M. de Barante, beau-frère de madame de Bazancourt
nécessaire. D'ailleurs, il est très certain qu'une nouvelle explication avec ma tante amènerait entre nous un refroidissement dont mon cœur se désolerait, que le souvenir de votre grand'mère rendrait encore plus pénible, niais qui n'en arriverait pas moins. Je vous avoue que toutes vos petites timidités retativement aux individus, dans lesquelles vous êtes sujet à vous empêtrer un peu, ne m'empêcheront point d'écrire à madame Guizot. Je ne lui parlerai point du passé, que je veux ignorer complètement ; mais je lui dirai que je crains que tout ce qui se passe sous vos yeux ne vous porte à quelque nouvelle évidence d'opinions justes, mais déplacées dans notre position ; et que je la prie de vous tenir dans le silence. De cette manière, vous ne serez point gêné, et, si elle vous en parle, dites que je vous ai écrit dans le même sens, et qu'en effet il y a dans nos parents des personnes qui se brouilleraient avec moi, et que ma santé ne me permettrait pas de supporter des assauts renouvelés. Vous ne mentirez guère, car l'état où je suis depuis six semaines m'a usé, je crois, quelques années de vie. Une certaine activité de Tacultés me donne les apparences de la force, mais,aufond,jemesens appauvrie de ce qui
fait vivre. Sans souffrir vivement, je maigris beaucoup; mes nuits sont mauvaises, je suis troublée par chaque lettre que je reçois, et les paroles de votre tante m'ont blessée d'une manière que je n'ai encore pas pu guérir.
Jeudi.
Quand votre père est venu me joindre hier pour diner, il m'a dit, mon cher enfant, qu'il vous avait écrit. Alors j'ai pensé que vous alliez en avoir beaucoup de nous i la fois, d'autant que, mon émotion étant très vive sur tout ce qui vous regarde, je ne suis jamais bien sûre de mes expressions qui se pressent tellement dans mon âme, qu'elles en sortent confuses et troublées. Je m'en remets à vous pour démêler ce que j'éprouve, et pour avoir quelque pitié de moi. Je me sers de ce mot sans rougir, parce que je sais que vous lui donnerez précisément la signification que je souhaite.
L'état d'inaction dans lequel nous sommes me donne réellement de l'inquiétude. Je crains même que les nominations de pairs ne soient un palliatif insuffisant. Hier, M. de la Potherie me disait qu'on lui écrivait de Paris que tous les pairs se révol-
ANNËE 1810. 351
taient contre une promotion nouvelle, et menaçaient de voter ensemble. Leur réclamation à cet égard peut s'appuyer sur une répugnance assez plausible, et je soupçonne que M. de Talleyrand, qui, dans cette occasion-ci, doit protéger les aristocraties de toute espèce, pourra reprendre du crédit dans sa Chambre. Enfin, si tout ceci nous amenait à la perte de la Chambre des pairs, dans quel dédale faudrait-il entrer, et où en seraient la Charte, la monarchie et la nation? Je soupçonne les doctrinaires, que je crois les plus raisonnables de tous, d'employer une raideur de formes, une recherche de décision qui effarouchent, et gâtent le bien qu'ils veulent faire. Votre père disait hier, dans sa raison : c La forme est presque tout dans ce monde, > et cela est parfaitement vrai. Si vous rebroussez les esprits, ils seront peu disposés à vous écouter, et j'aurais voulu que le parti de la raison eût dédaigné l'arme de l'insulte. Enfin, je voudrais encore que, malgré cette tourmente, le ministère accablât la Chambre des députés de lois, pour prouver à la nation qui l'attend et ne le connaît pas, qu'il est actif et qu'il va au fait.
