‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration;Chapitre 22 sur 42 · Personaage du Philosophe sans le savoir · texte numérisé non relu

Personaage du Philosophe sans le savoir

loiiiy retombé sur moi; on m'aurait plus agitée encore, on n*eût pas affaibli les coups que ma présence à Paris atténuait, et on nous aurait crus des dupes de voire jeune esprit, qui n'y voyaient goutte et que vous auriez comme ensorcelés. Il faut prendre les gens et les parents tels qu'ils sont. Je vous le répète : Jamais je ne me séparerai de vous, votrepèrene m'abandonnerait point, et cette union qui fait notre force a bien aussi ses risques. Enfin, il dépend de vous de me brouiller avec mes amis et parents; car jamais je ne supporterais doucement une suite de plaintes sur votre compte, et je m'exileraispour toujours, du moins pour bien longtemps, du lieu où je ne devrais plus trouver que des reproches fondés contre vous.

Parlez avec votre ami Guizard de ce voyage en Angleterre, et prenez un peu, s'il est possible, de la douceur de ses formes. Ne vous livrez pas entièrement à Yilleraain, et, si vous en trouvez l'occasion, touchez-lui doucement qu'on dit qu'il s'amuse à vos dépens. Affectez de la gaieté là où vous ne pourriez être sérieux impunément; enfin, croyezmoi, comme je vous l'ai déjà dit, il y a de l'habileté à dérouter les jugements du monde, et à l'empêcher d'arrêter trop positivement une opinion

dont il ne se départ point quand elle est établie.

Mercredi soir.

Je rouvre mon factum, cher enfant, pour vous conter que notre cousine me disait, ce matin, une parole qui m'a beaucoup frappée, parce qu'elle est raisonnable : « Si vous aviez gardé votre fils ici me disait-elle, la société vous aurait approuvée à ses dépens. Il aurait apparu comme un jeune homme aux arrêts, et cela eût confirmé l'idée de sa tante, et de quelques autres encore, qu'il est exalté et emporté dans ses opinions. Au contraire, son père le ramenant lui-même, le remettant auprès des amis qu'il a choisis et qu'il s'est faits, lui donne une marque de confiance honorable, et qui imposera silence. S'il est calme, après, et qu'il prenne un peu gravement sa position, il peut tirer parti de cette circonstance, et s'asseoir très convenablement cette année. Son père me parait lui avoir donné, à présent, la plus grande preuve d'affection possible de père à fils, et la plus utile pour sa considération personnelle. >

Je trouve, cher enfant, que notre cousine dit bien, et je crois que vous rendrez à votre père tout ce

qu'il VOUS prête en ce moment. Vous et moi, qui le connaissons, nous savons Tennui que lui donne une telle évidence. Voyez à récompenser ses démarches et à les justifier. C'est un devoir, et le premier un peu important que vous ayez à remplir. Je ne vous demande pas grand'chose pour moi; mais, quand il s'agit de votre père, je vous prie instamment de vous dévouer un peu, et de l'appuyer comme il vous appuie. Jugez comme il lui sera doux de pouvoir dire dans quelques mois : « Je suis content de mon fils. > Et combien il mérite de l'être! Ses lettres sont pleines d'espérances sur votre compte. Il me mande que vos paroles l'encouragent et le consolent beaucoup, et, dans sa dernière, il y a cette phrase : c Je m'entends avec Charles comme avec un ami. J'ai lieu d'espérer qu'il surmontera ses petites répugnances ; je lui en sais un gré infini, et, plus tard, il verra que j'ai pris pour lui le seul parti raisonnable ; toute autre conduite eût justifié ce que certaines gens disent ici de lui. >

GGCCVI.

MADAME DE RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS

Lille, jeudi A février 1819.

