‹ Correspondance de Montesquieu (volume 2)Chapitre 384 sur 489 · MONTESQUIEU A GUASCO · texte numérisé non relu

MONTESQUIEU A GUASCO

Lettres familières (XLIV), p. 1S6. — Laboulaye, VII, 41 3.

Je trouve, mon cher comte, vos raisons assez bonnes pour ne point vous engager légèrement = ; mais je crois que celles qu'on a pour vous retenir sont encore meilleures; et j'espère que votre esprit patriotique s'y rendra.

Je vois par là, avec bien de la joie, que ce que l'on m'a dit des soins qu'on prend de l'éducation des archiducs est très réel. Il ne suffit pas de mettre auprès d'eux des gens savants; il leur faut des gens qui aient des vues élevées et qui connaissent le monde; et je crois, sans blesser votre modestie, qu'à ces titres vous devriez avoir des préférences. Le

1. Mme Lallemand de Betz, femme du fermier général. M"' Du Deffand était chez elle à la fin de lyôS. Cf. la Correspondance de M"" Du Deffand, éd. de Lescure, I, 186.

2. Cf. VÉloge de Guasco, par Dacier (Mémoires de l'académie des Inscriptions, t. XLV, p. igS): « L'Impératrice, qui désirait de récompenser en lui les services de ses frères, lui donna la moitié des revenus de la mense primatiale de Malines, et voulut le retenir à Vienne, en lui confiant la place de directeur des études des archiducs pour la partie de l'histoire. »

département de l'étude de l'histoire est un de ceux qui importent le plus à un prince; mais il faut lui faire considérer l'histoire en philosophe et il est bien difficile qu'un régulier, ordinairement pédant et livré par état à des préjugés, la lui développe dans ce point de vue, lors surtout qu'il s'agira de temps critiques et intéressants pour l'empire. Si l'on délivre de cette épine le département que l'on vous propose, j'aime trop le bien des hommes, pour ne pas vous conseiller de passer par-dessus les autres difficultés qui s'opposent à la réussite de cette affaire.

Avec quelques précautions, le climat de Vienne ne nuira pas plus à vos yeux que celui de Flandre, à moins que vous ne préfériez la bière au vin de Tokai. Quant aux convenances d'étiquette de Cour, je suis persuadé qu'on pense assez juste pour ne pas perdre un homme utile, pour de si petites choses. Je me repose là-dessus sur les vues supérieures de Marie- Thérèse. Vous voyez que je ne vous dis pas un mot des vues de fortune, parce que je sais que ce n'est pas ce qui vous touche le plus. Je vous prie de ne me pas laisser ignorer votre résolution, ou la décision de la Cour : elle m'intéresse autant pour elle que pour vous.

Si vous continuez d'être libre, je vous conseille l'entreprise dont vous me parlez. Un chanoine doit être bien plus en état qu'un profane de traiter de V Esprit des lois ecclésiastiques . Votre plan serait fort bon, mais je trouve le repos encore meilleur et j'abandonne ce champ de gloire à votre zèle infatigable.

Adieu.

[A l'abbé de Guasco,] — à Vienne.

Lettres familières (XLV), p. 190.— Laboulaye, VII, 417.

De La Brède, 28 septembre lySS.

Mon cher ami,

Vos titres se multiplient tellement que je ne puis plus les retenir. Voyons... comte de Clavières, chanoine de Tournai, chevalier d'une croix impériale', membre de l'académie des Inscriptions, de celle de Londres, de Berlin et de tant d'autres, jusqu'à celle de Bordeaux; vous méritez bien tous ces honneurs, et bien d'autres encore.

Je suis bien aise que vous ayez eu du succès dans la négociation pour votre chapitre-. Il est heureux de vous avoir et fait bien de vous députer à la Cour pour ses affaires, plutôt que vous retenir pour chanter et pour boire : car je suis sûr que vous

1. t L'Impératrice venait d'accorder une croix de distinction portant l'aigle impérial avec le cliiffre du nom de Marie-Thérèse, au chapitre de Tournai, le plus ancien des Pays-Bas, et le seul où l'on entre faisant preuve de noblesse. > (Guasco.)

2. « En vertu d'une bulle de Martin V. ce chapitre, comme plusieurs autres d'Allemagne, doit être composé de deux classes de chanoines: de nobles et de gradués. Des gens intéressés à tenir ce corps dans leur dépendance faisaient fréquemment des brèches à la maxime établie, pour y faire entrer de leurs créatures, propres à seconder leurs vues; c'est pour obvier aux suites des altérations faites contre sa constitution que ce chapitre chargea ce député d'obtenir un diplôme de Sa Majesté l'Impératrice, qui arrêta le cours de cet abus en fixant d'un côté les degrés de noblesse qu'on doit prouver pour être reçu dans la classe des nobles et prescrivant, de l'autre, qu'il ne suffirait pas que les licenciés et docteurs eussent une patente de ces grades, qu'on achetait souvent, mais qu'ils ne seraient considérés pour tels qu'après avoir fait un cours en règle pendant cinq ans à l'université de Louvain, disposition également utile à l'encouragement des études de cette université et au chapitre, qui en ressent déjà les effets salutaires par le nombre de sujets distingués qui s'y accroît tous les jours depuis. » (Guasco.)

négociez aussi bien que vous chantez mal et buvez peu.

Je suis fâché que l'affaire qui vous regardait personnellement ait manqué'. Vous n'êtes pas le seul qui y perdiez; et il vous reste votre liberté, qui n'est pas une petite chose. Mais l'étiquette ne dédommagera pas de l'avantage dont on s'est privé; quoique je soupçonne qu'il pourrait bien y avoir d'autres raisons que l'étiquette, que l'exemple des autres cours aurait pu faire abandonner. Quand certaines gens ont pris racine, ils savent bien trouver des moyens pour écarter les hommes éclairés ; d'ailleurs vous n'êtes point un bel-esprit du pays de Liège ou de Luxembourg. Je me réserve là-dessus mes pensées.

Votre lettre m'a été rendue à La Brède, où je suis. Je me promène du matin au soir en véritable campagnard; et je fais ici de fort belles choses en dehors.

Vous voilà donc parti pour la belle Italie. Je suppose que la Galerie de Florence vous arrêtera longtemps. Indépendamment de cela, de mon temps cette ville était un séjour charmant; et ce qui fut pour moi un objet des plus agréables fut de voir le premier ministre du Grand-Duc sur une petite chaise de bois, en casaquin et chapeau de paille, devant sa porte ^ Heureux pays! m'écriais-je, où le premier ministre vit dans une si grande simplicité et dans un pareil désoeuvrement. Vous verrez M""^ la marquise Ferroni et l'abbé Niccolini; parlez-leur de moi. Embrassez bien de ma part M^"" Cerati, à Pise; et pour Turin, vous connaissez mon cœur, notre

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