‹ Correspondance de Montesquieu (volume 2)Chapitre 221 sur 489 · MONTESQUIEU A J. VERNET · texte numérisé non relu

MONTESQUIEU A J. VERNET

J. Vernet, Lettres sur la coutume... (La Haye, 1752), p. ibj. — Laboulaye, VII, 346.

26 juin lySo.

Si je ne suis pas trop présomptueux, Monsieur, pour répondre à une question qui n'est que très incidemment de mon ressort, je vous dirai que je suis très fortement de votre avis et qu'il ne faut point, dans une traduction de la Bible, employer le terme de vous au singulier. Vos raisons me paraissent extrêmem.ent solides.

1° Je pense qu'une version de l'Écriture n'est point une affaire de mode, ni même une affaire d'urbanité.

2° Il me semble que l'esprit de la religion protestante a toujours été de ramener les traductions de l'Ecriture à l'original. Il ne faut donc point, en traduisant, faire attention aux délicatesses modernes. Ces délicatesses mêmes ne sont point tant des délicatesses, puisqu'elles nous viennent de la barbarie.

3" Le style de l'Écriture est plus ordinairement T. u. 37

poétique, et nous avons très souvent gardé le toi pour la poésie :

Grand Roi, cesse de vaincre, ou je cesse d'écrire ' ;

ce qui est bien autrement noble, que si Despréaux avait dit :

Grand Roi, cessez de vaincre.

4° Dans votre religion protestante, quoique vous ayez voulu lire votre Bible en langue vulgaire, vous avez eu pourtant l'idée d'en conserver le caractère original et vous vous êtes éloignés des façons de parler vulgaires. Une preuve de cela, c'est que vous avez traduit la poésie par la poésie.

5° Notre vous étant un défaut des langues modernes, il ne faut point choquer la nature en général et l'esprit de l'ouvrage en particulier, pour suivre ce défaut. Je crois que ces remarques auraient lieu dans quelque livre sacré de quelque religion quelconque, comme YAlcoran, les livres religieux des Guèbres, etc. Comme la nature de ces livres est de devoir être respectés, il sera toujours bon de leur faire garder leur caractère original et de ne leur donner jamais des tours d'expressions populaires. L'exemple de nos traducteurs, qui ont affecté le plus beau langage, ne doit pas plus être suivi que celui du prédicateur du Spectateur anglais, qui disait que, s'il ne craignait pas de manquer à la politesse et aux égards qu'il devait avoir pour ses auditeurs, il prendrait la liberté de leur dire que leurs déportements les mèneraient tout droit en enfer.

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