‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration;Chapitre 26 sur 42 · TV · texte numérisé non relu

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l'autre, mais à ne vous brouiller jamais. Enfin, pour terminer sur ce sujet, je vous proteste que j'ai refusé les quatre mille francs qu'on m'a offerts l'autre jour pour écrire dans un journal.

Mon père me demande des nouvelles? Il n'y en a guère, ou plutôt tout est nouvelles. Vous avez vu la liste des pairs en masse, et, la direction où elle est faite une fois donnée, elle n'est pas mal. Il y a environ sept ou huit personnes qui manqueront dès les premiers jours, mais le reste tiendra quelque temps. M. Decazes a mis là une partie de sa clientèle que seul il garantit, comme MM. d'Aragon, deGerminy, Claparède, Bastard, Digeon, etc., etc. Il y a des noms qui, le premier jour, ont été rayés d'une royale main, et qu'on a fini par faire reparaître. Il a fallu bien de la peine pour obtenir le maréchal Davout. Les deux noms qui manquent sont, je crois, M. de Montesquiou... et, j'ai oublié l'autre. Notre ami Prosper * est un peu confus de sa dignité; mais on les a mis sur la liste sans les consulter, et on ne les a avertis qu'après l'avoir remise au roi. Au reste, Bonaparte, en lisant cette liste à Sainte-Hélène, pourra bien être ému d'un amour-propre d'auteur.

i. M. de Barante.

Vous avez bien raison de dire que nous manquons de principes I II y a des gens qui redoutent les théories. Quelle sottise! Les théories sont des croyances, supprimez-les, il n*y aura dans le monde d'autre mobile que l'intérêt personnel, et d'autre droit que celui du plus fort. Toutes les fautes qu'on a faites, ou qu'on fait, ne viennent que du défaut de lumières, ou mieux du manque d'esprit. M. de Chabrol et madame Chéron vous diront qu'il ne faut pas d'esprit pour bien mener les affaires, que l'esprit nous perd, etc. Je n'en crois pas un mot.

Que pensez-vous du discours de M. Laine? Il fait du bruit, mais il est bien ridicule. On peut rire bien longtemps de la comparaison de LafBtte à Médicîs *. Mon père me demande pourquoi on ne porte pas des lois à la Chambre? Eh ! comment s'occuper des formes, quand il y va de l'existence? comment se confier à la Chambre, quand on esta peine sûr de la majorité? Il faudra bien pourtant hasarder

1. Voici la fin du discours de M. Lainé« dans la séance du 3 mars : « Ni les adresses, ni les réticeneesi ni les pétitions, ni le murmure qui les suivrait, ni la sinistre agitation des temps qu'on ne reverra plus, fespère, à leur suite, ni même les manèges des républiques italiennes, ni quand on parodierait le râle d'un Médicis, rien n'imposera silence à ma voix, tant qu'elle aura le droit de se faire entendre. •

le budget. Si la Chambre des députés parait bien disposée, on lui portera la loi de la Presse, qui est de nature à être populaire, afin de mettre les pairs dans leur tort, s'ils la refusent. Je m'inquiète moins que vous pour cette Chambre des pairs que nous appelons le Sena^c^Yi Conservateur ^ C'est une institution si incohérente avec tout notre système, que, si elle tombe, c'est qu'elle aura dû tomber. Pour nous, la Chambre haute doit se définir ainsi : D'honnêtes gens qui délibèrent les seconds. Pour cela, il n'y a pas besoin d'hérédité ni de tout cet apparat de privilèges, pour des gens qui n'ont aucun intérêt distinct, aucun droit séparé des droits et des intérêts de tout le monde. Ce qui est très alarmant, c'est la défiance et l'espèce de dégoût qui prend à chacun. On finira par se désintéresser d'un gouvernement qui a tant de difficultés essentielles, radicales, tant d'obstacles qui ne sont qu'à lui. C'est là ce qui rend le retour de crises pareilles à celle du mois de décembre et à celle-ci fort dangereux. On ne se résout point à voir si souvent sa vie en question, et il y va de la vie du gouveniement représentatif.

1. Ceflt-à-dire, sans doute, le Sénat fait pour plaire au journal le Conservateur»

270 CORRESPONDANCE DE M. DE RtHUSAT.

Landi.

