M. Guizot demeurait rue Quincampoix
286 CORRESPONDANCE DK M. DE RÊMUSAT.
l'âge compétent. Le projet est hardi et cependant d'un succès sûr. C'est le moyen unique d'anéantir les u^^rà en un clin d'œil, et par le seul secours de la nation, sans laisser aux indépendants la possibilité de se déclarer les seuls sauveurs du minis- . tère, ce qui arrivera cependant si Ton ne prend pas ce parti ; à moins encore que le ministère ne soit pas sauvé. Mais ceci est un coup d'État, et j'avoue que j'y ai une répugnance invincible. Si l'on donne encore une fois l'exemple, et cela dans un temps paisible, de rapporter deux articles de la Charte par une ordonnance, surtout lorsque ces deux articles ont été confirmés par la loi des élections, ne pourra-t-on pas, dans l'avenir, s'autoriser d'un précédent aussi funeste? Craignons de justifier l'arbitraire futur dirigé contre nous. Je sais qu'on me répond à cela que ceci rend précisément impossible toute tentative audacieuse contre une représentation ainsi renforcée, contre une constitution mise si réellement en activité, et qui aurait ainsi pieds et ongles pour se défendre ; et alors, moi, je me réjouis de ne pas être chargé de décider. Voilà le plan. Il est dans les opinions du garde des sceaux, il plaît au courage du ministre de l'intérieur ; vous comprenez que ceux de la guerre et
des finances y adhèrent aisément. Les autres n'y ont pas grande répugnance.
Ma tante me contait, avec approbation, que le cardinal de Beausset lui disait : c Mais je ne sais pourquoi on attache de l'importance à ceci. Cela prouve bien l'esprit de parti ! Mais qu'y a-l-il de plus simple que de demander le changement d'un ou deux articles de loi ? > Excellent homme qui croit qu'on change une loi des élections comme le roi changeait un édit sur la pèche de la morue 1 On dit que M. Barthélémy est un peu effarouché de ce qu'il a fail. Il est très sûr qu'il a joué un drôle de rôle ; car enfin il n'est pas comme MM. de Polignac, de Pastoret, de Montmorency, de Lauriston, qui trouvent dans leur naissance et leur vie passée l'obligation de voter contre une loi populaire. Que tout, ceci est plaisant, et cependant que tout ceci est beau 1
CDXII.
MADAME DE RÉMUSAT A SON FILS, CHARLES DE RÉMUSAT. A PARIS
Lille, vendredi 25 février 1819.
En effet, mon cher enfant, nous étions ici en repos et contents de M. de Serre, de la Chambre et du Moniteur. Mais voici une nouvelle qui nous dérange terriblement, et je vous avoue que cette question, soulevée ainsi par la Chambre des pairs, me paraît de la plus forte gravité. Une des plus sûres oppositions à ce que nous retombions dans ce funeste plagiat de la révolution passée, c'est précisément, dans mon opinion, cette institution des deux Chambres qui se balancent et se modèrent; aussi tout ce qui peut contribuer à en ébranler une me fait peur. Je n'arrive pas à comprendre une monarchie avec une seule Chambre, et, comme je ne crois à aucun repos sans monarchie, j'éprouve un extrême courroux contre les ultra et les trembleurs qui viennent de s'entendre pour cette dernière faute qui est peut-être la plus grande que
Ton ait faite depuis vingt-cinq ans. Nous avons ici des insensés qui s'en réjouissent, tandis que la majorité de nos habitants est plus troublée que je ne l'ai encore vue. L'effet de ceci sera grave, je vous le répète. On rejette toujours la nation dans une funeste défiance, et là où il y a doute de ses maîtres, il n'y a point de repos. La noblesse française se met toujours à Tégard du Gouvernement dans la position des enfants qui se révoltent contre leurs professeurs ; en les punissant, on veut encore les ménager. Il faut craindre de les perdre, de même il faut encore défendre cette classe des dangers réels qu'elle pourrait arriver à courir, et, cependant, il faut trouver moyen de la contenir.
