que tu lui as données.

Âh ! mon ami, que j'aimerais à habiter un petit coin de Paris, qui ne serait pas trop près de notre faubourg, avec une fortune raisonnable, pour surveiller ce garçon, et me faire un spectacle instructif de ce qui se passe. Mais voyez donc quelle femme bavarde qui ne peut finir!

CDV.

MADAME DE RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS

Lille, mardi 2 février 1819.

Je pourrais bien, mon cher enfant, appeler cette lettre-ci : Avis (Tune mère à son filsj car je vous

avertis d'avance qu'elle sera toule pleine de conseils. Très vraisemblablement, elle aura beaucoup de pages, je l'écrirai en plusieurs fois, et je vous engage à en faire de même pour la lire.

Je suis, nuit et jour, préoccupée de vous, mon ami, parce que je vous vois dans une situation qui n'est pas absolument simple. Cette situation est la suite inévitable du pas un peu inconsidéré que vous avez fait; il faut l'accepter et tâcher d'en tirer parti. Quand nous vous avons lancé au milieu du monde, je vous ai engagé à faire tous vos efforts pour parvenir à y réussir et à y plaire. Il n'est plus question de cela aujourd'hui; il faut vous tenir dans une bonne mesure, vous faire oublier pendant quelque temps, vous livrer ou paraître vous livrer au travail, et ne point trop être vu dans les grandes assemblées. Si la société est aigrie, je vous engage à fuir les occasions d'y entendre une parole qui vous blesserait. En commençant par votre tante, car je veux que tous mes conseils soient des détails, dites-lui gaiement, un jour, qu'elle va être pour vous comme moi quand vous étiez au collège , que vous viendrez déjeuner le dimanche et diner le jeudi, et que vous la prendrez comme récompense et congé. Ayez attention à n'avoir avec elle

aucune dispute, ni aucun épanchement; ne lui faites jamais, au grand jamais, aucune confession sur vous-même, ne lui livrez ni vos qualités ni vos défauts. En tout, c'est une règle sans exception ici-bas qu'il ne faut s'ouvrir qu'avec ceux qui accepteront ce que vous leur dites, tel que vous le leur dites.

Vivez sans bruit avec les gens que vous aimez ; allez au spectacle une ou deux fois par semaine ; essayez quelquefois à demeurer une soirée chez vous, et, pour vous y habituer, faites-y une lecture qui vous amuse, ou écrivez-moi alors, ou même enfin, comme la réaction qui s'opère sous nos yeux depuis six mois est assez curieuse et aura peut-être des suites importantes* donnez par semaine une soirée à l'occupation d'en écrire, pour vous et pour moi, les détails; et, tous les quinze jours, imposez -vous la règle de condamner un de vos dimanches à passer chez mes amis ou amies, soit pour y laisser des cartes, soit pour les voir si vous les trouvez, car il ne faut pas qu'ils se plaignent, et que vous ayez l'air de vous plaindre d'eux. Allez quelquefois chez le duc de Broglie, mais avec mesure, car il ne faut point qu'on dise que c'est pour vous livrer à sa société que vous

avez rompu avec la nôtre. Gardez-y une attitude paisible, douce et attentive ; écoutez-y beaucoup, et paraissez y écouter beaucoup; c'est une manière sûre de plaire et de réussir. Il y a dans voire extérieur quelque chose d'agréable et de noble, quand vous ne le défigurez point par de mauvais mouvements, de même que votre son de voix est obligeant, quand vous le laissez naturel. Évitez d'être un plagiaire des gestes, des tons et même des mots des autres ; tâchez qu'on ne vous croie point dévoré du besoin de produire sans cesse un petit effet; vous avez fait vos preuves. Si parmi les gens de cette société, on vous pousse de nouveau à écrire, répondez que vous travaillez beaucoup, que vous avez à apprendre, et que vous ne voulez point presser le temps. Enfin, tendez à redresser les opinions du monde égarées sur votre compte; faites qu'on ne vous croi3 point un jeune homme de parti, un agent dont on se sert en échauffant sa vanité, et montrez que votre âme, qui ne cherche que desconvictions, est àl'abridesenlratnements. Si Guizol et sa femme vous pressent d'imprimer, ditesleur tout bonnement que je vous ai demandé de ne point le faire, d'ici à un an. Je compte le leur écrire, quand je verrai plus clair au parti que votre

père aura pris pour vous, et confiez à la femme, ce qu'elle entendra fort bien, que ma situation me force à cette précaution vis-à-vis de ma famille, que nous avons des parents avec lesquels je me brouillerais, et je ne mentirai point, ni vous non plus. Gagner du temps est souvent gagner sa cause, et, si on ne voit en vous, après la déclaration que vous avez faite, ni mauvaise chaleur, ni fantaisie vaniteuse de vous livrer de nouveau au public, ni volonté de braver les opinions des autres, on sera tout surpris, car on s'attend à autre chose. Vous rendrez même service à Guizot^ et vous frapperez d'une manière nouvelle et avantageuse; car le plus ordinaire parmi les jeunes écrivains est de s'enivrer d'un premier succès, et de produire et de reproduire sans cesse. D'ailleurs, il se pourrait que, n'étant plus soutenu par un livre comme celui de madame de Staël, vous fissiez quelque chose de médiocre, et votre intérêt littéraire sera d*accord avec ma demande sur cet article.

