Poussin a Chantelou
(Ms. 12347, ^ol. 94.)
A Monsieur de Chantelou^ Fn sa Maison^ à Paris.
\M. Poussin^ 5« oct. 1643.
Il enuoye les six beaux guéridons^ et rend compte de diuerses choses que je lauoisprii- de faire à Rome.
I. Le mot est peu lisible. Nous lisons comme le copiste de l'Institut avait lu.
2l6 CORRESPONDANCE [1643
// dit quil les a fait faire auec diligence.]
de Rome Ce Cinquiesme [Sept] octobre 1643'. Monsieur pardonnes moy je vous supplie si jay laissé passé un ordinaire sans faire response à la vostre dernière du 3e°>e septembre. Il estvray que si vous mussiés mandé par icelle quelque chose de quoy il eust faleu incontinent en mander la response je n'euse pas remis la partie à cette fois. Le bon monsieur Remy m'auoit prié de luy enuoyer deux desseins de deus' médalles de celles qui sont dépeintes sur les fenestres de la gallerie entre les termes. Affin que par ce moyen il peut acomplir la disiesme pontée. Cela m'ocupa en telle manière que je ne sceus vous escrire au long ce quil faut que je vous face scauoir. Et néanmoins que maintenant vous aurés repseu toutte les lettres que je vous ay escriptes et que vous scaurés comme les choses que vous auiés ordonnées icy sont réusies pour plus de certitude je vous en redirei deux mots.
Je nay peu auoir de ceus qui copioint à farnèse autre que une seulle coppie de chasque original, quoy que jaye traicté auec eux auec le melieur moyen que jay peu. enfin il a falu passer par où il ont vouleu. mais je vous prie ne désirés point dauantage ce qui vous eust apporté plus de desplaisir que de contentement. Du reste vous n'aués point du dessous en cette affere là.
Pour ce qui est de Chapperon il vous a fet escrire
1. Les 4 de Poussin ressemblent fort à des 9. C'est, comme on le verra plus loin, ce qui a fait mal lire la date de la lettre du i5 mai 1645.
2. Le mot deux, écrit par Poussin différemment, à si peu d'intervalle, nous indique combien peu il se souciait de l'orthographe.
ainsy comme je crois vous verres ce qu'il désire de vous et vous me dires ce que vous voulés que je face. Les bons Moines ont eut patiense jusque à cet heure et n'ont pas enquore remis leur tableau. Mais il en faut remercier la fortune d'autans que dedens les afferes qui courent il n'oseroint en parler au Cardinal Barberin' qui difficilement leur donneroit audiense ayans maintenans assés de quoy s'entretenir. Il disent quil atende vostre resolution. Il ont en dépos la coppie que ledit Chapperon a tasché de retirer telle quelle est mais il c'est trompé, il semble que maintenant il luy fasche d'auoir conduit l'œuure si auant et en demeurer là. Mais c'est le mauuais conseil quil a pris qui en est cause. Quand pour moy je nay jamais congneu un serueau comme celuylà car il n'a aucune raison et tout les jours du changement et de la bigearie. et ce que il afirme auiourdhuy demain il le nie efrontément quand ily auroit eu cent témoins. Pour le sieur Ciche. tant de promesse que Ton veut il en donne mais les effets sont bien rare. L'on n'en scauroit auoir la fin. c'est son procédé avec tout le monde particulièrement auec ceux qui le traicte bien. Il n'a point fini encore sa coppie et il ni a que luy seul qui empesche que je ne vous enuoye ce que jay de fet. Auiourdhuy j'ay f et enquaisser vos six beaux chandeliers auec la corniche de teste. J'ay fet faire
I. Francesco Barberini (1597-1679), le fondateur de la bibliothèque Barberine. C'est pour lui que Poussin avait peint la Mort de Germanicus. — Les Barberini avaient poussé leur oncle Urbain VIII à confisquer Castro (bourg fortifié, à l'ouest de Viterbe), que le duc de Parme, Odoardo Farnèse, lui avait engagé pour hypothèque de dettes contractées à Rome. De là une guerre (la première guerre de Castro) entre le pape et le duc de Parme, soutenu par Venise, la Toscane et le duc de Modène, qui s'étaient ligués le 3i août 1642.
2l8 CORRESPONDANCE [1643
le tout auec dilligense*. Incontinent que ledit Ciche aura fini je ferai enquaisser vos tableaux et vostre portrait de cire, et vous manderei le tout par la melieureet la plus commode occasion qui se présentera. Je vous ay escrit que M'' Antoine est parti dicy sans faire bruit et ne m'a rien laissé de ses modelles. Monsieur Errard vous racontera comme va l'affaire. Pour Monsieur Thibaut il mérite que l'on luy face du bien vous l'aués ressucité tans par les vint escus que vous voulés que je luy paye comme par les témoignages que vous luy montrés de l'affection que vous aués pour luy il vous remerciera par lettres et vous seruira en effet si vous luy commandés il fait bien de demeurer encore icy au moins une Anée. Je vous assure quil a fet grand proflfit en peut de temps.