Vous me demandez un moyen de retenir cette Chambre des pairs, sans la perdre? Voici mon avis : Le Gouvernement aura trop d'embarras s'il lui faut prolonger la lutte contre deux oppositions. Pour arrêter la droite, il lui faudra s'appuyer sur la gauche, et celle-ci profitera de cet engagement passager. 11 est donc important d'assommer les espérances de ce que nous appelons les ultra, et cela pour n'y plus revenir. Je me souviens d'avoir entendu dire à Bonaparte qu'en politique, lorsqu'on était dans l'obligation d'en venir à un coup de
i40 CORRESPONDANCE DE M. DE RÊMUSAT.
partie, il fallait le faire complet, parce qu'un grand mouvement n'avait pas plus d'éclat qu'un petit. J'agirais donc ici à la Bonaparte, et, si j'étais roi, je prendrais une décision qui refondrait toute la Cour. Il s'agit bien moins d'écarter certains individus, qu'au fond leur rang place si naturellement dans les palais, que de les dépayser, en leur ôtant la position à laquelle ils croient avoir droit. Je remplirais donc un Moniteur d'une suite de créations de places toutes nouvelles. Je commencerais par un c considérant » pris de très haut, tout politique, appuyé sur ce texte que les innovations constitutionnelles entraînent des innovations sur toutes choses; et, d'après cela, je supprimerais anciennes charges, anciens offices, etc. Je créerais de grands ofQciers, douze ou vingt chambellans ordinaires, et ainsi de suite. Je finirais cette ordonnance en déclarant qu'en nommant à ces diverses places, j'aurai égard au souvenir des marques de dévouement que j'ai reçues, et je me donnerais un mois pour les remplir. Si vous saviez combien Bonaparte a gagné de monde par des arrêtés de ce genre, suspendant ainsi les honneurs devant tout le monde, et laissant par l'incertitude les ambitions partielles s'échauffer I Combien de pairs, ayant le
ANNÉE 1819. iil
désir de voir leur enfant à la Cour par le moyen de cette clef de chambellan, se relâcheraient de leur opposition !
Le grand inconvénient pour le roi, c'est qu'il a, autour de lui, peu de grâces à distribuer. Sa bonté naturelle et la libéralité de son gouvernement font qu'il n'inspire point de peur. Comment donc pourrait-il s'entretenir de courtisans, espèce d'hommes nécessaires dans un palais, et dont on vient à bout de tirer parti avec de la volonté? Vous me direz certainement que je parle comme Bonaparte; mais il ne faut jamais oublier que, s'il s'est abusé sur les moyens de tenir les nations, parce qu'il a agi contre leurs intérêts, il a su très parfaitement s'emparer des hommes, parce qu'il s'entendait à remuer leurs passions. Quant à l'augmentation de la Chambre des pairs, il faut la faire avec discernement et profiter de cet éclatpouraugmenterlaChambre desdéputés.
Voilà, mon enfant, mon plan particulier que j'ai conçu hier, dans mon lit, où j'ai passé la journée. Avant-hier, tous mes Lillois ont dansé chez moi, mes liWrà la tête haute,etcriant bien imprudemment victoire ; nos commerçants se serrant autour de votre père, qui les rassurait de son mieux. Notre fête a été charmante. Je ne me suis couchée qu'àtrois heures,
j*ai eu la migraine le lendemain, et j'ai fait de la politique dans mes rideaux. Mon général La P***,quî est réellement un peu moins déraisonnable qu'un autre, me disait : < Si mes amis ne sont pas sûrs du succès, ils ont fait une grande faute, y Mon lieutenant général est combattu entre ses opinions et le désir d'être pair ; mes gentilshommes de province se font des raisonnements à l'aide du ConservateuVf et Y... disait à votre père : c Monsieur, nous assurez- vous que le roi n'ait pas secrètement encouragé la démarche de M. Barthélémy? >
Samedi 27 février.