Voilà mes opinions au coin de mon feu, en attenpant les décisions de tant de gens échauffés qui ne
s'aviseront pas de me consulter. Au reste, nous nous ressentons, même entre nous trois, de l'agitation générale. Notre cousine juge, conclut, rabat de l'opinion que je voulais lui donner de quelquesuns, doute de tous, croit que le roi a ses pensées secrètes dont M. Decazes est le confident. Moi qui aime i aimer, à croire, à espérer, je voudrais qu'elle attendit un peu. Je profite du carême qui m'a remise dans mes pieuses lectures. Je tâche de me détourner de ce monde; j'offre à Dieu tout le peu que je suis; je le prie pour une foule de personnes à la fois; je m'efforce d'être soumise. Mais, quand il s'agit de vous dans mes prières, alors je ne sais plus où j'en suis; je me prends à pleurer, et je ressemble assez à ce soldat qui, soir et matin, ne savait pas dire autrement que ces mots : € Mon Dieu, me voilà. >
Les différents partis, dans notre ville, où ils commencent à se dessiner fortement, s'irritent sans trop être au fait. Le seul point inquiétant sur lequel on s'accorde dans notre province, et qui est attristant, c'est dans une défiance pareille de l'avenir, des choses, des hommes et du pouvoir. On entend des paroles prononcées froidement qui font mal, des prédictions qui n'effarouchent point assez
ceux qui les profèrent, et personne qui songe à agir pour en empêcher Teffet. Les deux partis pourraient bien avoir cette sorte de courage qui tient à ce qu'on appelle la crânerie^ et c'est avec cela qu'on fait des machines infernales, et des entreprises à la Malet. Mais de rénergie^je n'en vois nulle part, parce qu'elle tient à la solidité des principes, et que c'est précisément de principes que nous manquons tous aujourd'hui.
CDXIV.
CHARLES DE RÉUUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE
Paris, jeudi 4 mars 1819.
Je comprends très fort que ceci vous inquiète, et je vois ici des gens plus forts que vous qui ne sont pas rassurés. Le Journal des Débats donne aujourd'hui une liste de pairs à peu près exacte. Le choix en est malheureux. Sur vingt-quatre, il y en a bien neuf d'ultra, et cinq ou six autres susceptibles de l'être. Ceci ne relève pas notre Gouvernement. La défiance est très grande, et s'aug-
mente tous les jours. Les soupçons s'étendent sur le ministre de l'intérieur, qui ne le mérite pas. II est bien loyal, mais il n'a pas toutes les lumières désirables. La conduite du ministère était écrite ici ; il n'a pas su lire. Dans ce moment, il s'est aliéné tous les partis ; il a repoussé l'alliance des libéraux, et il n'a pas eu tort, car elle eût été peu Tranche et peu désintéressée; mais il fallait s'appuyer de la nation contre eux. A Rome, dans les moments de crise, on faisait un dictateur. Dans notre admirable gouvernement, en pareil cas, un acte très légitime de la prérogative royale, la dissolution des Chambres, remet la dictature dans les mains de la nation, et la rend arbitre d'ellemême. Qu'il est spirituellement conçu ce gouvernement qui régularise d'avance les coups d'Etat! Le discours de M. de Broglie, qui est aujourd'hui dans le Monitetir, ne vous paraîl-il pas bien distingué^? Celui de M. de Fontanes n'a-t-il pas un arrière-goût impérial qui m'indignerait, si je ne songeais que la perte de son ûls est la seule cause de tant de plati tudes? Ce discours, au reste, laisse tout voir, et trahit bien des pensées qu'on voulait
1. C'est un discours sur le changement de l'année financière*
AMMÉ£ 1810. 255
dissimuler. Les ultrà^ peu ambitieux, sont assez effrayés. Ils n'ont pas tort; l'irritation est bien grande contre eux. Ils devraient comprendre que le peuple n'oublie rien, qu'un parti ne peut pas renier son passé, et qu'ils ont écrit sur le front : 1815. C'est une des raisons qui me font penser qu*il faut rajeunir la Chambre.
