‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration;Chapitre 25 sur 42 · Madame Guizot · texte numérisé non relu

Madame Guizot

quand j'aurai franchement, une fois, exposé ma situation.

Je suis satisfaite de la séance de la Chambre des députés, et je vous avertis que j'aurais voté contre la motion de Lafifitte^ La déclaration de H. de Serre est belle, et le discours de Manuel contre Laine remarquable. Ce que je voudrais savoir, à présent, c'est quelle réponse font les gens qui se sont opposés à la dissolution de la Chambre; par exemple, quelles raisons donnaient Lanjuinais et Boissy, et qu'est-ce qu'ils répondent à cet état de deux Chambres si en disparate pour le nombre? Dans toutes les lettres que je reçois, on me dit toujours : c MM. de Barante et Guizot étaient pour casser la Chambre, mais bien d'autres contre. » Quelles sont les raisons de ces autres, et particulièrement de M. Decazes. Je veux dire les raisons raisonnables, parce qu*enfin il ne faut, dans aucun parti, croire que, chez soi, seul, le bon sens soit retiré. Enfin, si on n'avait point de majorité aux deux Chambres, quel parti prendrait-on? Et si on

1. Dans la séance du 3 mars, M. LafAtte avait proposé de mettre dans l'adresse une phrase pour tupplUr le roi de préserver de toute atteinte la loi sur les élections. C'était une réponse à la proposition de M. de Barthélémy à la Chambré des pairs.

n'en avait qu'une faible, croit-on que cela pût suffire pour le reste de la session?

Je vous demande réponse i tout cela, seigneur, sans blâme ni approbation, car nous savons de reste ce que nous pensons, soit à tort, soit à raison, et c'est de récits dont j'ai besoin. Dans les temps de partis, on s'éclaire davantage en se racontant les paroles de chaque faction, qu'en abondant dans le même sens, entre gens du même avis. Ainsi, dans la première lettre que je recevrai de vous, commencez, je vous prie, une suite d'alinéas de cette manière : Le ministère dit..., les doctrinaires, les indépendants, le ventre constitutionnel, les uUrà, le parti Talleyrand, car enfin il doit y en avoir un, quelques mots sur chaque, pour ne pas vous prendre trop de temps.

Il y a toujours ici de l'inquiétude et de Tinertie ; c'est l'état delà majorité de la France. II est sage de marcher avec son temps, de ne point demander i une nation fatiguée plus qu'elle ne peut, et, sur ce point, vos doctrinaires pourraient être trop pressés, parce qu'ils ne trouveraient point dans nos provinces l'appui qu'ils supposent. La bonne administration seule nous instruira, et, si vous vous occupez de faire de bonnes lois et si vous pouvez

les faire passer, vous nous avancerez peut-être plus que par des coups d'État. Mais, jusqu'à présent, votre correspondance communale n'est guère active, et vous donnez dans tous les retards passés. Les articles dans les journaux sont des traits lancés pour le plus ou moins d'utilité de la guerre qui se fait à Paris, une décision relative à une commune, une réponse qui tirerait d'incertitude des habitants sur leurs intérêts directs, populariseraient bien davantage. Faut-il vous le dire? Vous apparaissez comme des gens qui perdent leur temps à s'injurier. Cela n'est pas très noble, et le métier de journaliste ne fait honneur ni aux individus, ni aux partis.

Samedi soir.

Je suis noircie du Mémoire de la maréchale Brune ^ Je le trouve bien fait; mais, une fois que

1 . La veuve du maréchal Brune faisait imprimer des mémoires et des brochures pour obtenir du gouvernement l'autorisation de poursuivre les meurtriers de son mari, assassiné à Avignon en 1815. Elle n'y réussit qu'en 1821, et le procès fut plaidé par M. Dupin devant la Cour de Riom. Mais elle n'obtint que la condamnation par contumace du portefaix Guindon, qu'on ne chercha même pas à retrouver, et elle fut condamnée A tous les frais .

le sang va se mêler aux oppositions, et qu'on se trouve forcé, si j'ose dire, de le jeter sur le feu, je vous avoue que cela me fait un peu peur. Les pamphlets vont s'injurier sur le cadavre de ce malheureux homme, et les haines vont s'échauffer plus que jamais. Quelquefois, il me prend des noirs dont j'aipeine à me défendre ; je ne résiste pas à l'idée que voilà des Français bien et dûment dressés les uns contre les autres, et toutes ces aversions des partis me peinent. J'ai besoin de me rejeter vers votre avenir, d'espérer pour vous autres une belle expérience. Je trouve ma génération sans ressource, et, dans cet accès de tristesse, votre père et notre cousine se récrient sur le bon marché que je fais de leurs vies et de la mienne. Mon enfant, soyez-en sûr, à quelque prix que ce fût, il faudrait aux Français une religion; les hommes qui détournent toujours leurs pensées de Dieu sont amoindris de moitié. Voilà une réflexion qui se sent un peu de la Semaine sainte, mais croyez que je la ferais en tout temps. A propos de Semaine sainte, on me disait l'autre jour un mot du Dauphin, père du roi, que je trouve joli : c Ne penser à Dieu, disait-il, que pendant le Carême, c'est l'aimer en parenthèse. »

