LE PÈRE CERATI A MONTESQUIEU
Autographe. Arch. de La Brède.
A Pi3e, ce i8 février 1749.
Monsieur,
M. le commandeur Solar, qui a passé par ici, il y a environ un mois, en allant à Rome en qualité d'ambassadeur de Malte, m'a prêté, Monsieur, pour vingt-quatre heures seulement les deux volumes de VEsprit des lois. Je m'y suis engouffré avec une avidité et avec un plaisir infinis, mais la rapidité d'une lecture resserrée dans si peu de temps n'a produit dans mon esprit qu'une espèce d'extase d'admiration. Il ne m'a pas été possible d'arranger dans ma mémoire et de bien approfondir tant de pensées si solides et si fertiles, dont cet excellent ouvrage est rempli. Je me suis cependant aperçu que presque chaque ligne est un flambeau pour l'esprit d'un lecteur instruit et attentif, qui jette de la lumière sur infinité de grands objets et qui les lui fait regarder d'une manière grande, intime et relative à une espèce de totalité politique qui est une source ou une pépinière de grandes vues fort utiles au bien du genre humain. En vous lisant. Monsieur, on acquiert des yeux bien supérieurs à ceux du vulgaire.
M. Vernet m'avait promis de m'envoyer cet admirable ouvrage dans le mois d'octobre passé, mais on ne m'a averti que depuis peu qu'il est parvenu dernièrement à Milan, de sorte qu'il me faudra dévorer encore pour quelques jours le chagrin de
la privation. Je n'ai pourtant pas voulu retarder plus longtemps les hommages que je dois à votre esprit supérieur et les félicitations plus vives et plus sincères sur la publication d'un ouvrage qui vous égale aux nomothètes [les] plus célèbres de l'antiquité. J'ose même dire que vous les surpassez par la justesse et l'amplitude de vos observations: elles ne sont pas bornées à quelque coin de la Grèce, ou même de l'Europe, elles ne proposent pas des règlements pour des espèces d'animaux différentes de la nôtre, mais elles sont propres à porter les sociétés de chaque pays à la perfection et au bonheur dont chacune est capable. Vous découvrez un certain ordre dans le chaos des caprices humains et vous inspirez des vues salutaires pour redresser, autant qu'il est possible, les folies et les passions, qui dominent sur notre globe. Voilà de quoi mériter bien des statues.
Je vis, il y a quelques semaines, une lettre de Paris qui me faisait craindre quelque tempête contre votre ouvrage et j'en fus indigné. J'osai même lâcher une invective un peu trop animée contre le tic des modernes reviseurs de Paris, qu'on appelait assez justement, quand j'étais dans cette grande ville, les pandours et les ruffians de la littérature. Tout ce qui ne ressent pas l'adoration du despotisme outré est sabré impitoyablement par ces Messieurs.
Vous me ferez une grâce sinsrulière si vous voudrez [sic] bien m'apprendre avec ingénuité le succès de l'ouvrage, et ce sera pour moi un plaisir infini si vous pourrez [sic] m'assurer qu'on vous laisse jouir tranquillement de la gloire que vous avez si bien méritée.
On m'a dit encore qu'on travaille à une seconde édition où il y aura quelque changement ou quelque addition. Je serais ravi d'être bien au fait de toutes ces anecdotes, pour l'intérêt que je prends à tout ce qui vous appartient. Je me flatte que vous êtes toujours persuadé qu'on peut être déboutonné avec moi sans aucun risque d'infidélité.
J'espère d'avoir la liberté de faire un voyage de quelques mois à Rome dans l'été prochain et y fourrerai probablement une course à Naples de quelques semaines. Vous pourriez, Monsieur, vous délasser en faisant un autre voyage en Italie. La présence de M. le duc de Nivernais à Rome vous renchérirait infailliblement le plaisir de revoir la Ville éternelle. Nous pourrions faire ensemble, comme autrefois, quelque petit voyage et, si vous vouliez, avant de retourner en France, passer à Pise l'hiver, qui y est fort doux; ma maison serait plus à vous qu'à moi; nous vivrions sans faste, mais avec une décente commodité et dans une liberté philosophique et cordiale qui me comblerait de joie.
Cette lettre vous parviendra par le moyen de M. le prince de Craon, qui a été très sensible aux présages qui lui sont parvenus par mon entremise de la brillante gloire de M. son fils'. Vous êtes très bon connaisseur en tout et principalement en ce qui marque des traits d'héroïsme.
Je suis, avec une tendresse et une estime infinies. Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Gerati.