Vendredi,
Je vous renvoie votre lettre *, et je vous en demande pardon. Mais j'aime mieux que vous renvoyiez vous-même directement, et ne me mêler que le moins possible d'une chose que je crois fâcheuse, et même impossible. En me liant à M. Guizot, j'ai fait une affaire de parti, je ne puis guère en refuser les conséquences. Si j'y ai eu quelque répugnance, c'est que je n'ignorais pas que je prenais un engagement. Cet engagement ne me déplaisait pas ; mais, enfin, c'en était un. La première condition de cet engagement était de me compromettre ; je ne puis guère ne pas la tenir. Ma conviction est
1 • Il s*agit d'une lettre adressée à madame Guizot, dans laquelle ma grand*mère demandait à celle-ci d*empêcher mon père d*écrire dans les j ournaux.
donc tout à fait contraire à ce que vous désirez. Assurément Je n'ai pas envie de me mettre en avant, et je tâcherai d'éviterles occasions de le faire. Mais, quand même nous conviendrions une bonne fois avecGuizot de ne rien imprimer, il serait impossible que, dans Toccasion, dans un besoin pressant, nous ne manquassions pas chacun à la convention .
Lorsque Ëlisa parla à M. de Barante, il lui dit que l'avantage de ma position était que ce que je ferais prendrait quelque chose d'officiel, et passerait sous la responsabilité ministérielle. Quant à l'article en question, je n'ai entendu dire qu'à M. de Mézy l'histoire qu'il vous en rapporte, et je sais que c'est ce qu'il opposait toujours comme justification aux déclamations de ma tante. Je ne sais si le fait est vrai. Je sais que l'article commencé par M. Guizot a été fini par moi, sous les yeux de mon père. Ce que je sais encore, c'est qu'il a peutêtre donné vingt mille voix dans la nation, mais qu'il n'en a pas ôté une à la Chambre des pairs. Est-ce que M. de Mézy ne voit pas que la situation actuelle du ministère dure depuis deux mois?
Quant à une division dans le ministère, elle est réelle, sans être aussi animée ni aussi complète qu'on veut bien le dire ; elle n'est point continue,
mais elle peut se manifester sur quelques points seulement.
Vous aurez vu comment les pairs ont pressé la discussion pour rejeter la loi de l'année financière ; le tout en Tabsence des ministres, qui ne sont arrivés que vers la fm de la séance. Voilà les hommes qu'on prétend nous montrer comme des hommes doux et modérés ! En attendant, on a fouetté et noyé M. Barthélémy en effigie à Rouen. C'est un commencement. Je joins ici une brochure sur la responsabilités Daignez me la pardonner I
CDXV.
MADAME DE RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS
Lille, samedi 6 mars 1819.
Vous nous traitez bien rigoureusement, et vos longs silences sont lourds à porter pour mille
i . De la reipcnsabUUé des ministres et du projet de loi sur le mode de procéder dans les deux Chambres, en cas d^accusatùm iftm ministre par la Chambre des députés» C'est une brochure iii-8, de 24 pages, sans nom d*auteur, imprimée chez Baudouin frères qui est, comme on le voit, le second écrit imprimé de mon père.
raisons. Votre père^ qui se rappelle combien je lui mandais de choses quand j'étais à Paris, compare sans cesse votre silence à mes causeries, et en conclut que vous êtes bien moins occupé de nous que je ne Tétais de lui. On peut toujours écrire tout, pourvu qu'on retranche de ses récits les expressions de dédain ou d'insulte qui ne sont, après tout, ni dans vos goûts, ni dans les miens. L'expérience des événements modifie souvent les opinions qui paraissent même fondées en raison, et les formes du doute que dicte peut-rètre la prudence, le sont encore par le bon esprit qui doit faire la part des incidents et hasards qui déterninent souvent ce que nous n'aurions pas prévu. J'ai reçu, ce matin, une lettre fort raisonnable là-dessus de la rue Quincampoix' : « Ce temps -ci, m'y mande-t-on, donne des leçons de modération et de prudence. > On y ajoute que vous paraissez avoir quelque peine à cet apprentissage. Dans cette disposition, je présume que la lettre que je vous ai envoyée ne sera point mal reçue. J'en attends la réponse sans aucune inquiétude, et, dans quelque forme qu'elle m'arrive, j'aurai un peu plus de repos