J'ai VU hier au soir M. de Vitrolles * revenant de Paris, et nous rapportant une chaleur nouvelle des entretiens qu'il a eus avec les siens, M. de Chateaubriand et Fiévée. Ce jeune homme ne manque point d'esprit; d'ailleurs, il a l'âme assez noble ; un peu de mélancolie dans l'âme. Je crois que sa jeunesse se débat à son insu contre le système dans lequel il est entré. Nous admirons, madame de Yannoise et moi, comme, au fond, nous autres libéraux, nous avons plus de patience pour écouter ce qui est hors de nos opinions, que ceux du parti opposé, et combien nous sommes plus justes, croyant que certaines erreurs de l'esprit s'allient très bien à du mérite, à de la vertu. Enfin, dans ce moment, je suis en bonne intelligence avec mon <'olonel de la Garde, qui, à mon avis, déraisonne sur tout, et, au fond, me paraît le meilleur homme du monde. J'ajouterais même que son régiment se conduit fort bien, et qu'il n'échappe ni à officiers ni à soldats le moindre mot inconvenant.

Je voudrais que, dans votre société, vous trouvassiez qui peut nous prêter Thérèse Aubert \ pour

1. G*éUii le flls de M. de Vitrolles, ministre d'État, dont les Mémoires ont été publiés Tan dernier. 3. Roman de Charles Nodier.

164 COmmSSPONDÂSCE DE M. DE RfiMCSAT.

quelques jours, et puis je voudnds aToir Crom^ wel ^ Yillemaiu tous Fa-I-U donné? Sinon, achetez-le donc, et vous nous TenTerrez quand tous l'aurez lu. Nous aurons dans quelques jours le poème de Lemercier*; il fait peut-être plus de bruit dans ma chambre qu'à Paris. Madame deV... exalte beaucoup un Triomphe de Charles F, un Dialogue d'un canonnier et d'un cariUonneur. La pauvre femme est si agitée, qu'eUe me donne en?ie de trouver de quoi louer dans ce fouillis. Vous savez comme Tamour me lait pitié ! Je ne sais rien de pis que de tenir à un homme affublé d'une célébrité quelconque. Mon fils, le ciel m'en garde ! Je sais et je sens ce que je veux dire.

i. Histoire de CromweU^ d'ares leg mémoires du temps et Us reeueiis parlementaires, par M. ViUemain, 2 toL ia-8, Paru, 1819.

S. La Panhypocrisiade ou la Comédie infemeie du xyi» siè^ par Népomucèoe Lemercier. C*est an poème très étrange et très absurde, qui a quelque analogie arec les Tragiques d*Agrîppa d*Aubigné, et qui eut peu de succès.

CDXVI.

GHARLBS DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE

Paris, samedi 6 mars 1819.

Je voudrais savoir et trouver un moyen de vous tranquilliser, ma mère, et je me désole de n'en pas connaître. Je vous vois prendre si vivement des choses peu sérieuses, mettre tant d'âme et de tendresse à des affaires de calcul, que je ne sais plus où j'en suis. Je voudrais que vous vous répétassiez bien que, après tout, le plus grand danger de ce que. vous craignez pour moi, c'est un petit mécompte de vanité qui ne m*effraye guère, un succès de moins dans un salon, et voilà tout; et, en supposant le pire, une position un peu moins bonne sous le rapport de l'ambition. Mais il me semble que toute notre vie a prouvé que ce n'était point de ce côté que nous aurions nos vues. Pourquoi donc s'inquiéter? Il n'y a dans ce monde d'important que les idées et les sentiments. Ce qu'il faut , c'est être heureux et aimé, et non pas à la mode.

OU faire fortune. Cessons donc, au nom du ciel, de nous agiter pour des frivolités! Et puis, même sous le rapport des intérêts, où voyons-nous tant de périls? Supposons que Tordre se maintienne, je n'aime à raisonner que dans cette hypothèse, mes amis seront les plus forts, car je n'y sais pas d'autre moyen. Nous n'admettons point, n'est-ce pas, le triomphe des ultra ? En pareil cas, néanmoins, on ne repousserait pas celui qui se ferait transfuge; mais, moi, je repousse cette idée. Allez, si quelque danger menace les honnêtes gens, il vient d'ailleurs ; et ce ne sera pas notre cause, ni ses partisans, qui tomberont les premiers. Hélas I ce sont ceuxlà dont vous redoutez la sévère censure qui devraient craindre, et qui sait si ce n'est pas celui qu'ils blâment aujourd'hui qui pourra les couvrir, un jour, d'un reste de protection !

Mais j'écarte ces noires suppositions. Je vous le dis : Il n'y a de triomphe, je ne dis pas désirable, mais durable, mais possible que celui de nos amis. Qu'importe le reste ? Quant au refroidissement que vous craignez? Soyons sincères, il n'ira jamais plus loin que le point où il en est. Il n'y a ni en vous, ni en elle, les éléments d'une rupture, et vous êtes destinées à vous gêner sans cesse l'unt

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