‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration;Chapitre 27 sur 42 · MN&E · texte numérisé non relu

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deviné, ou il en eût été embarrassé. D'ailleurs, je n'ai point parlé de cette brochure ; elle a passé fort incognito. M. de Barante m'avait conseillé de ne point me divulguer, disant qu'on ne me passerait pas de m'être escrimé sur un si grave sujet. Je crois qu'en me donnant ce conseil, il avait précisément en vue notre cousin. J'ai obtempéré, satisfait de son approbation, qui est à peu près la seule dont je sois jaloux.

Vous m'avez parlé de voyage i Paris. Je crois que j'ai le courage de ne pas le souhaiter. Ceux que vous avez déjà faits ne vous ont pas, que je sache, été fort utiles. Il serait impossible que celuici ne vous agitât pas beaucoup. Puisque vous êtes encore quelque peu soumise aux influences de la société, il serait difficile que vous pussiez passer en paix, au milieu des quolibets de ma tante, des solennités de madame de Labriche, des silences de madame de Vinlimille, et des naïvetés de mon ancien patron, qui a vraiment l'air de ne pas savoir qu'il y a un passé. Je vous engage, je vous prie même, de ne point venir, à moins d'urgent besoin, avant une plus belle saison, avant Verneuil, avant le Marais; c'est le seul moyen de vivre ici en repos. Si vous étiez à Paris, je vois très bien que vous ne

trouveriez d'agréable qu'une société qui vous est inconnue, mais que vous entreverriez; c'est celle où je suis admis quelque peu, c'est la rue Quincampoix, c'est la duchesse de Broglie, c'est madame de Catellan, etc. C'est là seulement, en effet, qu'on sait parler d'autre chose que de la politique, ou du moins qu'on sait la généraliser assez pour la faire sortir des intérêts du moment et des caquets de la journée. Voilà ce dont ne se doutent pas tous vos gens de salon qui nous croient des puritains, des visionnaires, des gens à idées fixes. Ils ne savent pas que nous sommes cent fois plus gais qu'eux; et moi, par exemple, madame de Catellan trouve que ce que j'ai de mieux, c'est que je cause volontiers de tout autre chose que des affaires. Or, pourtant, je suis le dernier soldat du bataillon doctrinaire.

Vous avez raison de regretter de ne pas voir Athalie.yyai été avant-hier pour la première fois. J'en suis revenu transporté. C'est un de ces jours qui doivent compter dans la vie, comme celui où l'on a vu Saint-Pierre de Rome, ou quelque chose d'analogue. Rien ne peut vous donner Tidée de ce que c'est que le troisième et le quatrième acte . Talma s'élève plus haut que nous ne l'avons jamais

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VU. La prophétie est quelque chose d'inouï; il y a là des mots dont je ne sais comment vous peindre reflet, tels que : « Mes yeux s'ouvrent, i et puis encore : « Cieux, écoutez ma voix I » Mais ce qui est au-dessus de toute imagination, ce qu'il faut avoir vu, avoir senti, pour le comprendre, c'est l'effroi qu'on éprouve à ce vers, dont je n'avais encore nullement deviné la puissance :

Pêcheurs, disparaissez : le Seigneur se réveille .

Tout le reste est admirable : Ces larmes du prophète, ces saintes amours pour Jérusalem, cette ferveur chrétienne et non plus juive qui termine, tout cela est au-dessus de ce que je pourrais vous rendre. Les exhortations à Joas, la tirade qui se termine ainsi :

Comme eux tous f&tes pauvre, et comme eux orphelin.

cette tristesse, ce souvenir de la prophétie qui domine dans ses conseils, et surtout dans ce vers :

Enfants, ainsi toujours puissiez-vous être unis !

ce jeu muet pendant le serment des Lévites 9 ces mains paternelles et protectrices étendues sur Joas, et ce regard menaçant et féroce qui veille

autour de lui, tout cela m'a fail une de ces impressions ravissantes qui rendent si fier d'être homme, et si honteux de l'être à la manière dont nous le sommes.

CDXXII.

MADAME DE RÉMUSAT A SON PILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS

Lille, vendredi 19 m&rs 1819.

Faites comme vous l'entendrez avec notre cousin, mais croyez cependant qu'il n'y avait là, cher enfant, aucun manège. Il ne faut pas gâter de ce nom toutes les petites attentions qui conduisent, comme dit Nicole, à conserver la paix avec les hommes. Qui croirait qu'on doit aller toujours, avec force et raideur, vers ce qui semble bien, et dédaigner les égards et les soins envers les amis, ou même les connaissances, prendrait mal la vie dans le monde, et se priverait des agréments qu'elle peut offrir; ceci soit dit en passant, et faites-en quelquefois l'application.