Voici que je reçois, ma mère, une lettre un peu sévère. J'en suis d'autant plus fâché que j'ai bien peur que mes deux dernières ne me fassent gronder. Je m'attends donc que la première que je recevrai sera rébarbative^ et j'en dis d'avance bien des meâ culpâ. Sérieusement, faites-moi grâce de mes méfaits. J'ai beau faire, j'ai peu espoir de m'en corriger. Ce que je voudrais, c'est qu'ils ne vous fissent point de peine. Votre chagrin est pour moi comme le remords.

Ce qui m'afflige, c'est que cette lettre ne me justifiera guère. Je dois vous dire qu'il n'y a presque aucune de vos leçons qui ne vienne très à propos, et qui ne trouve une juste et prochaine application. Une chose qui me rend moins corrigible que jamais, c'est que la vie que je mène, et telle que je la mène, me plait beaucoup. Il y a longtemps que je n'ai été aussi heureux qu'à présent. Je me souviens qu'il y a deux ans, tourmenté par des sentiments profonds mais monotones, ennuyé des autres et beaucoup de moi-même, je passais ma vie dans un complet désœuvrement, et dans une sorte de désordre d'idées,

ANN££ 1819. t71

et un peu d'actions, où je soaffrais beaucoup, et dont je rougis un peu. Alors, personne ne me regardait, ne me blâmait; ma mère ne s'agitait point. Aujourd'hui, voilà que, plus occupée, une vie plus pleine et plus sérieuse est venue satisfaire en partie les besoins de ma nature, concentrer les forces de mon âme, et régulariser toute ma personne, et l'on me juge, et l'on me blâme, et ma mère s'inquiète I Ma mère, j'ai en ce moment contre toutes choses, une arme, une réponse, un appui, une consolation : C'est que je m'amuse.

Depuis quinze jours, j'ai été exclusivement absorbé par ce travail sur la Martinique ^ Je n'ai pu voir presque personne. Je suppose qu'on se plaint de moi si on en parle. La société, c'està-dire la nôtre particulièrement, est dans un singulier état : La division ou plutôt le froid y est arrivé ; rien n'est plus triste, et cependant plus naturel. La déplorable attitude qu'a prise mon ancien patron donne à toute la maison une certaine gène désagréable. Sa belle-mère me fait la moue, sa femme est toujours la même. Quant à lui, il est fort prévenant, mais je ne le vois que devant

1. M. Guizot n*avait point fait le rapport de la Commission des colonies, et en avait chargé mon père.

quarante personnes, comme du temps qu'il était ministre, et nous ne causons pas plus qu'alors. Il est là occupé à se disputer avec M. Germain ; celui-ci a, je crois, gagné le dernier. Prosper est au milieu de ce salon avec son air riant et dégagé ; mais madame de Labriche le pleure. Si je vous disais qu'elle a attendu huit jours pour lui faire compliment, à lui et à sa femme, et qu'elle n'en a fait aucun à Frédéric *, ni à Constance! En vérité, rien n'est plus bizarre.

Il y a bien des articles de votre lettre que je voudrais vous éclaircir; je vais au plus pressé : Samedi dernier, à la Chambre des pairs, M. de Lamoignon est monté à la tribune pour faire une proposition tendante à ce que le président se retire par devant le roi pour lui exprimer la profonde douleur de la Chambre des pairs, f De quoi ? > lui crie-t-on de toutes parts. « De la nouvelle nomination des pairs I > Là-dessus, grand tumulte ; on

1. L'ordonnance du roi, qui nommait vingt-quatre pairs pour modifier la majorité dans la Chambre, avait été lue dans la séance du mardi 9 mars, mais était connue un peu plus tdt des intéressés. Parmi ceux-ci se trouvaient MM. de Barante, de Bastard, de Gatellan, Germain, d*Uoudetot, et Mounier. Prosper, c'est Prosper de Barante, et Frédéric, Frédéric d'Houdetot, et Constance, madame Germain.

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crie, il répond, il se trouble, et dit que le roi a outrepassé ses pouvoirs^ veut lire un bout de discours non écrit de sa main, le balbutie, et fait place à d'autres. Vivement attaqué, il est soutenu par MM. Castellane et Mathieu de Montmorency. Enfin, le tumulte fut si grand, le c6té gauche cria si fort pour la prérogative royale, que le parti se scinda sur la question. Après une heure de bruit, le chancelier leva la séance. Ils sont maintenant très honteux de cette escapade ; ils n'ont pas osé la mettre dans leur procès-verbal; tout le monde la désavoue ; on s'accorde pour l'imputer à M. Mole, qui la nie. Quoi qu'il en soit, l'effet en est excellent : Le roi en est profondément blessé, et cela l'a confirmé de tout point dans son Ordonnance de samedi. Ceci avance beaucoup nos affaires.