Je vous avoue, mon cher enfant, que nous approuvons le plan dont vous nous parlez, et que nou sopinonsfortementpourqu'ontrouveun moyen d'échapper à la nécessité de s'appuyer sur une extrèm e gauche dont la protection se vendrait cher, et qui, d'ailleurs, effrayerait les gens qui composent l'énorme ventre de la France. Tirer parti des circonstances, se remettre d'aplomb, voilà la chose vraiment importante. Le petit nombre des députés est l'inconvénient fondamental de notre situation, et, tant que nous tournerons sur cette base, nous
ANNËE 1819. 243
n^avancerons pas. Ma politique est très arrêtée sur ce point. Au reste, notre ville est passablement troublée; ces agitations qui se renouvellent à des époques trop rapprochées .tirent insensiblement nos Flamands de leur calme naturel, et je les vois aujourd'hui bien plus près de comprendre la possibilité des secousses politiques qu'il y a un an. Cette motion faite par un homme aussi paisible que Barthélémy a éveillé une extrême défiance contre la volonté secrète de ce que nous devons le plus respecter. Cette disposition, la plus fâcheuse du monde, doit être promptement détruite, et elle gagne avec d'autant plus de rapidité que nos petits ultra cherchent à la propager. J'entendais, le jour de mon bal, M. de Yidampierre, qui ne me croyait pas si près, s'efforcer de persuader à deux de nos commerçants que MM. Pastoret et Barthélémy ne s'étaient jetés dans ce parti que parce qu'ils savaient bien que le roi, au fond, les applaudirait. Le cabinet de votre père ne désemplit pas depuis trois jours d'une suite de gens qui viennent lui demander de les rassurer, et qui, je n'en doute pas, si on en venait à leur faire faire de nouvelles élections, après avoir assuré leur repos, prouveraient au Gouvernement qu'ils sentent le bienfait qu'ils auraient reçu.
ta CORRESPONDANCE DE M. DB RÉMUSAT.
J*ai bien envie de vous gronder d'avoir été au bal de TOpéra. Vous me deviez ce sacrifice, maudit enfant que vous êtes! Mais enfin, puisque vous en voilà quitte, n'en parlons plus. Que je vous reconnais bien dans ce que vous dites de votre patience à écouter la vérité, et que j'aime cette partie de votre nature 1 Mais, croyez-moi, ne vous livrez pas à tous et à toutes; craignez de n'être compris qu'à moitié, et d'être par-dessus le marché pris au mot. Tout le monde n'est pas digne de la noble sincérité de quelques-uns de vos aveux, et, d'ailleurs, je vous l'ai déjà dil, la confiance qui dévoile notre âme à un ami est la preuve la plus douce qu'on puisse lui donner de la préférence qu'on lui accorde. Enfin, vous ne serez pas homme à mettre dans vos relations intimes les petits soins de détail ; il faut donc avoir en réserve quelque chose pour ceux qui vous aiment. Je vous conseille en ce moment dans mes intérêts, cher enfant, comme dans les vôtres.
Je suis toujours en coquetterie établie avec mon jeune ullrà de cinquante-cinq ans. C'est bien des gens de cette sorte qu'on peut dire que leur goût est du dégoût, leur affection de la haine contre quelques-uns, leur respect du mépris pour le
parti adverse. Roi, Princes, Cour, Ministres, tout est jugé et honni par eux, et ce qui est curieux, c'est que les voilà arrivés à chérir tellement Bonaparte, que c'est maintenant nous qui les ramenons à une admiration moins exclusive. Dieu me pardonne si on ne les amènerait pas à dire qu'ils aimeraient mieux qu'il l'eût emporté, et peut-être tel écrivain du Conservateur chanterait-il à l'unisson sur le même air qu'Etienne! folle puissance de l'esprit de parti ! Vanité des vanités I Que la morale évangélique est une belle chose, mon fils ! Elle survivra à tout, elle a touché le vrai faible de l'humanité.
CDXIII.
MADAME DE RÉUUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS
Lille, mardi 2 mars 1819.
Tout ce que vous me mandez de ce qui se passe n'est pas trop beau, mon enfant, et je vous avoue que je ne vois clair à rien. L'inquiétude est assez vive ici, mais elle ne mènera à aucune démarche.