Vous me demandez, mon enfant, d'employer mon éloquence à persuader votre tante, afin qu'elle vous laisse tranquille? Je crois que Cicéron lui-même y eût échoué, et que, s'il nous vient du repos de ce côté-là, ce sera entièrement à votre bonne conduite que nous le devrons. Quand on met les enfants au collège, on s'applaudit des différences qu'ils trouveront dans les caractères de leurs camarades ou même de leurs professeurs, qui doivent les exposer à des chocs de toute espèce ; il faut, en vérité, à votre âge, prendre le monde encore comme une sorte de collège, et accepter votre famille comme devant vous procurer une foule d'impressions diverses qui peut-être vous seront utiles, si vous vous habituez à les recevoir sans les témoigner. La victoire qu'on remporte sur soi-même est fort difficile, et fortifie extrêmement. Puisque, malheureusement,

votre tante ne veut pas prendre la route de la raison, laissez-la dire ; riezleplus que vous pourrez, et, quand elle commencera à vous pousser un peu, reprenez toujours la même phrase : < Tenez, ma tante, ne parlons pas de cela. Je n'ai pas le droit de vous persuader, vous me tourmentez, et cela ferait de la peine à ma mère. > Si, pendant une quinzainedejours, vous vous contraignez au silence, et ne sortez point de ces réponses, vous verrez que vous en viendrez à bout plus que toutes mes paroles. D'ailleurs, c'est seulement l'affaire de quelques mois; elle s'éloignera ensuite, et, par un peu de patience, vous aurez obtenu un long repos. Votre lettre est bien raisonnable sur les choses et sur vous-même ! Elle me calme mieux que tout le reste. Les paroles de la société me feront à peu près l'effet d'un orage qu'il faut laisser passer, quand je verrai qu'elles seront sans mauvaise influence sur vous. Quelle faiblesse ce serait, bon Dieu I de s'aigrir, de sortir de la vérité, de se passionner dans la raison, parce qu'on serait mal compris I Le beau résultat que d'arriver à justifier la m al veillance par des exagérations que. seul avec sa conscience,on désavouerait ! Le repos dans la force est ce qu'il y a de plus beau au monde. Souvenez-

- VOUS de cet engagement de patience que vous ave2^ pris si publiquement. N'allez pas vous démentir si promptement ; d'ailleurs, il pouvait y avoir quelque courage l'année dernière à s'emporter; aujourd'hui, les vainqueurs irascibles seraient justement taxés de brutalité.

Notre concert a été superbe hier. Madame Catalani a chanté admirablement. J'ai fait connaissance dans cette soirée avec notre colonel, arrivé nouvellement. C'est un homme de soixante ans, jeune comme on Tétait autrefois à vingt-cinq, c'est-àdire bien léger, bien causant, bien gentil. A bout d'un quart d'heure il avait trouvé moyen de me dire du mal du gouvernement et du roi, puis, après, de tous les devoirs graves de la vie, se moquant des bons ménages, des vertus privées, etc., riant de tout ce qu'il dit, et croyant à un succès de toutes les minutes. Il m'a entretenue de toutes les belles femmes de Paris; il met G*** en tète; il assure qu'il en est fou, qu'il irait chez elle, le soir, sans la crainte d'y trouver certaines gens ; qu'il est au désespoir que ce pauvre Barante se soit tant fourvoyé ; qu'il le lui a dit; qu'on a voulu lui prêcher des doctrines, comme s'il y avait des doctrines dans le monde, etc. Je vois que nous vivrons bien ensemble. En ne lui

ANNEK 1819. 219

disant pas un mot de bon sens, on doit fort facilement s'accommoder. Faites à C*** compliment de ma part sur ce galant adorateur.

CDVII.

CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE

Paris, mardi 7 février 18 19.