Ce que vous me dites de l'administration, qui ne va pas, doit être très vrai; je n'y ai pas encore mis le nez, mais je l'ai bien prévu. Il y a de la faute des hommes, il y a beaucoup de celle des institutions. Il ne m'est pas démontré que le gouvernement représentatif soit compatible avec l'administration comme nous l'entendons. L'augmentation du conseil privé serait un remède insuffisant. Je sais peu la matière, mais j'y vois des difficultés insurmontables.

On disait devant M. de Chauvelin qu'on allait nommer des pairs pour fortifier la Chambre : c Oui, dit-il, comme on verse une pinte d*eau dans un bouillon. »

CDXVII.

MADAME DE RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS

Lille, mardi 9 mars 1819.

Vos lettres m'ont fait du bien, mon ami. D'abord

le simple plaisir de voir votre écriture, et ensuite

la raison qui les inspire a trouvé la mienne toute

prête à l'entendre. Ne croyez point que je m'inquiète

des mécomptes dont on est toujours menacé dans

les temps où nous vivons, et qu'il faut accepter dès

qu'on a l'âme assez élevée et l'esprit assez droit

pour agir dans des opinions invariables, et non dans

ses intérêts momentanés. Mon ambition pour vous

n'est pas prochaine, et je ne souhaite qu'une chose,

c'est que vous soyez toujours en situation de donner

à votre esprit toute l'étendue de capacité à laquelle

je le crois appelé; le reste est l'ouvrage du hasard et

ne m'occupe guère. Mais, quand je crains, c'est que je ne voudrais pas que vous descendissiez dans une guerre de paroles, encore moins d'injures, qui, outre qu'elle peut vous exposer, vous fanerait avant le temps aux yeux de tous, et vous placerait daas cette classe de talents trop commodes et trop usuels qui consentent à se remettre journellement dans une évidence de feuilletons, ce qui gaspille la réputation et peut-être même les idées. Au contraire, je suis très contente de votre petite brochure sur la responsabilité des ministres. Là, vous écrivez comme vous devez écrire. Vous êtes à votre propre hauteur, vous faites quelque chose d'utile et vous me plaisez complètement. Voilà la ligne où je voudrais vous voir tenir. Quanta ces petits dédains que vous craignez, c'est une inquiétude, souffrez que je le dise, un peu puérile. Mais vous vous trompez sur un point : Vous ne croyez point assez à la possibilité d'une brouillerie avec celle dont je crains les paroles. Je me connais, et je sens en moi ce qui fait, qu'après avoir souffert longtemps, on se retire et on se blesse d'une façon qui n'a point de remède. Je ne sais pas feindre ce que je n'éprouve plus, et, lorsqu'il s'agit des relations intimes, je sais très bien que j'arriverais

t76 CORRESPONDANCE DE M. DE RÊMUSAT.

plutôt à les rompre, quelque peine que cela me flt, qu'à les conserver au prix d'une nature de sacrifices dont je suis incapable. Enfin, vous pourriez nuire à votre père, et plus il serait patient à le supporter, plus vous devez vous épargner cette occasion de regrets. Sachons donc, tous trois, allier la solidité des principes à la prudence des démarches, et je réponds que, quoi qu'il nous arrive, nous aurons du courage, et moi autant que vous autres, tant que vous aurez un peu ménagé ce fonds de tendresse et de vivacité que je mêle chez moi à tout ce que j'éprouve, et que je ne puis parvenir à détruire.

Il m'est venu une idée : Je pensais que, lorsque sur son chemin on trouve une occasion de faire une chose agréable à d'anciens amis, il est assez bon de la saisir. Si donc j'étais à votre place, je donnerais mon petit écrit sur la responsabilité des ministres à quelques personnes de notre société, en leur demandant avec politesse de vous dire si vous avez bien compris la loi , et, entre autres, j'écrirais à notre cousin, en le lui envoyant : « Vous avez blâmé, monsieur, le mouvement qui m'a porté une fois à publier, peut-être avec imprudence, ou un autre mot, ce que je pense

et que je sens dans tout le désintéressement, j'ose le dire, d'une âmé qui a besoin d'espérer de son pays et d'estimer son temps. Veuillez croire que j'ai apprécié votre critique, parce que je sais qu'elle a rendu justice aux motifs sur lesquels mes opinions sont appuyées. Aujourd'hui que je viens de faire un petit travail sur la loi qu'on a présentée tout à l'heure, j'ose vous le soumettre, et vous demander de me dire si vous trouvez que je l'ai bien comprise. Vos avis ne peuvent m'être qu'utiles, vosconseils,soitqu'ilsm'approuventoumeblâment, ont un prix qui ne peut cesser de m'être cher ; car il s'appuie sur ma confiance et vos lumières, comme sur le souvenir de vos bontés. »

