MONTESQUIEU AU BARON DE STAIN
Minute autographe. Arch. de La Brède.
A Amsterdam, ce 17 octobre 1729-
Je ne saurais assez vous exprimer, Monsieur, le regret que j'ai eu de vous quitter. Les montagnes du Harz- sont un lieu délicieux quand vous y êtes. J'ai fait mon voyage fort heureusement, c'est-à-dire fort vite. Je goûte à Amsterdam ^ cette satisfaction que l'on a lorsqu'on voit de belles choses qui sont nouvelles; on y jouit d'un repos qui n'est point interrompu par les grands plaisirs. Je vais tous les matins me promener sur le port; c'est un beau spectacle que de voir toute la ville qui travaille : hommes, femmes et enfants portent ou traînent des fardeaux. Il semble que ce sont ces fourmis que Jupiter changea autrefois en hommes pour peupler l'île d'Égine.
Je me souviens de vous avoir oui dire qu'il y avait eu autrefois un système en Europe qui faisait qu'on la regardait comme une espèce de république dont l'Empereur ou le Pape était le chef; que M. de Leibniz avait mal prouvé cela, mais que cela était pourtant vrai. Faites-moi la grâce de me dire quelles sont les raisons de M. de Leibniz et ce que l'on y pourrait ajouter. J'ai toujours regardé cette idée
1. J.-FréJ. baron de Stain (1681-1733), premier ministre du duc de Brunswick. Cf. Voyages, II, 201 : « C'est un des hommes d'Allemagne qui en sait le mieux le droit public.»
2. Cf. Voyages, II, 2i3. Montesquieu avait rencontre M. et M"' de Stain à Zeilerfeld, dans le Harz.