‹ Correspondance de Montesquieu (volume 2)Chapitre 312 sur 489 · I . Ambassadeur de France à Constantinople · texte numérisé non relu

I . Ambassadeur de France à Constantinople

DE MONTESQUIEU Sq?

dre vos conséquences, sans pouvoir parvenir à les détruire. Enfin je vous ai relu pour la troisième fois, toujours avec un plaisir égal, mais pour tâcher de m'incorporer vos idées.

Que direz-vous si, par hasard, vous recevez quelques remarques sur ce que vous avez dit de ce paysci, qu'à la gloire de votre génie et à la confusion de ceux qui l'habitent depuis quarante ans, vous connaissez mieux qu'eux? Ces remarques seront peu importantes : ce sera de simples faits dont vous pourrez tirer meilleur parti que moi, car vous jugez bien que le plus sincère de vos admirateurs ne deviendra pas votre critique, si ce n'est dans la réponse, quoique charmante, que vous avez daigné faire au fat et impertinent qui a voulu se faire un nom en vous attaquant et qui n'est digne que de votre mépris et de celui des honnêtes gens et de toutes les personnes qui ont du goût. Quant à moi, je reconnais qu'entre les obligations que je vous ai, vous m'avez développé deux points qui étaient encore obscurs pour moi : l'un est le gouvernement des Anglais, l'autre Thonneur, notre idole, à qui notre nation sacrifie tout depuis tant de siècles, quoique la plupart eussent pu dire avec raison qu'ils rendaient un culte au dieu inconnu.

Les charmes de VEsprit des lois m'ont eno-ao-é à revoir les Causes de la décadence de l'empire romain : j'y ai retrouvé beaucoup de traits profonds et instructifs qui m'avaient échappé. On peut et on doit même vous aimer à la première vue; mais, pour rendre justice à vos ouvrages, il faut les lire plus d'une fois. Cependant, comme on ne peut pas continuellement s'occuper de sujets sérieux dans un pays

de peste, d'incendies, de rébellions, et de nullité d'hommes sociables, j'ai cherché de l'amusement : je l'ai trouvé dans les Lettres Persanes, Vous voyez, mon cher Président, que j'ai voulu absolument passer quelque temps de suite avec vous et me dédommager de n'en avoir pas joui autant que je l'aurais pu pendant que j'étais en France,

Combien de fois n'ai-je pas désiré, dans mes châteaux en Espagne, — et c'est ici un lieu propre à ces édifices, — que vous fussiez encore dans le goût des voyages, espérant que votre curiosité vous aurait porté avoir des gens dont vous avez parlé si juste. J'aurais, je crois, volontiers augmenté mes années et diminué les vôtres pour vous en inspirer la pensée et vous en donner la force : mais pourquoi s'entretenir d'impossibilités avec quelqu'un à qui j'ai l'obligation de connaître des vérités? pourquoi offrir de me charger d'années à quelqu'un sur qui les temps ne prendront jamais rien, moi qui supporte celles que j'ai passées assez inutilement avec quelque peine? Je dois me contenter de vous donner de mes nouvelles et de vous demander des vôtres; je devais vous remercier de vos bienfaits : c'est pour m'en acquitter que je vous écris, vous priant d'être persuadé que, quoique j'habite un pays barbare, je ne le suis pas devenu au point de n'être pas toujours pénétré d'estime pour vous, que l'éloignement ne m'empêche pas de connaître le prix de votre amitié et que je suis avec un attachement inviolable, mon très cher Président^ votre très humble et très obéissant serviteur.

Des Alleurs.

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