Un billet à peu près dans ces termes, mon enfant, soyez-en sûr, aurait un bon effet, et, quand même notre cousin n'approuverait pas la loi, il serait flatté de votre petite déférence. 11 verrait que vous n'êtes ni blessé du blâme que vous n'ignorez point, ni enivré des éloges des autres; enfin, je crois que vous me feriez plaisir, et que vous prendriez une bonne attitude. J'ai demandé à votre père ce qu'il pensait de mon conseil, il l'approuve. Le mélange de la force des opinions uni à la bonne grâce des formes est la meilleure et peut-être la

plus belle combinaison qu'on puisse imaginer.

Mercredi.

Vous ditesque, si onfaisaitune pétition, ilfaudrait que votre pèrelasignât? Ce n'est nullement sonavis. Qu'est-ce qu'une liste où le représentant du ministère mettrait d'abord son nom? Un préfet n'est point citoyen du département où il administre, et il donne à la pétition, par cette action, l'air d'un acte d'autorité purement ministériel. L'idée de votre père avait été et serait encore, s'il était nécessaire, de tâcher de déterminer le gros commerce à en faire une, mesurée et sage, et alors il attesterait volontiers avec sa signature au bas que c'est, en effet, le commerce vraiment important du pays qui a agi. Cela ne serait pas très aisé, car nos commerçants sont lourds à remuer; mais on finirait par en venir à bout. Votre père a écrit à M. Decazes tout cela; ne pourriez-vous pas le joindre lui-même un moment, et lui demander de vous dire ce qu'il faut faire, en ajoutant que vous avez un moyen sûr de le faire parvenir? Mais songez bien qu'il faudrait ici l'opinion du ministre, et pas seulement celle de Guizot. En attendant, vous aurez une péti*

tion lilloise, mais faite par ce que nous appelons nos jacobine qui ont eu des signatures assez nombreuses de nos ouvriers. Il a passé par la tète de nos ultra de faire une contre-pétition ; ils ont voulu engager nos commerçants à la signer; il y a eu, dans ce qu'on appelle le salon^ une altercation vive, et les paroles ont été très menaçantes de part et d'autre, jusqu'au point qu'un négociant a dit au grand d'Hespel *■ : « Monsieur , prenez-y garde; vous avez émigré une fois avec vos voitures et vos chariots ; mais, aujourd'hui, vous seriez obligés de sortir nus, et encore peut-être n'arriveriez-vous pas à la frontière. »

Votre père est un peu fâché de n'être point compris dans la liste des pairs. Moi, je suis trop inquiète pour être trop fâchée de quelque chose. Dans la ville, les deux partis s'attendaient à nous voir figurer là-dedans ; le commerce, qui s'est vivement attaché à nous dans cette bourrasque, parce que votre père a pris hautement son parti, est fâché de ce mécompte. Nos gentilshommes en tirent une singulière conséquence qui vous prouvera qu'ils ne sont

1. M. d^Hespel était un royaliste de LiUe. Sonûls a été Vun de hommes distingués du parti légitimiste dans l'Assemblée nationale de 1871.

guère au fait : t Les ministres, disent-ils, sont si jacobins, que, parce que M. de Rémusat a été assez raisonnable pour ne vouloir pas de Benjamin dans la députation, ils n'ont pas voulu de lui. >

Vous avez dit dans votre brochure : les formes sont tout^. C'est une des opinions de votre père; elle est applicable'à toute chose, et particulièrement dans le gouvernement représentatif. On y est en contact les uns avec les autres, il est donc important de ne point se choquer. C'est bien pour cela que je souhaite fort que vos doctrinaires en grand, et vous en petit, n'effarouchiez personne. Soyez immuable, dans vos opinions, mais variez vos moyens de séduction selon les caractères; ne menacez point, car la nation est poltronne; ne découragez point de moins forts que vous, n'insultez jamais, écoutez tout, ne montrez nul dédain, ne vous proclamez point les plus habiles; la raideur perdrait tout. Votre cause est, je le croîs, celle de la France, et de vrais citoyens doivent se montrer inaccessibles à la haine, à la colère et à l'humeur. C'est un beau fardeau que celui de la raison, mais c'en est un, et il demande à être porté avec

