‹ Correspondance de Montesquieu (volume 2)Chapitre 471 sur 489 · MONTESQUIEU AU CHEVALIER DE BRUANT · texte numérisé non relu

MONTESQUIEU AU CHEVALIER DE BRUANT

Vous me demandez, mon très illustre, quel est le pays où l'homme peut jouir d'une entière et honnête liberté. Partout, mon cher Philinte, où il y a des hommes et des lois. Le sage est libre à la cour d'un tyran; le sage voit son bonheur dans lui-même. La raison, sa conscience sont le trône de sa liberté. La fortune, l'injustice, rien ne peut altérer son âme ni son repos. Il jouit en lui, et sa joie calme est toujours riante, douce et constante.

Quoi, parce que vous voyez commettre sans cesse des violences, des iniquités et des crimes atroces par les ministres, par les grands et par presque tous les hommes en place, vous voulez pour cela vous dérober à la société, à laquelle vous devez tout, pour laquelle l'homme de bien, le vrai citoyen se sacrifie sans murmurer des outrages qu'il en reçoit. Faut-il, parce qu'un prince s'endort dans la crapule, tourmente ses pauvres sujets et les dévore, faut-il vous expatrier, abandonner vos amis et les malheureux qui vous adressent leurs plaintes et qui fendent votre cœur? Non, mon cher et sensible ami; méprisez le prince injuste et cruel, mais aimez les hommes et surtout les infortunés.

Fuyez les tourbillons impétueux des cours; oubliez, s'il se peut, que le prince est environné d'aimables pervers et de cruels scélérats, qui se jouent de sa stupide ignorance et de ses faiblesses; venez chercher dans la province le repos, l'amitié et le bonheur, qui n'habitent jamais auprès de la grandeur et de la puissance, ni dans le séduisant et dangereux fracas des capitales. Retirez-vous à la campagne avec quelques amis aussi éclairés et aussi honnêtes que vous. Lisez souvent Platon, Montaigne, Charron et Rabelais. Habituez-vous à faire du bien aux laboureurs, les seuls et les éternels malheureux, qui s'épuisent pour pouvoir subvenir à leurs besoins, victimes que la rapacité et la cruauté des traitants écrase sans cesse et avilit.

En faisant du bien, vous goûterez le plaisir le plus tendre, le plus vif et le seul qui console du malheur d'exister. Quand vous vous serez accoutumé à la vie champêtre, vous sentirez la joie et la paix renaître dans votre âme agitée et sensible. Elle s'agrandira, se fortifiera et s'élèvera jusqu'aux célestes régions du génie et de la philosophie. Libre comme l'air qu'on y respire, jetez alors sur le papier vos pensées comme elles naîtront. Votre âme jaillira des feux divins, qui échaufferont et éclaireront les lecteurs les plus indifférents et les plus ignorants. Lorsque vos tablettes seront remplies, mettez en ordre toutes vos pensées; épurez-les, et je vous dirai franchement l'effet qu'elles produiront sur mon esprit.

Adieu; avec une âme sensible comme la vôtre, de lajeunesse, de la santé et un peu de fortune, on devrait être heureux, si le bonheur était fait pour la vertu.

592 APPENDICE li

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