‹ Correspondance de Montesquieu (volume 2)Chapitre 106 sur 489 · I. Thomas Nugent (7 1772), cf. la lettre · texte numérisé non relu

I. Thomas Nugent (7 1772), cf. la lettre

DE MONTESQUIEU l35

Vous devez avoir déjà reçu bien des compliments sur ce dernier ouvrage: tout ce que je vois en est enchanté. Mais, comme l'application est nécessaire pour bien sentir toutes les beautés de ce livre, il n'est pas étonnant que, dans ce pays où l'on ne saurait s'appliquer à rien, il se trouve de ces critiques qui condamnent ce qu'ils n'entendent pas. On m'a dit que, parmi nos ministres, il y en a qui regardent votre livre comme dangereux, ce qui prouve qu'ils sont plus dangereux eux-mêmes que le livre. Ces MM. voudraient peut-être que nous n'eussions d'autre motif de notre obéissance que la crainte, et regardent l'honneur comme un principe trop faible pour assurer leur autorité et notre soumission; il arrive de là qu'ils rejettent tout le monde dans la licence et nous en voyons tous les jours les effets dans ces vers abominables qu'on adresse dans toutes les maisons de Paris.

Quant au tableau que vous faites de la constitution de l'Angleterre, il me paraît juste dans tous ses points et des gens mieux instruits et plus habiles que moi en pensent de même. Le dernier chapitre du premier tome' est admirable : vous y dépeignez non seulement les avantages, mais les inconvénients de ce gouvernement et, pour me servir de vos propres termes, vous joignez la grâce de Raphaël à la force de Michel-Ange. Mais ayez patience : vous recevrez bientôt des applaudissements de toutes les nations.

Le départ de M. de Mirepoix n'est point fixé et

I. Livre XIX, ch. 27, dont voici les derniers mots : c On y trouverait quelque chose qui approcherait plus de la force de Michel-Ange que de la grâce de Raphaël. >

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l'arrivée de M. de Richmond est très douteuse. Il est ridicule, selon moi, d'attribuer la difficulté de l'envoi de ce dernier au bruit qui a couru que le roi Georges ne voulait pas envoyer ici un duc, si le Roi ne lui en envoyait pas aussi un. M. de Mirepoix vaut sans contredit M. de Richmond et, puisque le feu Empereur l'a bien voulu le [sic] recevoir dans le temps que M. de Lichtenstein' était ici, Sa Majesté Britannique aurait mauvaise grâce de chicaner là-dessus. Je croirais plutôt ce que Dornville m'en mande : c'est qu'on ne veut pas donner à ce duc tout l'argent qu'il demande, et vous savez que dans ce pays-là on ne veut point perdre par les emplois, quelque honorables qu'ils soient. D'ailleurs M'"^ de Richmond est devenue infirme et n'a nulle envie de passer la mer, et son mari ne peut se séparer d'elle.

J'aurai soin d'annoncer au héros dont vous faites une mention si honorable et en si peu de mots^ le présent que vous lui destinez et que j'ose répondre d'avance de sa reconnaissance; il vous désirait beaucoup lorsqu'il était ici. J'ai bien peur qu'il n'essuie bientôt une nouvelle persécution, mais sur cela, comme sur bien d'autres choses, silence.

Tous ceux et celles dont vous vous êtes souvenu me chargent de vous faire mille compliments. M"* de Bulkeley dit qu'elle a eu bien du plaisir à vous lire, mais qu'elle en aurait encore davantage à vous voir.

Adieu, mon cher Président, aimez-moi autant que

1. Joseph -Wenceslas, prince de Lichtenstein (1696- 1772), ambassadeur à Paris de lySS à 1741.

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