LE DUC DE NIVERNAIS A MONTESQUIEU
Autographe. Arch. de La Brède.
A Frascati, le 4 mai lySo.
J'ai l'honneur de vous envoyer, Monsieur, les remarques ou critiques de Ms^ Bottari, examinateur de votre excellent ouvrage. Elles ont été faites en italien et le cardinal Passionéi, qui a voulu mettre du sien dans cette affaire, les a traduites en français, chose au moins très inutile, mais dont je l'ai pourtant bien remercié, car c'est ainsi qu'il faut traiter avec lui : éloges, admiration et remerciements excessifs, c'est là son régime. C'est un homme qui ne fait rien, et à qui on fait faire ce qu'on veut en lui donnant à entendre qu'il fait tout et tout à merveille. En partant de cette connaissance de son caractère, je pense qu'il serait bon que vous lui écrivissiez une grande lettre de gratitude, dont la substance, noyée dans un océan d'adulations, serait que vous savez bien que sans lui vous étiez perdu, et qu'avec lui vous êtes certain de ne pas l'être.
Quant aux remarques de l'examinateur, je ne vous en dois rien dire, puisque vous les verrez et que vos
yeux sont certainement bien supérieurs aux miens. Il me paraît que quelques-unes sont dictées par divers préjugés, mais non pas écrites avec un mauvais esprit, et je pense qu'il sera aisé de donner satisfaction sur la plupart et de ne pas laisser pierre sur pierre des autres. A propos de celles qui regardent le monachisme et l'oisiveté des moines, me permettriez-vous de vous rappeler deux ouvrages ecclésiastiques et irréfragables, dont il me semble que vous pourriez faire usage? L'un est le traité de l'abbé de la Trappe' sur les études monastiques, où il attribue les désordres des moines et le relâchement de la discipline parmi eux à la cessation du travail des mains, et l'autre est une Vie de saint Pacôiiie, écrite, je crois, par saint Jérôme, dans laquelle celui-ci rapporte que saint Pacôme eut une vision d'un ange qui lui apparut priant Dieu alternativement et faisant un travail des mains; par où, dit Tauteur, le saint ermite comprit que Dieu lui indiquait la vie que devaient mener les moines. Peut-être pourriez-vous employer utilement ces deux armes dans votre réponse.
Je sens bien que, depuis feu Gros-Jean, qui remontrait à son curé, rien n'a été plus impertinent qu'un ambassadeur osant suggérer quelque chose à l'auteur de VEsprit des lois, mais j'espère que vous voudrez bien me pardonner cette hardiesse en faveur des sentiments qui me l'inspirent. Faites-moi la grâce de leur rendre justice ainsi qu'au fidèle attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être.
1. De la sainteté et des devoirs de la vie monasti'iue, par Rancé. Paris, 1 684-1 683, 3 vol. in-4''.
DE MONTESQUIEU i^O
Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Le duc de Nivernais.
Je mets cette lettre dans mon paquet à M. de Puysieulx, afin que le prix de son port ne soit pas si disproportionné au peu qu'elle vaut.