Quant à moi, mon ami, je ne demande pas mieux que de vous croire, mais comme je vous aime assu-

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rémentplus que vous ne vous aimez, et, plus assurément encore, autrement, il me sera impossible de plier toujours mon cœur aux aperçus de votre esprit, et, malgré ma raison et votre aflection, nous ne parviendrons, ni vous ni moi, i m'épargner toute soufrance. Ménagez-moi un peu ; c*est tout ce que j'ai droitd'exiger ; et, de mon côté, je me travaillerai de mon mieux. Je pense comme vous sur le voyage i Paris; je ne m'en soucie nullement. Je ne sais qu'Athalie et vous que j'eusse envie de voir ; peutêtre que votre rue Quincampoix me ferait un peu peur, et à coup sûr notre faubourg me déplairait. Mais donnez-moi un conseil pour Télé. Croyez-vous aller au Marais? Avez-vous envie de m'y voir?

Athalie vous a bien inspiré. Vous parlez de cette représentation d'une manière animée qui nous a charmés. Moi, qui n'aime pas trop que vous vous dépensiez en feuilletons, je crois que j'aurais permis qu'on imprimât voire lettre dans un journal, parce qu'aucun n'a si bien dit que vous. Nous admirons la perfection de Racine, qui, livrant à des acteurs des rôles soignés jusque dans les moindres détails, leur donne tant d'occasions de varier les effets, tantôt avec tel vers ou tel autre, et qui procure une impression nouvelle au spectateur le

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plus habitué i ses beautés. Vous savez comme il y a longtemps que je fais profession d*aimer le rôle de Joad, et comme je déplorais qu'aucun acteur ne l'eût entendu. Que je serais heureuse d'assister avec vous à un tel spectacle !

Certainement, je crois que, vous autres doctrinaires, vous êtes plus gais et plus dispos que tous les autres. Il n'y a de sérénité que dans la conscience de la raison. Royer-GoUard a vraisemblablement le teint plus frais que M. Mole. Il est pourtant singulier que celui-ci soit si animé contre le choix des pairs des Cent-Jours. Mon fils, je vous avoue que cela me fait trembler pour la pauvre nature humaine. Quand je la vois sujette à de telles bizarreries, je me défie de moi, de vous, d'eux, de tout le monde, et je dis avec madame de Staël : c Nos passions nous ramènent toujours dans le cercle d'où nos idées tendaient à nous tirer. > Je viens de relire son livre, de cette chère femme ; il m'a plu encore davantage : c'est un vrai catéchisme. On aura tort, très grand tort, si on le perd de vue.

Je pense que, lorsque mes lettres tournent à des questions, elles vous ennuient mortellement. Je voudrais avoir avec quelque imbécile une correspondance toute de demandes et de réponses ; mais

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je suis fort délaissée, et hors vous, mon enfant, le monde va et fait comme si j'étais à peu près morte. Au bout du compte, il a raison, car je ne vis guère, et je vous regarde.

CDXXIII.

CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT. A LILLE

Paris, dimanche 21 mars 1819*

C'était hier le 20 mars*, et l'on nous avait flattés pour ce jour-là d'une petite révolution, ou au moins d'une petite émeute.Paris est encore debout, cependant. Puissent se passer ainsi tous les jours de crise que l'on nous promet 1 Le seul événement d'hier est que cet ambassadeur de Perse en Angleterre, qui fait notre joie depuis huit jours, devait aller chez le roi en grande cérémonie. Tout était prêt ad hoc. Point du tout. En réglant le cérémonial, il a voulu être sur un pied d'iégalité avec le roi. Il voulait que le roi se levât quand il serait debout.

1. Anniversaire de la rentrée de TEmpereur à Paris, au retour de nie d'Elbe.

et s'asseoir quand le roi serait assis. On lui a dit que le roi avait la goutte, et qu*il ne se levait pas ; alors il a demandé à être roulé dans un fauteuil, parce que le roi est roulé dans un fauteuil. Après bien des débats , il n'y a pas eu moyen de s'entendre, attendu qu'il disait toujours que, s'il faisait la moindre concession, il aurait le cou coupé à son retour en Perse. Bref, il n'a pas été reçu, et il part aujourd'hui*. Voilà la conversation de tout Paris. On éprouve tous les jours qu'il est bien difGcile de tirer quelque chose de bon de la Chambre actuelle. On avait préparé une excellente loi sur la Presse ; il paraît impossible de la faire passer. Il est évident qu'il n'en est pas moins convenable de la présenter telle qu'elle a été conçue, en laissant à la Chambre le travail et la responsabilité des amendements qui la défigureront. De celte manière, on conserverait un air de bonne grâce vis-à-vis de la nation, et le ministère n'endosserait pas les fautes des ventrus ; mais, par un très faux calcul, on aime mieux faire d'avance à la loi les changements

1. Mon père n'était pas bien informé, oa du moins Taifoire 8*e8t arrangée qaelques jours plus tard. L'ambassadeur Mirza- Abdoul-Hassad-Khan a été reçu, le 30 mars, par le roi, entouré des princes, des maréchaux, des grands dignitaires, des ministres et de toute la cour.