1 . « Ce ne sont pas les principes qui régissent immédiatement les sociétés, ce sont les formes. »

habileté. Vous aurez fait bien du chemin, le jour où les craintifs ne craindront plus de vous aborder, et cela arrivera le jour où ils auront la certitude que vous ne les assommerez plus de vos supériorités. Le temps est un grand maître, mon enfant, il débrouille beaucoup; qui serait sans confiance en lui risquerait de se tromper souvent. Vous êtes les vrais jansénistes de cette cause-ci, et je remarque dans l'histoire que ceux de cette trempe, à quoi qu'ils se soient appliqués, n'ont guère réussi, parce qu'ils ont toujours voulu imposer leurs convictions. Profitez de cette expérience essentielle. Je voudrais apprendre que Royer-Gollard fait des madrigaux.

Vous ai-je dit que madame Guizot me mandait qu'elle regardait la prudence et la modération comme faisant dans ce moment partie du courage, et que vous aviez peine à faire cet apprentissage?

982 GORRESPONDAMGE DE M. DE RÊMUSAT.

CDXVIII.

CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE

Paris, samedi 13 mars 1819.

Vous n*épargnez pas les conseils aux doctrinaires. Je vous réponds qu'ils sont bien peu compris ! Il n'est pas vrai qu'on ait renoncé à casser la Chambre. Quand cela serait, il ne faudrait pas le dire. La menace de la dissolution peut seule faire voter pour nous, dans la question des élections, tous ces ventrus du côté droit, qui prétendent qu'ils sont de notre avis, qui se lèvent pour le gouvernement à l'assis et levé, et qui votent contre au scrutin secret. La réunion Ternaux s'est promis de montrer sa boule avant de la mettre dans l'urne, le jour où l'on ira aux voix sur la proposition Barthélémy. Cette obligation, j'espère, nous sauvera de la poltronnerie de quelques-uns, et du calcul des indépendants qui avaient quelque envie de voter, pour cette fois, avec les ultra. Ceux-ci n'ont aucune envie de parler sur la question; ils tâche-

ront d'étrangler la discussion, comme on a fait à la Chambre des pairs; mais il est douteux qu'ils puissent retenir tous les leurs, surtout Laine. C'est pour le coup que celui-ci doit bien se tenir; il va avoir affaire à des adversaires qu'il n'avait jamais rencontrés de front. Les doctrinaires appellent le combat. Les indépendants sont plus discrédités que jamais; il suffit qu'ils parlent pour qu'on n'écoute pas. La loi sur la Presse est bien belle; c'est assurément la plus franche que jamais gouvernement ait présentée; mais il est bien peu vraisemblable qu'elle passe sans altération. Je vous assure que le plus grand motif qu'il y ait pour appeler dans la Chambre des hommes plus jeunes, c'est l'incapacité de ceux qui y sont. Si vous saviez les peines que M. de Broglie et tous ces messieurs sont obligés de se donner pour faire comprendre les choses à M. Courvoisier, qui a cependant la meilleure volonté du monde !

Je ne comprends pas trop la phrase que vous me citez avec tant de soin de madame Guizot. Elle ne va guère à son état présent, et je ne lui vois prêcher et pratiquer les ménagements et la prudence que vis-à-vis de M. Manuel et des autres. Je trouve même qu'elle est un peu austère pour les ventrus

dont le sourcil se fronce souvent dans son salon. Nous avons eu un entretien avec elle sur la lettre que vous lui avez écrite; elle me parait vous entendre parfaitement, et je crois qu'elle vous écrira en conséquence. Elle désire que vous ne sachiez pas qu'elle m'a parlé ; elle croit, d'après votre lettre, que vous m'avez tenu secrètes toutes vos craintes.

Je suis surpris que vous soyez affligés de n'être pas de cette liste de pairs; j'aurais cru tout le contraire, et c'est ainsi, quant à moi, que la chose m'a frappé. Je ne suis pas assez ultràj et j'ai trop de vanité, pour aimer mieux un titre que le succès, et le rang que le réputation. Si, ce dont je doute, je suis la carrière des aflaires publiques, la seule chose qui m'y plaira, ce sera la communication avec le public, en un mot le droit de faire parler de moi. Je serais presque humilié d'une place héréditaire.