Le Signeur Vitelleschi est hors de Rome pour jusques au vintiesme de ce mois si tost quil sera retourné je l'iray voir pour ce que vous scaués. Les coppies de Monsieur le Cheuallier du puis ne sont point commencées faute de trouuer quelqun qui sache imiter ayés patiense je chercherei tant que je trouuerei quelqun.
Je vous ay fet scauoir que il vous aduancera de l'argent J'atens vostre response et vos ordres, néanmoins quand les coppies de chés Monsieur le Cheuallier du puis seront paiées ce qui aduansera ne sera pas grand chose. Quand j'aurei fet enquaisser toutte les choses que jay présentement à vous et que je les aurei consignées je vous en donnerei entière relation et vous manderei vos comptes à celle fin que vous sachiés au juste ce qui vous aduansera. incon-
I. Poussin a souligné toute cette phrase, à partir du mot : Auiourdhuy.
tinent que j'aurei mis en ordre un petit tableau que je commense, je mettrei la main au petit rauissement de S^ Paul et quand il sera fet je vous le ferei tenir par la voye du courrier d'autans quil sera assés portatif*. Si monsieur Rémy vous a dit quelque chose de mon retour ce que je luy en ei peu dire n'a esté que pour entretenir ceux qui font l'amour à la maison du Jardin des Thûilleries car mon cher maistre à vous dire la vérité estant absent Monseigneur de la Cour je ne scaurois pourquoy que ce fust penser à retourner en France et néanmoins que ce pais icy soit assés menasse de quelque destourbier^ je ne scaurois penser à en sortir, et puis ne scaués vous pas bien que quand les maux nous doiuent ariuer il nous trouue partout.
Le pauvre M"^ Snelles croyans s'en retourner jouir la douceur de sa patrie (car il n'en auoit que une seul dont il auoit esté longtemp privé) n'a pas eu le honneur de la toucher de ces pies et * l'ayans seullemeni veue de loint a rendu l'esprit et perdu la vie. à Nice de prouense n'ayans esté malade que trois jours', et puis qu'aije affere de tant tenir conte de ma vie qui désormais me sera plustost fâcheuse que plaisante, la vieillesse est [comme] désirée comme les nopses et puis quand l'on y est arriué il en desplait. Je ne laisse pas pourtant de viure allègre le plus que je peux me
1. Ce n'est pas le Ravissement de saint Paul (n* 433 du Louvre), peint pour Scarron en i65o, et qui mesure i"'48 sur
2. « Vieux mot qui signifioit autrefois obstacle, empêchement. Ce mot vient du latin disturbium. » Dict. de Furetière.
3. Jean Senelle, peintre, né à Meaux en i6o3. — Ph. de Chennevières a étudié ce peintre et démontré que Poussin avait été mal renseigné : Senelle survécut à cette maladie jusqu'aux environs de 1670 {La peinture française^ p. 226).
réjouissans surtout quil vous plaist me donner occasion de vous seruir.
Les Nouuelles que vous me mandés touchant ce qui se passe en Court ne m'estonne en manière du monde. Si nous viuons nous en entendrons bien d'autres ^
J'atens que l'on me mande quelque résolution touchant la gallerie mandés moy ceque vous estes d'oppinion que je face et vous m'obligerés beaucoup, et quand il vous semblera à propos permettes que l'on tire un peu d'argent des Meubles que M^ me fit donner.
Je ne vous scaurois mander de grandes nouuelles de ce pais icy sinon que la guère se va tous les jour enflammans de plus en plus^et jusques à maintenant le Toscan 3 a eu de l'aduantage. L'on tasche à le diuertir du costé de pistoia à- la quelle les gens du pape qui estoint du costé de bollogne (au moins une partie) ont donné quelques assaut de nuit sans rien proffiter. Voilà tout ce quil y a de nouueau. Cependans si j'oublie à vous dire quelque chose se sera pour la première fois que je vous escriray. Sependans je vous baise trèsaffectueusement les mains demeurât à jamais
Vostre treshumble seruiteur
POUSSIN
1. 11 s'agit de la défaite des Importants (avec lesquels M. de Noyers intriguait). Après l'exil de la duchesse de Montbazon (22 août 1643) et l'arrestation du duc de Beaufort (2 septembre), Mazarin se trouva le maître et jouit de son triomphe avec modération.
2. Au début, le duc de Parme et ses alliés eurent quelques succès, mais le commandeur de Valençay (cardinal en 1643), qui commandait les troupes du pape, reprit l'avantage.
3. Ferdinand II, grand-duc de Toscane, 1621-1670; généralement favorable à la politique espagnole.
1643] de nicolas poussin. 221