‹ Correspondance de Montesquieu (volume 2)Chapitre 99 sur 489 · I. Le prince de Beauvau · texte numérisé non relu

I. Le prince de Beauvau

I2h CORRESPONDANCE

420. — LE PRÉSIDENT HÉNAULT A MONTESQUIEU. Autographe. Arch. de La Brède.

A Paris, 21 février 1749.

Je suis, mon cher confrère, à la seconde lecture d'un livre qui a pour titre l'Esprit des lois. J'ai souvent de l'humeur de voir combien de gens l'applaudissent qui n'en sont pas dignes et de rencontrer quelques critiques qui ne l'entendent pas. Cet ouvrage, aussi philosophique que savant, serait attribué au plus bel esprit de l'Angleterre s'il ne nous appartenait pas de droit par la finesse, les grâces, la délicatesse, la légèreté qui y sont jointes. L'auteur des Considérations sur la décadence de Pempire romain ne le désavouerait pas, par la profondeur des réflexions dont il est plein, et celui des Lettres Persanes s'y retrouverait, par la chaleur et Tenjouement qui y régnent. Que reste-t-il donc à nos écrivains d'aujourd'hui ? En vérité ils doivent, en se rendant justice, dire tout le contraire du mot italien qui finit l'avertissement', c'est-à-dire qu'ils doivent renoncer à peindre.

Je crois qu'il est échappé quelques fautes à l'éditeur. Et je pense aussi que quelquefois l'écrivain a fait un peu trop d'honneur à ses lecteurs et s'est trop fié à leur intelligence ; mais en revanche combien lui sait-on gré de tout ce qu'il nous donne à penser, du regard pénétrant qu'il a porté sur des objets que les autres hommes ont vus cent fois en pure perte et de la raison qu'il imprime à tout ce

I . € Et moi aussi je suis peintre, ai-je dit avec le Gorrège. »

DE MONTESOUIEL' I"2 7

qu'il découvre. Cette variété de l'univers annonce la gloire de son Auteur et l'àme de VEsprit des lois ne saurait appartenir à la matière. Cependant, mon cher confrère, je prendrais la liberté de raisonner avec l'auteur, si j'en avais le temps, et de lui exposer mes doutes sur quelques principes dont je ne serais pas tout à fait d'accord; j'espère qu'il m'en donnera l'occasion et je le souhaite tout autant pour le plaisir de le voir que par le désir de m'instruire et de connaître la vérité.

J'ai l'honneur d'être, mon cher confrère, votre très humble et très obéissant serviteur.

Hénault.

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