Nos ultrày pour le moment, croient à la guerre; c'est leur unique espoir. Les politiques d'entre eux, ma tante, par exemple, voient dans la guerre, que cependant elle désire aussi, le renversement du trône par un général vainqueur ou puissant, et le gouvernement militaire qu'elle aime mieux, ditelle, que le nôtre. Or, de ceci, je ne doute pas.

Le roi est fort irrité contre M. Mole, à qui il

attribue assez gratuitement tout le mouvement de la Chambre des pairs depuis trois semaines. M. de Castellane est généreux, et le défend. Il n'est cependant que trop vrai que c'est lui seul qui a ouvert, le premier, l'avis de l'envoyer à Pétersbourg, idée bizarre, par parenthèse. Je vous avais dit que cette pauvre madame Mole était toujours la même; cela n'est malheureusement pas vrai : Elle est à peu près ultra. Tout ce coin de la société est sens dessus dessous ; cela me fait beaucoup de peine.

CDXIX.

CHARLES DE RÉMUSAT A M. DE RÉMUSAT, A LILLE

Paris, dimanche 14 mars 1819.

Il me semble, mon père, que ma mère est plus tranquille. La lettre que j'ai reçue, hier, m'a beaucoup rassuré. Je compte bien plus sur vos soins que sur mes lettres pour Tempêcher à l'avenir d'avoir de telles agitations. Veuillez surtout la détourner lorsque, dans un premier moment de trouble, elle veut agir. Elle peut souvent se tromper

sur l'état des choses et des personnes. Elle a écrit à madame Guizot une lettre qui a amené sur ce sujet une conversation avec ce ménage. Le résultat en a été à peu près nul. Il a été bien convenu que je n*avais nulle envie de faire une guerre personnelle. Quant au reste, M. Guizot dit que Taire les affaires aujourd'hui, ce n'est pas se confiner dans les dossiers, que c'était bon du temps de Bonaparte; que, la publicité étant l'âme de ce gouvernement, il faut toujours être en mesure de rendre compte au public, et que, lorsqu'un ministère se trouve dans la position de celui-ci, continuellement forcé d'assurer son pavillon, il faut bien qu'il emploie ceux qui ont quelque franchise dans le langage, et quelque loyauté dans les intentions, à défendre, non seulement ses projets et ses lois, mais encore son système. Il ajoute, au reste, que, toutes les fois qu'il aura à se servir de moi, il me gardera le secret. En résumé, on ne peut demander mieux ; mais nous en étions là sans tout ceci.

On proposera le budget et la loi sur les provocations et la diffamation, d'ici à trois jours. Nos adversaires sont si mal liés, que le gouvernement, s'il veut, peut encore s'en tirer. Il a de belles chances, il est le seul qui en ait; c'est là son grand

avantage. Tout Tobstacle est dans le peu de lumières de la Chambre. Vous ne sauriez croire la peine que Ton a à lui faire entendre quelque chose. Gomme elle est timide, elle ne rejettera pas les lois, mais elle les gfttera. Les hommes de Textrême gauche sont au comble de la défaveur; il sufBt qu'ils proposent une chose, même raisonnable, pour qu'elle soit repoussée; ils commencent aie sentir. Savez-vous ce qu'a fait Laine, samedi? Il a pris un passe-port pour Bordeaux, et il est parti, avec force pâtés et saucissons. Par je ne sais quel caprice, au lieu d'aller à Orléans, il s'est dirigé sur Fontainebleau, et, là, il est resté trois jours à se promener dans la forêt. Enfin, quand ses provisions ont été consommées, il est revenu; c'était mardi soir. C'est lui qui a conçu le projet de l'incartade de samedi. M. Mole, qui était dans le secret, a endoctriné M. de Lamoignon, et Fontanes a rédigé le discours. Vous ne sauriez vous figurer la joie de tout l'Âlmanach impérial, de se voir des dîners de M. Decazes et de la Chambre des pairs ! Les minerviens commencent à être fâchés de cette nomination; ils voient bien tout ce qu'ils y perdent.

Adieu, mon bon père; je vous aime de tout mon

288 GORRESPONDANCB DE M. DE RËMUSAT.

cœur, et je vous recommande mille et mille fois ma mère.