J'ai reçu devons, depuis quinze jours, une suite de conseils qui sont fort spirituels. Il y en a, je crois, de très raisonnables, et je ne sens en moi aucune fausse vanité, aucun sot dépit qui puissent m'empêcher de les suivre. Je n'y vois d'obstacle qu'un indicible ennui qui s'est attaché à toutes mes relations avec le monde. Je vous le répète, ce qui est à craindre pour moi, ce n'est pas de déplaire d'une manière active. Ce qu'on me reproche, c'est une froideur qu'on prend pour du dédain, et il en est bien quelque chose. Cependant, je vous dirai, bien entre nous, que c'est un peu le dédain du renard ; car, au fond; il n'y a pas de petit succès, de mince effet, dont je ne sois flatté. Mais je suis, dans le

monde, si décontenancé depuis deux ans, que je ne sais plus comment m'y prendre pour les obtenir. La grande raison pour laquelle j'ai commencé à les rechercher moins, la première cause de mon indifférence générale n'a point été celle que l'on soupçonne; elle était assurément plus noble et plus douce. J'ai goûté dans ma vie un bonheur à la fois rrop élevé et trop irritant pour avoir le loisir de songer à d'autres satisfactions. Rien n'isole comme un sentiment vrai. Aussi y a-t-îl des femmes que, depuis quatre ans, j'ai vues deux ou trois fois par semaine, sans que je leur aie jamais adressé la parole, sans que je me croie le droit de les saluer quand je les rencontre. Dans des jours plus calmes et moins heureux, je n'ai trouvé dans le monde aucune distraction qui me convînt. Je n'en cherchais pas là; j'aurais cru descendre. C'est ainsi que, séparé des hommes d'abord par ma joie, puis par mes regrets, je ne suis en intelligence avec aucun. J'ai vécu au milieu du monde et non avec le monde; tout le monde m'a vu, personne ne me connaît. Il y a longtemps que j'ai prévu cette situation, et je l'ai écrite à dix-neuf ans, afin de prendre acte de ma prévoyance; mais, allez^ quand je me rappelle et que je compare, je ne regrette rien!

Notre politique marche peu, mais la situation est encore bonne. Il ne faut pas perdre de temps si l'on veut la garder. C'est une chose assez remarquable qu'un ministère qui conserve la confiance morale et financière, sans avoir presque rien fait pour l'obtenir, sans avoir des journalist3s à sa solde, sans employer aucun moyen factice, aucun charlatanisme de tribune, pour arriver à la popularité. Cela me prouve bien ce que j'ai toujours cru, que l'opinion est clairvoyante, qu'elle tient compte de tout, qu'elle sait gré des moindres choses. Mon père vous dira toutes les mesures qu'on projette. Notre loi sur l'accusation des ministres donnera lieu à une discussion vive, mais elle finira par l'emporter, je l'espère du moins, sinon je souhaite bien le bonsoir aui doctrinaires.

Vous avez bien fait de lire l'abbé de Lamennais. Il a un défaut, c'est de n'être pas trop neuf, et de dire beaucoup la même chose. Mais il est animée ce qui est quelque chose. Je le crois très réfutable; mais à quoi bon? Je pense toujours que le vrai moyen d'attaquer Touvrage, c'est de le montrer ce qu'il est : profondément immoral et irréligieux. En général, il faut cesser de combattre sur la forme avec les gens de cette couleur d'opinion. Tout le

monde sait, par exemple, que la forme actuelle du gouvernement vaut mieux qu'une autre; les uUrà ne le contestent plus. Ce qu'il faut leur prouver, c'est que leur morale est aussi corrompue qu'elle est superficielle ; c'est que leur religion n'est qu'un vain cérémoniaL On leur fait trop d'honneuY quand on les accuse de fanatisme.

Quant à M. de Lamennais en particulier, on pourrait lui prouver que la tendance de son livre est le mépris de toute loi, de tout ordre, de toute règle, hors les règles de la religion, l'ordre de l'Église, la loi catholique. Et même cette tendance est son but avoué ; il le déclare en cent endroits de son livre. Eh bien I II faut le lui reprocher en face ; il faut lui lancer ces foudres de l'anathème qu'il croit seul avoir le droit de diriger. Il faut montrer au monde dans toute sa nudité la triste chimère qu'il appelle la vérité. Il faut le dénoncer à la conscience publique !

ANNÉE 1819 m

CDVIII.

CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE

Paris, lundi 15 février 1819.

