JACOB VERNET A MONTESQUIEU
Autographe. Arch. de La Brède.
Genève, le i5 juin i-jbo.
Vous allez être surpris. Monsieur, du sujet sur lequel je prends la liberté de vous consulter. Il s'agit d'aider à nous décider sur une question de style, mais qui regarde toute une version de la Bible en français'. Vous savez, Monsieur, que jusqu'à présent les protestants ont gardé le style
I. Sur le rôle de Vernet dans la commission instituée à Genève pour la revision des versions bibliques, cf. de Budé, Vie de Jacob Vernet, chapitre V, Pour la question particulière de l'emploi du Vous et du Tti, Vernet consulta plusieurs écrivains célèbres : Voltaire, Fontenelle, Formey, etc., et publia leurs réponses dans ses Lettres sur la coutume vioderne d'employer le vous ait lieti du tu... L.i Haye, 1/32, in-S».
simple, antique, en faisant dire toi à tous les anciens personnages et à Dieu même, au lieu que vos Messieurs mettent partout le votis au singulier, selon la civilité moderne. Quelques-uns de nos Messieurs, en refondant notre version de la Bible, où il y a en effet des phrases qui ont vieilli et des endroits qui peuvent être mieux éclaircis par les services que nous fournit aujourd'hui la critique, voudraient, qu'excepté les cas où Dieu parle et où l'on parle à Dieu (en quoi les protestants veulent absolument conserver l'usage du toi), nous devions, quand le dialogue se passe d'homme à homme, mettre le vous partout où le mettrait la civilité moderne.
Je m'y oppose pour les raisons suivantes : que l'usage du toi est en lui-même plus conforme à la nature, plus bref, plus clair et plus vif que le vous pris au singulier; qu'il représente mieux la simplicité antique et l'air oriental; que bien loin qu'il soit bas, nous l'ennoblissons dans la poésie et dans la prière à Dieu. Je cite les Lettres Persanes aussi bien que VEspion Turc, pour montrer que ce langage plaît, comme caractérisant mieux un Asiatique. J'ajoute que, ne voulant pas mettre le vous en parlant à Dieu, il n'y a pas plus de raison de le mettre en parlant aux hommes; que le mélange de l'un et de l'autre, qui est pratiqué par quelques auteurs, comme Vaugelas, etc., ne saurait se faire aussi heureusement dans un livre comme l'Ancien Testament, où il s'agit de peindre des mœurs plus simples et où il y a plus d'interlocuteurs de différents ordres, et de cas variés sur lesquels on ne sait lequel préférer du vous ou du toi, puisqu'il
faut y faire parler Dieu, les Anges, Satan, et des hommes de toute condition; que le mélange du vous et du toi peut produire beaucoup d'incongruités et de bigarrure, qu'il est difficile de le bien ménager, et que l'unique moyen de se tirer de ce labyrinthe, c'est de garder uniformément le toi, auquel tout notre peuple est accoutumé dans ce livre et qui représente mieux la manière de l'original. Voilà en substance mes raisons, qu'il a fallu déduire par écrit, et qui sont goûtées de plusieurs de nos bons juges. Mais il y en a qui m'opposent l'usage le plus général de vos bons traducteurs, qui semble devoir nous faire la loi.
Si je me trompe. Monsieur, dites-le-moi franchement; je suis tout prêt à céder. Si j'ai raison, appuyez-moi de votre suffrage, qui sera d'un grand poids auprès de nos Messieurs, de quelque côté qu'il penche.
Je suis fâché d'être obligé de vous demander une réponse sur-le-champ, mais il n'y a plus que onze jours pour décider cette question dans une assemblée qui doit se tenir avant nos vacances. S'il est possible, Monsieur, faites-moi la grâce de me déclarer votre avis sans délai, ne fût-ce qu'en quatre lignes, et en renvoyant à la motiver plus à loisir. Cela suffira pour l'usage actuel que nous en pouvons faire, Auriez-vous cru d'être consulté pour une affaire qui regarde l'Eglise ? Mais vous êtes un oracle sur tout.
J'ai l'honneur d'être, avec le plus respectueux dévouement, votre très humble et obéissant serviteur.
J, Vernet.
P--S. — Il n'est pas nécessaire que je vous dise que la Défense de l'Esprit des lois qui a été réimprimée ici, a paru un modèle de réponse à une sotte critique.
A Monsieur, Monsieur le président de Montesquieu, rue Saint- Dominique, près des Jacobins^ faubourg Saint-Germain, — à Paris.