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que ceux-ci demandent, et c'est ainsi qu'après l'avoir promise et annoncée comme le gage de la franchise et de la libéralité du ministère , on ne présentera qu'une œuvre très imparfaite, contradictoire dans sa théorie, et d'une application difficile.

Une chose m'est tous les jours plus démontrée, c'est qu'on ne termine pas les révolutions avec les hommes qui les ont faites. Quelle inconséquence que de proclamer l'union, et de mettre en présence les hommes qui ont combattu les uns contre les autres ! Quoi I vous prêchez l'oubli du passé, et par vos lois vous évoquez tous les noms tristement célèbres dans notre histoire depuis trente ans ! De là toutes les bizarreries de notre situation. C'est ainsi que l'on a regardé comme un outrage à l'égalité la disgrâce des grands seigneurs de la cour de Bonaparte ; comme une mesure nationale, leur rappel dans la Chambre des pairs ; comme une garantie donnée à la liberté, le retour de ses généraux ; comme un outrage fait à la justice, l'exil des hommes de nos troubles les moins intéressants! La politique la plus simple conseillait de dater d'hier, et de s'armer du présent pour conquérir l'avenir. Mais on est venu nous parler

au nom du passé, el la nation aussi s'est rejetée sur le passé, et elle a tenu presque à 93 parce qu'on s'attaquait à 88. Il faut absolument sortir des hommes de quarante ans. Il n'y a pas beaucoup plus de lumières dans les hommes plus Jeunes, mais il y a moins de préjugés. Ce sont des esprits neufs, par conséquent capables d'accepter de nouvelles idées ; ils comprennent.

Vous aurez lu la dernière Minerve ? Elle est un peu sèche, mais elle est vraie sous bien des points, et il est bon que certaines vérités soient dites. Je suis fâché que ce soit la Minerve qui les dise, mais enfin la raison est à tout le monde; la popularité est au concours, et je ne comprends pas les plaintes de ceux qui reprochent aux indépendants leurs succès. Que ne le leur prenaient-ils? Ce succès, et la Chambre nous en donne continuellement la preuve, est bien facile à interrompre ; mais il faut y travailler, car il est trop vrai que, dans certains départements, les faiblesses et les hésitations du dernier ministère ont fait un grand mal. Au Mans, s'il y avait un moyen d'empêcher le choix de Benjamin, ce serait de le présenter comme trop royaliste. 11 paraît que, si l'on n'y avait pas pris avec lui des engagements, il y a trois mois, on cherche-

rait dans une classe plus obscure de la société quelque nom moins connu et cependant plus menaçant, quelque Brutus de la rue, quelque républicain de province.

CDXXIV.

MADAME DE RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS

Lille, landi 22 mars 1819.

Votre père a reçu une lettre de Toulouse fort détaillée. On lui mande que les sociétés secrètes se réunissent de plus en plus; que les missions ont échauffé le bas peuple ; que le bruit qu'il faut se prémunir contre une tuerie qu'on annonce jette l'alarme, et que, très certainement, il gronde quelque chose. L'homme qui mande cela est incapable de rien inventer. Il est sûr qu'il y a en France des gens assez fous pour croire que ce qu'ils appellent la gtierre civile serait leur ressource. En attendant, il me semble qu'on ne peut pas pousser l'insolence plus loin que ne le fait Fiévée dans le dernier Conservateur. Ses injures me paraissent pourtant

moins habiles que le dernier morceau de Benjamin qui nous a donné très i penser. Je ne sais si je me trompe, mais la situation de celui que nous appelions Yamoureux^ semble chaque jour se hérisser de plus de difficultés; chacun a Pair d'espérer de le gagner. Je vous avoue que je le plains, et que je m'inquiète un peu pour lui. De plus, Fiévée a raison, la Chambre des députés est réellement cassée de fait, car elle n'inspire plus confiance. On se détourne facilement de ce qui ne doit pas durer; et, dans ma petite politique, je vois égal inconvénient, pour vous autres, à lui présenter ou ne pas lui présenter vos lois. Enfin, toute cette session-ci est molle et ne rassure point. Voilà comme les choses m'apparaissent au coin de mon feu, ou je raisonne en ignorant beaucoup, et toute prête à quitter mes idées quand on me dira que je me trompe.

J'ai reçu une lettre de la rue Quincampoix. Votre Pauline' m'a entendue aussi bien qu'elle pouvait '

m'entendre ; elle me dit qu'elle croit bien que, ,

lorsqu'on est un peu distingué, il vaut mieux faire \

des ouvrages de principes que de circonstance, et I

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