‹ Correspondance de MontesquieuChapitre 349 sur 433 · MONTESQUIEU A L'ABBE VENUTI · texte numérisé non relu

MONTESQUIEU A L'ABBE VENUTI

P. Bonnefon, Revu'> d'histoire littéraire, 19 lo, p. 3o8 ; sans indication de provenance.

Paris, ce 1 1 janvier 1742.

J'ai différé, Monsieur, de répondre à tant de bonté et tant de politesse de votre part jusques à ce que j'eusse vu ce que je pouvais vous mander sur les vues que vous avez^ Soyez sûr qu'auprès de nos princes rien ne vous convient ici; je les connais bien, ayant vécu très longtemps avec eux. Il y a à Paris un nombre innombrable de petits abbés, les uns sans mérite, les autres avec un très médiocre; ces gens-là se présentent pour toutes les places. Comptez qu'il n'y a aucun de nos princes qui sente ou qui veuille sentir l'infinie distance qu'il y a de ces gens-là à vous. Soyez sûr que le poste que vous occupez vaut cent fois mieux que celui que vous désirez. Ces princes ne connaissent que deux places, le précepteur et le gouverneur; ils n'ont ni bibliothécaires ni bibliothèques. Le gouverneur est un homme d'épée, le précepteur ordinairement un ecclésiastique, mais toujours infimi ordinis.Je parle

1. Sans doute celui dont il est question dans les Mémoires de d'Argenson, éd. Rathery, II, 201.

2. Venuti, inquiété dans la possession de son abbaj'e de Glairac, était alors en quête d'une place. Cf. p. 369, la note de Guasco.

des princes de l'éducation desquels il s'agit. Le duc d'Orléans pourrait faire mieux, mais c'est un père de la Trappe qui ne pense qu'à la discipline et aux aumônes, et n'a d'ailleurs aucun projet dans la tête. Quoi qu'il en soit, si le hasard fait présenter quel; que occasion, je vous assure que je ne la négligerai pas; mais croyez-moi, jouissez sans vous impatienter de votre belle vue. Je me suis informé pour la maison de Condé. M. de Gharolais prend pour précepteur et gouverneur des gens qui lui sont recommandés par M"'* la Duchesse: mais ces emplois ne vous conviendraient pas, car on n'a pas un moment à soi. Si j'apprends quelque chose de nouveau, j'aurai l'honneur de vous le mander.

Je vous prie de me conserver toujours un peu de part dans votre amitié et de croire à tout le respect et l'attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être. Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Montesquieu.

Je vous prie d'avoir la bonté d'excuser mes ratures. Je n'ai pas le temps de recopier. Agréez, Monsieur, que je fasse ici mes compliments à M. Bertrand.

A Monsieur, Monsieur l'abbé Venuti, abbé de Clairac, — à Clairac.

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