CDXX.

MADAME DE RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS

Lille, mardi 16 mars 1819.

Ah I fort bien : c Je m'amuse, ma mère s'agite; mon père, ayez-en soin ! » Qu'il y aurait donc de choses à répondre ! mais ce ne sera pas pour aujourd'hui. Il faut vous laisser reposer de mes sermons. A propos de sermons, ce carême, je lis Bourdaloue. Il me semble plus ad usum que mon ami Massillon; il a moins de talent, mais je le crois meilleur prédicateur. Je ne sais si la chaire a une grande utilité dans les villes; mais elle me paraît de première nécessité dans les Cours. Ce droit qu'elle donne de parler vrai et fort à des gens toujours trompés, toujours flattés, est une chose excellente. Bourdaloue en usait largement; je suis confondue de ce qu'il a osé dire à Louis XIV. Aussi madame de Sévigné écrivait : « 11 prêche à bride

abattue, sauve qui peut !» Et le grand Condé, le voyant monter en chaire, disait : « Voilà l'ennemi !i

Mon fils, je vous le déclare, vos doctrinaires ont besoin de beaucoup d'habileté et de douceur; l'alliance forcée avec les indépendants fait que nous les confondons, de loin. Il est bien à souhaiter que vos amis se dessinent, se séparent, et qu'ils rassurent. La peur gagne aussi le ventre de la nation ; les injures commencent à ennuyer, et même à choquer. La France ne vous distingue point assez. Vous me charmez quand vous me dites que les ultrà-libératixsoni sans crédit, mais ajoutons que personne n'en a. De se défier des hommes à se décourager des choses, pour les Français il n'y a qu'un pas. Quant à ce général vainqueur et despote dont votre tante nous menace, je ne le crains nullement. Nous serions à peu près vingt-cinq millions qui lui cornerions sa leçon aux oreilles, en lui répétant ce que nous avons vu faire à Bonaparte ; le pauvre diable ne saurait à qui entendre. Cet homme de Saint-Hélène a tout usé, hors la liberté et la monarchie constitutionnelle, cl je crois qu'aujourd'hui en France, il faut être lui ou Louis XVIII.

Je voudrais qu'on ne poussât point trop Laine; il est de nature à prendre facilement les allures

290 GORRESPONDANGË DE M. DE RËMUSAT.

d*un martyr, et nous avons une certaine générosité qui tourne souvent au profit des vaincus. Si Ton m'en croit, on évitera de repousser son talent dans réioquence du sentiment. Mais, bon Dieu! qu'est-ce que fait donc votre ancien patron? Je n'y comprends rien; je me désole de voir que votre tante avait raison. Cause-t-ilavecProsperau milieu de tout cela* ? Le duc de Broglie va-t-il encore chez lui? Se serait-il rapproché de mon curé fil ne faut point compter sur les gens & entrailles malades. La faiblesse, chez les femmes, tourne en exaltation, de là souvent leur énergie, et c'est ce qui me donne peut-être une lueur de force de temps en temps; mais les hommes sujets aux coliques, ne riez pas, mon fils, sont incapables de tenue. 11 faut relire le chapitre de Rabelais sur Messire Ga$tei\ Si jamais je suis Roi, avant de former mon ministère, je consulterai sûrement tous les médecins de ceux que je voudrais nommer.

Vous ne voulez donc pas que votre père soit pair? A la bonne heure IJ'aime assez la position où je suis. S'il l'était, je me rangerais du côté de son plaisir, sinon je m'appuyerai sur le vôtre, et il en sera ce

1. L'ancien patron de mon père c'est M. Mole, Protper est M. de Barante, et le curé M. de Taileyrand.

qu'il plaira à Dieu. Cependant, vous me permettrez de vous dire que, plus vous vous sentirez attiré vers le contemplatif des affaires de ce monde, plus il serait commode d'avoir un avenir tout fait; et puis, en temps agités, il est assez utile et sûr de tenir à un corps. Ne croyez point, cependant, que ces réflexions troublent mes nuits; vous seul avez droit à déranger mon sommeil.

Vous me demandez ce que dit ma cousine? Elle a peur aussi quelquefois; elle juge, tranche sur les hommes, et ne les estime ^uère. Je ne lui confie point vos récits sur les individus, parce que je redoute ses conclusions. Elle ne comprend point le discrédit des indépendants, parce qu'elle a déterminé que, de tout ceci, ils doivent beaucoup gagner. Elle recommence 89 et la suite, et veut toujours comparer vos amis aux siens de la Gironde, avec cette différence qu'elle ne les croit point assezforts pour tenter le 10 août; c'est mon Courvoisier.

