‹ Correspondance de Montesquieu (volume 2)Chapitre 472 sur 489 · MONTESQUIEU AU CHEVALIER DE BRUANT · texte numérisé non relu

MONTESQUIEU AU CHEVALIER DE BRUANT

Vous avez raison, mon cher Philinte, de croire et dire à tous vos amis que l'éducation fait l'homme; elle seule donne des vertus. C'est pourtant la chose la plus sacrée, la plus utile et la plus négligée dans presque tous les pays et dans toutes les conditions. On a trop écrit de préceptes vagues ou impraticables sur ce sujet intéressant. Locke, le sage Locke, le précepteur du genre humain, s'est trompé quelquefois comme les autres écrivains. L'éducation doit être relative au gouvernement, ou l'on a manqué son but. Un instituteur éclairé et patient étudie d'abord le sujet qu'il veut pétrir et former; puis peu à peu il infuse dans cette âme molle et tendre les maximes propres à son âge, à la trempe de son caractère et à son rang. Je sais qu'il y a des terres arides et ingrates qui ne reçoivent aucune impression favorable du laboureur; mais, outre qu'elles sont rares, je crois que l'ouvrier n'est pas assez habile ni assez fort pour pénétrer, ni pour remuer profondément cette terre.

Il y a un vice radical en France dans cette partie, et ce vice est inextirpable, parce qu'il vient des femmes. Elles qui se mêlent de tout, elles qui à la longue gâtent tout, détruisent tout. Un enfant se corrompt bientôt entre leurs mains, depuis deux ans jusqu'à six. A cet âge, on le livre aveuglément à un homme qu'il n'a jamais vu ni connu. Cet homme, quelque méchant qu'il soit, s'en charge par intérêt et non par goût. 11 végète dix années de suite dans le cercle étroit d'un collège ou dans la conversation

stérile et bruyante des femmes du grand monde. Ces instituteurs sont choisis par les femmes, qui ne s'attachent qu'à l'extérieur, jamais au mérite personnel, parce qu'elles ne sauraient le discerner, n'étant point dans l'habitude de réfléchir un instant sur des objets sérieux ou utiles.

Un abus encore très grand et très commun, qui nuit beaucoup à l'éducation et qui écarte l'homme de mérite et qui le dégoûte de cet état, c'est le peu de considération qu'on porte à l'instituteur ou précepteur, qui devrait être aussi respecté que le père même, puisqu'il est fait pour le remplacer en tout temps; lui à qui on confie l'héritier d'un nom illustre et cher à sa famille, lui qui doit former un citoyen respectable, un sujet soumis, qui doit honorer son nom et son rang, en faisant la gloire de la patrie. C'est donc cet homme chargé d'un tel emploi qu'on dédaigne dans les plus grands cercles, qu'on rebute, qu'on maltraite et qu'on laisse souvent mourir de faim. Un pareil abus, s'il était général, annoncerait la dépravation la plus honteuse et la ruine totale des mœurs. La haute noblesse est à l'abri de ce reproche. Si elle paye médiocrement, elle répare toujours par son crédit et par mille attentions affectueuses, ce que la fortune ne lui permet pas de prodiguer. La finance, au contraire, naturellement dure, insolente et pleine d'ostentation, insulte, humilie l'homme qu'elle récompense. N'ayant que de l'or à donner, elle vomit ses bienfaits.

En France, les femmes gâtent tout, parce qu'elles se croient propres à tout. Les hommes ont la puérile faiblesse de se plier à leurs caprices. La nature ne les a pourtant faites que pour obéir. Leur fragile

constitution annonce journellement la faiblesse de leur sexe. Sur ce chapitre, on se conduit encore plus mal à la Cour qu'ailleurs. Aussi le gouverneur, ayant intérêt de régner despotiquement sur son élève, il le laisse croître et végéter dans l'ignorance et dans l'oisiveté; il lui farcit l'esprit de toutes les minuties enfantines de l'étiquette, lui gonfle le cœur de la suprématie de son rang et de la petitesse de cette fourmilière qui rampe sur la terre. Tout ce qui l'environne doit servir de marchepied à sa grandeur et à ses plaisirs ; tout doit se prosterner devant lui au moindre signal. Il ne lui parle jamais des vertus sublimes qui honorent les princes et le trône: la bienfaisance, la justice, le courage, la fermeté et l'amour de la gloire. Aussi n'avons-nous jamais eu un grand homme parmi nos monarques. Car je n'accorde pas le nom de grand au conquérant; je le regarde comme le fléau, l'horreur et la honte du genre humain, que les peuples, par intérêt commun, devraient étouffer dès qu'il fait éclater le moindre projet d'ambition et de guerre.

Louis XII fut bon et juste, mais ignorant et faible; François P'" fanfaron, cruel et faux bel -esprit. Henri IV fut magnanime, brave chevalier, mais trop adonné aux femmes pour s'instruire et pour devenir philosophe. Louis XIV, l'exemple de la grandeur et de la petitesse, est le seul qui aurait pu effacer en vertus tous les monarques de la terre, s'il n'eût été corrompu et endurci dans sa jeunesse par de lâches adulateurs ambitieux. Il se nourrit toute sa vie d'orgueil et de fausse gloire. Il n'aima jamais un seul instant ses sujets et il osait exiger en despote qu'ils se sacrifiassent aveuglément pour lui plaire. Enivré

sans cesse de sa grandeur et de sa puissance, il s'imaginait que tout Tunivers devait travailler à son bonheur, 11 a été craint, obéi, idolâtré, haï, humilié, abandonné. Il a vécu comme un sultan, il est mort comme une femme. Ce sont les plus petits de ses sujets qui ont immortalisé son règne.

Il est donc presque impossible, mon cher Philinte, qu'il y ait jamais un grand homme parmi nos rois, puisqu'ils sont abrutis et avilis dès le berceau par une foule de scélérats qui les environnent et qui les obsèdent jusques au tombeau.

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