Je crois que vous ferez bien de conserver quelques relations avec M. Mole. Vous agirez là-dessus selon que vous verrez que cela lui plaira. Vous tenterez quelquefois de le chercher, le matin, afin de paraître lui demeurer attaché, même quand il

ne peut pas vous être utile. Si vous ne parvenez pas à le joindre, vous ferez remarquer à sa femme que vous y avez mis du soin. Si ces dames se plaignent de ne pas vous voir assez, paraissez devant elles^ comme devant les autres, fort occupé par M. Guizot, et ne dites à qui que ce soit cette parole : c Je ne fais rien. > Songez qu'elle serait une critique amëre de votre père et de votre mère, et surtout auprès de votre tante, et que, lorsqu'on nous accable à votre sujet, vous nous devez bien aussi quelque secours. Prenez les cinq ou six mois que vous allez passer comme un temps d'essai et d'épreuves sur les autres et sur vous-même; vous verrez qu'il vous sera utile. Nous ne savons encore à quoi vous êtes appelé ; mais, quand même votre goût fmirait par vous dévouer à une vie spéculative, croyez bien que quelques idées positives ne nuiront pas au développement de votre esprit ; que c'est un avantage pour soi-même que de pouvoir se dire : « J'ai tflté de la vie à laquelle je veux renoncer, » et qu'en- , fm nous sommes tellement sujets à changer, qu'il ne faut pas trop tôt se déterminer à un parti qui nous ferme la route commune, afin de n'avoir point occasion de s'en repentir.

Quant aux sujets de conversation hors de la poli-

210 G0RRESP019DANGE DE M. DE RÉMUSAT.

tique, mais qui vous offrent des occasions démettre en avant des opinions ou des goûts opposés à ceux qui sont reçus, choisissez bien votre auditoire pour les risquer. On les passe à des gens plus âgés que vous, parce qu'enfin on suppose qu'ils ont eu le temps de l'examen ; mais, à vingt ans, une opinion étrange, même fût-elle fondée en raison, apparaît comme un coup de tète et comme une volonté d'attaquer qui a bien mauvaise grâce. Ne les livrez pas, surtout sans les antécédents qui les préparent. Que les plaisanteries de Yillemain sur ce que vous lui avez dit contre Bossuet vous servent d'avertissement, et prenez garde de faire sentir à qui que ce soit le poids de votre supériorité. Gela est bien dur d'être traité comme un imbécile par un jeune esprit de vingt ans, et particulièrement quand il a raison. Le faire sentir à l'aide de la parole, du ton de voix et du geste, est une véritable cruauté. L'inconvénient des gens âgés de ce temps- , ci, c'est que, s'étant beaucoup trompés depuis trente ans, et les événemonls les ayant forcés de beaucoup se démentir, ils ne peuvent guère, raisonnablement, s'appuyer sur ce qu'ils ont fait pour soutenir ce qu'ils disent. Le passé les embarrasse ; ils n'ont point d'avenir, puisqu'il est à vous. Il

AMNÊE 1819. Sil

faut avoir pitié de leur position, ne point les battre à terre, car c'est ce que font très peu généreusement les hommes du moment, et laisser en repos de pauvres blessés qui, entre nous, mais bien entre nous, n'ont plus guère à faire qu*à mourir. Si vous vous trouviez au milieu d'un champ de bataille, et que vous allassiez appliquer ciniellement Un causlique ardent sur toutes les plaies, ne serait-ce pas une vraie méchanceté? Prenez garde que ce ne soit là ce que fait un peu la jeunesse d'aujourd'hui. Respectez la souffrance, parce qu'elle est souffrance, et, convenons-en, les hommes d'autrefois souffrent beaucoup. Enfin, vous avez dit : « La jeunesse est patiente*. > Prouvez-le, et ne démentez point cette belle et imposante assertion par votre attitude, votre langage et vos formes.

Mercredi.

Je reprends le fil de mon discours. Si vous étiez là pour me répondre, vous me diriez peut-être que

1. MoQ père afait dit dans son article : c La nation nouvelle sait écouter parce qu*elle est convaincae, pardonner parce qu'elle est forte, attendre parce qu'elle est jeune. Elle est indomptable, mais elle est calme. »

toutes ces précautions auxquelles je vous engage vous feront une vie un peu ennuyeuse, et à cette parole, je pourrais à mon tour vous envoyer promener comme le baron d'Esparville*. Cependant, en raisonnant, je vous vois des chances de plaisir. Je vous prie de .voir que le plaisir n*est pas ici-bas seulement dans la controverse, et qu'il y a d'autres amusements que ceux qui se bornent à assommer de droite et de gauche, par le poids du raisonnement. Je vous prierai de regarder autour de vous si le prochain s'amuse toujours, si moi, par exemple, je mène une vie divertissante, et si, enfin, vous ne trouverez pas quelque chose d'un peu piquant à faire de celle année une année d'essai sur les autres et sur vous-même. Enfin, mon enfant, le pas est fait, et cela du jour auquel vous avez imprimé. C'est bien en vain que vous avez cru qu'il n'y aurait pas de suites à tout cela. Et, quand le hasard aurait fait que je ne me sois pas trouvée à Paris, et que vous vous seriez enfermé pendant quinze jours, vous auriez, en reparaissant, éprouvé une bien autre surprise, en vous voyant entouré de mille obstacles imprévus. On serait toujours, de près comme de

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