246 GORKESPONDANGE DE M. DE RËMUSAT.
Nos habitants ne sont point entreprenants, et il faut être sûr d'avance qu'ils ne manifesteront rien vivement. Je crois qu'il en sera ainsi de la plus grande partie de la France ; car elle est pesante dans son repos, et il faudrait beaucoup de fautes pour la soulever. Je compte toujours sur elle, mais je ne puis m'empêcher de m'inquiéter, quand je vois que les crises se renouvellent si souvent. Peutêtre, et je le crois facilement, tout ceci devient trop fort pour qu'une femme puisse avoir une opinion arrêtée; mais enfin, je crois que ce que vous appelez V ancienne école n'est pas très bon à consulter aujourd'hui. D'abord, elle est composée de gens vieillis, et puis, s'ils ont montré toujours assez de suite dans leurs principes, ils ont presque toujours été battus quand ils ont voulu agir. Il faut donc que cela tienne à un certain vice radical qui se présente chaque fois qu'ils veulent mettre leurs opinions en action. Et cependant, qui donc consulter? Ma conscience me répond : la France, abstraction faite des individus; et alors on me répondra que chacun l'entend à sa façon.
Vous médîtes de vous écrire? En vérité, je ne sais pourquoi. Que diantre voulez-vous que je fasse, que raisonner vaguement sur ce que vous me man-
dez d'une situation qui n*est, sans doute^ plus la même au moment où ma réponse vous arrive? Que puis-je dire sur ces chances de ministères différents où nous voilà encore retombés? Mes idées sont brouillées, mon âme est oppressée ; tout me parait remis en question, et je m'inquiète, non pour moi dont la mince vie s'achèverait peut-être par de nouvelles secousses, mais pour vous, pour votre belle jeunesse, pour votre avenir, qui me préoccupe toujours, quand je ne me soucie plus du mien. Je pense que vous niiez dire à présent : € Ce n'est, mafoi, pas en effet la peine que ma mère m'écrive. » Aussi vais-je finir, et vous dire adieu. Songez toujours que nous avons besoin de ne pas demeurer sur de trop longs silences.
Mercredi.
M. da Mézy. me mande qu'un article inséré dans le Moniteur malgré M. Decazes, donné par Guizot, mais fait par un autre, a ôté au ministère vingt voix dans la dernière discussion. S'il en était ainsi, mon enfant, quelque raisonnable que fui l'article, par la raison qu'il eût été déplacé, il deviendrait une grande faute, et pour celui qui l'aurait fait
i48 CORRESPONDANCE DE M. DE RÊMUSAT.
une maladresse, car je ne vois point de raison de se mellre en opposition directe avec M. Decazes*. A cette occasion, je ne puis m'empêcherde vous demander positivement de ne point céder au désir que vous pourriez avoir d'écrire dans les journaux. Quand vous avez été i Paris avec votre père, j'aurais fort désiré que vous me laissassiez écrire à madame Guizot que la crainte de me brouiller avec des parents bien chers me forçait de désirer que vous m'imprimassiez rien. J'avais chargé Élisa de le dire à son beau-frère', qui me répondit qu'il entendait et approuvait mes raisons; et, quoi que vous pensiez du ménage, il les aurait entendues aussi, parce qu'elles portent sur un besoin de repos dans les familles qu'on a toujours tort d'ébranler, quand cela n'est point absolument
i. Cet article, qui, par parenthèse, n*était point si mauvais, car ma grand'mère elle-même Tapprouvait dans sa lettre du 22 février, avait été commencé par M. Guizot, et achevé par mon père, qui Texplique dans une des lettres suivantes. Mon père m*a conté que cet article n*avait point été fait contre M. Decazes, et au contraire avait été approuvé par lui. L'effet en fut pourtant plutôt mauvais. Le ton était trop vif pour le temps, et la manière était provocante et dédaigneuse, telle qu'on Ta souvent reprochée aux doctrinaires. Mon père en eut la responsabilité, assez injustement, car Texpression qui blessa le plus était de M. Guisot. n y appelait les royalistes des hommes toujours vaincus.