Votre père administre tant qu'il peut, mais vous ne l'aidez guère. En attendant, il établit des hamacs dans les prisons; il vient de faire un établissement de fous qui manquait dans Lille ; il a enlevé à la Belgique un manufacturier avec une très belle machine à ûler le lin, dont nos négociants ne veulent

point, et qu'ils se disputeront dans quelques années, et de tout cela vous ne lui saurez aucun gré ! Votre politique parisienne vousétourdit ; vous vous faites la guerre entre chefs, et vous ne regardez point à ce qui se passe parmi les soldats, qui le plus souvent ne vous comprennent point du tout. Quand je dis les soldats, ce n'est point de Tarmée que je veux parler. A propos d'armée, que dites -vous de la protestation de celle de Bavière contre la constitution? En voulez-vous une autre : M. de Broglie*, évêque de Gand, vient de faire un appel aux empereurs d'Autriche et de Russie contre la tolérance du roi des Pays-Bas à l'égard des différents cultes; le clergé belge prend parti pour ou contre, et les villes s'en échauffent un peu. Si, au travers de tant d'oppositions, nous arrivons à quelque chose, ce sera beau; je voudrais vivre cent ans. Mon ûls, ne m'empêchez point de dormir, je vous en prie.

1. M. de Broglie, flls du maréchal de Broglie, et né en 1766, avait émigré en Pologne pendant la Révolution, était devenu aumônier de Fempereur, puis évoque d*Acqui, en Piémont, et de Gand ensuite. 11 avait, au concile de 1811, fait une vive opposition aux volontés de Napoléon, qui Tavait enfermé à Vincennes, puis relégué dans llle Sainte-Marguerite. Redevenu évêque de Gand à la Restauration, il fit une vive résistance au roi Guillaume des Pays-Bas, et fut condamné à la déportation par la cour d'assises de Bruxelles. Il est mort en 1821.

CDXXI.

CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE

Paris, mardi 16 mars 1819.

Je devrais vous remercier pour votre dernière lettre; elle est aussi tendre que rassurante. Je ne vous demande qu'une chose, c'est de me croire, et d'attendre toujours mes lettres pour vous inquiéter ou vous réjouir. J'ai la prétention de mériter mieux votre confiance que tous vos autres correspondants, parce que j'ai la prétention aussi d'être impartial, surtout quand il s'agit de moi.

Je ne trouve pas cette inaction où l'on reste, où l'on nous tient depuis quelques jours, une bonne chose. Il faut occuper ce pays-ci, ou du moins lui prouver qu'on s'occupe de lui. Je devine bien quels sont les motifs : On ne veut point s'engager avec la Chambre avant que l'affaire des élections soit jugée; on veut laisser en suspens l'existence même de celte Chambre. Mais, pour cela, il faudrait beaucoup attendre, et un de ces matins, on sera forcé

29i CORRESPONDANCE DE M. DE RÊMUSAT.

d'agir et de parler, sans être plus sûr de son affaire. Pendant ces intervalles en effet, les complots s'ourdissent, les indiscrétions se commettent, les mots d'ordre se donnent, les défections se préparent. Plus j'y regarde, plus je me persuade que le pouvoir est le plus puissant des narcotiques. Heureux qui sait échapper à son influence I II y a d'ailleurs, tant de détails à soigner, d'intérêts particuliers à ménager, de décisions journalières i prendre, le tout partagé entre six ministres, qu'on doit aisé* ment croire avoir beaucoup fait quand on a beau* coup travaillé. Je persiste à penser que la forme de notre administration, et surtout la division des matières administratives telle qu'elle existe, sont incompatibles avec le gouvernement représentatif qui demande une manière large, et non l'esprit de détail, et qui réclame pour la politique une foule d'instants qu'absorbent les mêmes affaires. Il me paraît évident qu'on ne peut être garde des sceaux comme on eût été, par exemple, grand-juge sous Bonaparte.

A propos de garde des sceaux, je n'ai point écrit à M. Pasquier, quoique vous me l'eussiez conseillé. Il y avait dans cette démarche un manège et une sorte de fausseté qui ne me vont pas. Ou il l'aurait

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