Vous êtes restée longtemps sans m'écrire. Vous devez dire en ce moment la même chose de moi. En remettant d'un jour à Tautre, j'ai laissé passer huit jours, et me voilà. Je n'ai pas grand'chose à vous mander, si ce n'est, qu'on nous apporte beaucoup de bals, et que nous sommes toujours en deuil. On ne se met pas cependant au plaisir et à la danse, cette année, avec le même acharnement que Tannée passée. Les soirées commencent plus tôt, et finissent plus tard.

J'ai été voir, samedi, Beverley*^ qui est bien la plus monotone et la plus assommante chose qu'il y ait au monde. Notre ami Talma a été aussi lourd que son rôle, et je n'ai eu de consolation que mademoiselle Mars, qui a été admirable. En tout cas, le sot spectacle I Les Trois Cousines n'ont

1. Beverley, tragédie bourgeoise imitée de l'anglais, en vers libres, par Saurin, représentée pour la première fois le 7 mai 1768.

amusé personne et, quoi qu'on en dise, Dancourt n^est pasamusant^ Les pièces de Brunet'sont souvent plus jolies que les siennes. Je suis, au reste, très décidé à ne pas faire jouir des honneurs d*une certaine médiocrité classique, toute cette nuée d'anciens auteurs comiques, et Destouches, et La Chaussée, et Dufresny, etc. Notre théâtre vaut le leur, et Dieu sait qu'il ne vaut pas grand' chose ! Picard vaut mieux qu'eux.

Le lendemain deBeverlej/y c'est-à-dire dimanche, je me suis extrêmement amusé. J'ai déjeuné chez M. Guizot, j'ai dîné chez M. de Broglie, le tout avec gens d'esprit et de savoir. Je vous assure qu'ils sont bien plus gais et bien plus amusants que les autres. Vos ultra de salon ne se doutent pas de l'agrément de ces conversations où l'on cherche, de bonne foi, à perfectionner le code d'instruction criminelle ou les lois sur les conseils de département. Demandez à M . de la P. .. ce qu'il en pense. Il me charme dans vos lettres. Quel caractère !N'a-t- il pasunpeu effacé votre général? Et M. de la Grandville? Soutient-il

1. Les Trois Cousines, comédie en trois actes, en prose, par Dancourt, représentée pour la première fois le 17 octobre 1700.

2. Brunet était un acteur des Variétés fort célèbre alors, et pendant plus de vingt ans, pour son talent à remplir les rôles de Jocrisse, Cadet Roussel, etc.

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le parallèle. Il me semble que vous d'vez éVben heureuse au mi' eu d^si bonn* compagnie^ et a vé' des gens qui pens' si ben I

Les Archives sont défmitivement mortes. Pas moyen de les relever; c'est, d'ailleurs, une chose singulière que l'impuissance où se trouve le ministère de rassembler les éléments d'un journal mensuel, hebdomadaire, ou quotidien. Rien de si remarquable, en particulier, que l'impossibiUté où est Yillemain de parler et d'agir. 11 n'a aucun crédit au-dessus de lui, aucune influence au-dessous. 11 se plaint de ce que son ministre ne le traite guère que comme un commis, et il ne sait pas se mettre sur un autre pied. Quel homme inactif! Mais qu'il est amusant I II va partout colportant sa peur du militarisme, qui revient à la fin de tous ses discours comme une espèce de delenda Carthago: c Je voudrais bien, me disait-ill'autre jour, qu'on ne crût plus donner une garantie à la liberté en plaçant un général bonapartiste. »

11 y a peu de nouvelles. Les débats de la Chambre sont très intéressants. Je crois que la loi ^ passera

1. Cette loi était destinée à éviter les douzièmes provisoires qui revenaient chaque année, le budget n*étant jamais voté le 3t décembre. On proposait de fixer an 1*' juillet le commencement de Tannée financière, comme on le fait en Angleterre.

