‹ Correspondance de Montesquieu (volume 2)Chapitre 164 sur 489 · MONTESQUIEU A DOMVILLE · texte numérisé non relu

MONTESQUIEU A DOMVILLE

Minute autographe. Arch. de La Brède.

[22 juillet 1749.]

Comment pourrai-je vous marquer ma reconnaissance de toutes les amitiés que vous me témoignez? Je vous suis infiniment obligé de la part que vous voulez bien prendre à mes misérables yeux. J'étais effectivement venu pour m'informer des succès ou des ravages de l'oculiste prussien et ce que j'ai trouvé m'a déterminée ne point me mettre entre ses mains et votre lettre m'a beaucoup confirmé dans cette pensée. Cet homme fait très adroitement des opérations téméraires, lucratives pour lui et à la fin fatales pour les malades; il a l'art d'abattre les cata. ractes qui ne sont pas mûres, mais l'expérience générale de toutes ses opérations a fait voir qu'il ne faut point abattre les cataractes avant leur maturité.

Je vous suis obligé de l'exemplaire de VEsprit des lois que vous avez bien voulu me faire tenir et je vous prie de vouloir bien en remercier de ma part le libraire; cette édition me paraît faite avec soin. Quand l'édition anglaise paraîtra, il me fera plaisir de m'en envoyer aussi un exemplaire. Je serai

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glorieux de parler dans une aussi belle langue et je suis bien aise que la personne qui traduit soit aussi intelligente que vous me le marquez.

Vous me mandez que vous m'envoyez un petit écrit que Milord Bath vous a remis; je ne l'ai point trouvé dans votre lettre et j'en suis bien fâché: l'approbation de Milord Bath est la meilleure pièce de mon sac. Si vous trouvez l'occasion de lui faire ma cour et de lui marquer combien une si haute approbation me touche, vous me ferez bien plaisir. Je vous donnerai, s'il vous plaît, la même commission pour Milord Granville' et Milord Chesterlield ; j'aurais bien envie de me donner l'honneur de leur écrire, mais je crains qu'il n'y ait trop de vanité à cela.

Ne vous verrons-nous jamais dans ce pays ici? Nous en parlions encore hier, M™^ de Bulkeley et moi. M^^ de Mirepoix part aujourd'hui 22^^ ; elle trouvera à Compiègne M. de Mirepoix et ils continueront leur route. Je lui ai dit qu'elle devait chercher à vous connaître et je vous dis la même chose; en vérité nous vous envoyons tout ce qu'il y a de mieux dans ce pays ici, je parle des deux.

Vous me demandez ce que j'augure sur votre gouvernement. Je ne suis pas assez téméraire pour hasarder mon sentiment. Je crois pourtant que dans l'Europe le dernier soupir de la liberté sera poussé par un Anglais; je crois même que vous retarderez la promptitude de la chute entière des autres nations. Ce que vous dites des formes est en vérité bien sensé,

a) Biffé: partira demain, i g de ce mois.

John Carteret, comte de Granville ( 1690- 1763).

aussi bien que la difficulté de substituer un autre système: cela seul serait capable d'arrêter ceux à qui ce système paraîtrait incommode, sans compter que votre liberté tient à votre commerce et votre commerce en quelque façon à votre existence.

Je lis actuellement l'admirable ouvrage de Milord Anson'. Il y a bien des choses dont les Espagnols pourraient profiter, mais comme les moines, qui sont assez mal traités, ne seront pas bien aises qu'on les sache en Espagne, l'Inquisition défendra le livre et on n'en saura rien". Je le lis et le relirai; c'est un livre plein de lumières à ce qu'il m'a paru''.

Je vous prie, Monsieur, de me conserver toujours votre précieuse amitié; la mienne est à vous jusqu'à la mort.

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