2i6 CORRESPONDANCE DE M. DE RÊMUSAT.

avec une bonne majorité. Tout le côté gauche, à très peu d'exceptions près, est dans celte occasion pour nous. Au reste, ce n'est plus ce côté gauche qui nous embarrasse. Le premier soin et la grande épine du ministère, c'est de négocier sur chaque loi avec ses ventrus. Il est bien difficile de les éclairer et de les rassurer. Les indépendants, en répétant qu'il suffisait de leur donner à diner, se trompaient bien. On ne croit pas assez à la bonne foi dans ce pays-ci. Les ventnts sont et seront toujours des hommes bornés et convaincus. Il faut se donner bien delà peine pour leur faire comprendre le principe d'une loi. Celle de l'accusation des ministres S par exemple, nous sommes au moins quatre qui avons écrit pour les convertir à ce sujet. Ce sera bien pis quand viendra la loi sur la Presse, qui est très belle, à mon avis, et qui aura bien de la peine à passer.

Nous vivons au jour îe jour relativement à la Chambre des pairs. Tout le monde convient qu'elle est profondément gangrenée, mais on attend. Je crois que l'on fera rentrer les dix-huit pairs éli-

1. Le ministère présentait aussi une loi sur la responsabilité des ministres qui n'a jamais été faite. C'est à propos de cette loi que mon père fit sa première brochure.

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minés S mais cela ne suffira pas. Il faudra, je crois, recourir aux grands moyens : Les destitutions et les suppressions de pensions.

ÇDIX.

CHARLES DE RÉ&fUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE.

Paris, dimanche SI férrier 1819.

11 me semble que nous ne nous écrivons guère, et, de votre part, cela m'étonne; de la mienne, cela est plus simple. J'ai beaucoup d'occupations, beaucoup de paresse, beaucoup de bats. Le temps passe, les jours s'accumulent, et je ne m'en aperçois que par la distance où je suis de mes souvenirs. 11 en va à peu près ainsi de toute la vie.

Nous sommes très agités ici, et il y a de quoi. Probablement voua êtes plus tranquille dans votre Flandre. Les résultats des dernières discussions, la belle séance de lundi, le beau discours du Garde

1. Dix-huit pain araient été éliminés en 1815, pour avoir été pain pendant les Cent-Jours.

des sceauxS tout cela vous rassure et vous égaie. La loi de Tannée financière a été portée à la Chambre des pairs; passera-t-elle? J*en doute. Le Gouvernement, cependant, le croyait, il y a deux jours; mais, persuadé que celle-là seule et le budget pourraient passer, se voyant hors d'état de reconquérir la majorité, même en faisant rentrer les seize pairs éliminés, il commençait à dire qu'il se contenterait de présenter aux députés et de faire discuter les trois grandes lois que tout le monde attend, et de clore la session; ou, s'il fallait nécessairement s'engager avec les pairs, on comptait leur présenter la loi de la Presse, laquelle, nous l'espérons, sera très populaire.

Ce plan était le seul possible, car, si les pairs avaient rejeté cette dernière toi, comme il est probable, c'en était fait d'eux; et les écrivains qui leur auraient dû l'avantage de continuer à vivre sous le triste régime des lois actuelles, les auraient bientôt tués à coups de brochures. Mais point du tout! Voilà qu'il y a trois jours, M. deCastellanefait une proposition pour le rapport de la loi actuelle des cris et écrits séditieux. Jusque-là, rien de mal.

1. M. de Serre avait prononcé un discours très remarquable sur le changement de l'année flnanciëre.

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On oe savait pas que, par cette motion populaire, on voulait se donner le droit d'en faire une qui Test moins. Le bruit s'en répand avant-hier, et, en effet, hier matin, M. de Barthélémy, pâle et tremblant, vient humblement faire une proposition pour le changement de la loi des élections. Aussitôt, vifs débats : M. Decazes s'y opposeavec vigueur; MM.de Marbois, de Lally, Gamier en font autant. Boissy d'Anglas hurlait dans la salle; Lanjuinais ne se tenait pas; mais inutiles efforts! MM. de Montmorency, dePolignac, d'autres encore, et surtout l'éloquent marquis de Pastoret parlent avec tant de supériorité, que la proposition est prise en considération, à une majorité de plus de quarante voix. La partie n'a pas été mal menée; on la dit conduite par M. de Talleyrand.

Puisque cette opposition était inévitable, il est bien heureux qu'elle ait éclaté sur un pareil sujet. Si les pairs s'étaient mis à rejeter toutes les lois, sans beaucoup s'expliquer, sans donner d'autres raisons que celle-ci : cNous ne voulons pas des ministres, 1 il n'y aurait guère eu de réponse à leur faire. Le gouvernement était paralysé, et probablement le ministère ne tenait point; mais ici, avec un peu de nerf, il s'en tirera. D'abord, d'ici à ce

que la discussion commence, même dans la Chambre des pairs, il est possible que le mouvement de Topinion les effraye, d'autant mieux que le courage des Barthélémy, des Pastoret, des Fontanes, ne me paraît pas à toute épreuve. Si la proposition passe, comme je le crois, il sera possible de la battre en ruines dans la Chambre des députés. Que de choses seront dites ! que de choses pourront tomber du coupl Ceci est décisif, et il est bien heureux que les uUrà se soient trahis si vite. Ainsi ce n'est pas des ministres, c'est de la Charte, c'est de la France qu'ils ne veulent pas I Je le savais bien, mais qu'ils sont aimables d'en convenir! Quelqu'un me disait hier : c Si j'étais fils de pair, voilà une affaire qui me désolerait. » Il avait raison. Ceci avance l'aristocratie et l'hérédité dans le pays; et j'ai grand'peur qu'une Chambre des députés n'élève, un jour, la question préalable sur la Chambre des pairs. Probablement, on en va faire de nouveaux. Il faut rappeler les anciens, il faut en faire quarante, il faut en faire quatre-vingts; il n'y a à cela aucun danger; tout vaut mieux que se laisser dominer par les ultra. Et, après tout, ce qui peut arriver de pis, c'est que la Chambre des pairs ne soit pas considérée, et il faut convenir que le plus fort est fait.

GDX.

MADAME DE RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS

Lille, mardi 23 février 1819.

Je VOUS dirai que nous trouvons que M. de Serre est bien remarquable à la Chambre. Nous aimons qu'il frappe indistinctement sur toutes les exagérations. M. d'Argenson m'a impatientée. C'est une grande sottise que. d'entasser les mensonges pour défendre les protestants qu'au fond personne ne tourmente ; de pareilles attaques jointes aux accusations de la Minerve jetteront à la fm sur le clergé catholique cet intérêt qui suit toujours ceux qu'on semble vouloir un peu persécuter. Et supposé qu'il y ait quelque disposition à l'intolérance chez quelques-uns de nos prêtres, c'est une maladresse que de leur répondre par une autre intolérance. Je m*amuse, au reste, en entreprenant l'éducation politique de mes deux ultrà^ mon colonel et M. de la B... Le premier est réellement un très bon homme, à qui on peut dire toutes

choses, qui ne s'emporte point, qui n'a que des préjugés et de Tignorance des faits. Mais je vois déjà quel avantage c'est pour un gouvernement que de montrer un parti pris, et de suivre un système. Le côté droit, que ces messieurs forment dans ma chambre, a déjà bien plus de soumission; il n'ose plus blâmer ce qu'on fait, et seulement montre une inquiétude pour l'avenir qu'il ressent réellement. La peur a bien plus de force sur les hommes qu'on ne croit. La manie de comparer ce temps-ci à la marche de notre Révolution est vraiment funeste pour la raison de certaines gens. Les comparaisons sont une ressource pour les gens médiocres qui échappent par là aux difficultés d'une pensée nouvelle. On veut voir des girondins dans les doctrinaires^ et je vous avoue que ce rapprochement me parait absurde. Les girondins étaient, je le crois, de bonne foi, mais passionnés, d'ailleurs, voulant un gouvernement totalement en opposition avec le vœu national, qui était encore, il y a vingt-cinq ans, ce qu'il est aujourd'hui, le désir d'une monarchie constitutionnelle. Les girondins étaient républicains ; la France ne l'était pas. Ce qui fait la force des doctrinaires, c'est qu'ils veulent ce que nous voulons, sans compter le

reste. Cette difTérence est immense. Je voudrais la faire entrer dans toutes les cervelles de ma connaissance.

Nous voilà à la fin du carnaval. Je ne sais si vous aurez dansé autant que nous l'avons fait depuis huit jours. Demain, je donne un bal à toute la ville. Nos jeunes personnes, y compris madame Pigalle et madame de Carondelet, comptent se déguiser. On se fait un grand plaisir de ce qui me sera une grande fatigue; nos bals m'ennuient beaucoup, depuis que je ne vous y vois plus danser. Ah ! mon cher enfant, que je voudrais vivre près de vous, et que j'ai de peine à me contenir le cœur sur ce point ! Je ne puis vous dire à quel point ma propre vie va toujours en me devenant plus indifférente. Il me semble souvent que le mot avenir n'a plus aucune signification, quand je veux me l'appliquer, et, quand j'y pense pour vous, j'éprouve une agitation qui me tire trop tôt de l'état d'engourdissement où je suis pour mon compte. Bon Dieu, qu'il y a dans le cœur humain de quoi s'agiter! et qu'est-ce donc qu'une pauvre tète de femme? Je ne voulais pas tant vous parler de moi; je me suis laissé entraîner.

Me voici pour fermer ma lettre. Je me suis dé-

menée toute la matinée, parce que ce lundi est la veille du mardi gras, et que j'ai rangé mes salons. Ils sont superbes, toutes les portes enlevées, la grande enfilade, des fleurs, des bougies, enfin beaucoup d'argent perdu, et pour moi la migraine. Nos jeunes filles ont inventé de se costumer; elles n'en dorment pas depuis huit jours, et cela pour avoir le plaisir de porter quelques rubans autrement qu'i^ l'ordinaire. On est bien heureux d'avoir vingt ans ! Mon fils, je voudrais être encore là, vous n*en auriez que quatre. A la bonne heure ! Oh ! que j'étais loin de me douter de ce que serait ce mar mot, et ces deux yeux noirs dont j'étais folle ! Je croyais avoir cause gagnée parce qu'il était beau, je croyais... je croyais.r. Eh bien, mon enfant, je crois encore cependant... Voyons, devinez quoil

CDXI.

CHARLES DE RÉlfUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE.

Paris, mercredi 23 février 1819.

Je pense que vous êtes bien fatiguée aujourd'hui de votre bal d'hier. Reposez-vous et buvez delà

graine de lin. Quant à moi, voilà mon carnaval fini/et je m'en félicite. J'ai été au bal de l'Opéra, malgré vos conseils, et je ne m'en repens point. Les vérités qu'on m'y a dites, et l'on m'en a dit beaucoupi étaient de celles que j'aime à entendre, et j'ai même observé que j'étais un assez mauvais gibier de bal; car je suis si habitué à entendre librement disserter sur mon caractère devant moi, qu'il est impossible de me piquer; et j'entre si naturellement dans les observations de mon interlocuteur, ou interlocutrice, qu'il semble que nous nous occupions tous deux de rechercher la vérité sur une personne absente.

Vous concevez que nous ne sommes pas sans agitation, et je ne serais pas étonné que ceci nous menât fort loin. Je n'en suis pas sûr, cependant, comme mes amis qui ne me paraissent pas assez songer aux queues de rats. Voici le plan qui sort de la rue Quincampoix % et que je vous confie en grand secret. C'est, d'ici à quinze jours, d'ici à huit, de casser la Chambre, nommer quatre-vingts pairs, etconvoquer les collèges électoraux tout de suite par une ordonnance qui double le nombre des députés et change

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