‹ Correspondance de Nicolas PoussinChapitre 216 sur 320 · I. Souffrir surchargeant supporter, qui a été rayé · texte numérisé non relu

I. Souffrir surchargeant supporter, qui a été rayé

n'a pas fet grand chose sependans que vous l'aués entreteneu il dit vrai et peut estre l'a il fet exprès parceque il a esté quelque fois trois et quatre mois sans rien faire. M^ Pointel en sera témoin il s'amusoit à fere l'amour auec une Loraine qui dit qui luy a promis de l'espouser. ou à faire des modelles pour vendre, et cependant qu'il a eu vostre argent je crois qu'il n'a modellé que un des cheuaux de Monte Cauallo*. Je voyés bien le tout et m'en desplaisoit mais je ne pouuois pas pénétrer si auant que je peuse cognoistre ses pensées et mauuaises résolutions, lesquelles maintenant vous aués descouuertes.

Il est vray que il a modelé le Faune qui dor par la faueur que lui fît Nicolas Mingin sculpteur du Cardinal Barbarin sans que j'en impétrasse la license du dit Cardinal laquelle je luy auois promis d'auoir si ledit Mingin luy eust niée.

En fin demandés luy cequil a modelé depuis auril jusques en Nouembre de l'an 1645. C'est cequil a fet ou peu plus [s'en manque] sependant qu'il a repceu vos apointements. Le papier me manqueroit si je voulois vous dire tout ceque jei descouuer depuis qu'il est parti d'icy vous pouués sans scrupule le traicter comme un homme fallacieux. Jei fet pour luy ce que je ne ferois pas à un mien parent jusques à luy prêter de l'argent en sa maladie et pour faire son voyage et demeure si mal recognoissant que il ne m'a pas seullement escrit un seul mot depuis qu'il est en france.

Il y a [déjà] longtemps que jei fet emballer vostre

I. Il est souvent question, au xvii* siècle, de ces deux statues, encore placées devant le Quirinal (voir Dumesnil, Hist. des plus célèbres amateurs italiens, p. 474).

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coppie de S' Pietro In Montorio. pour ne perdre point l'occasion de vous l'enuoyer quand elle se seroit présentée. C'est pourquoy si vous vous accordés auec Mo^ Renard il est raisonnable que vous mettiés en conte se qu'il a cousté à emballer, qui importe, vint et six Jules.

Se sont des tours de se gros bouffie de Chappron qui à la fin trompera le pauure renard qui est ausi simple comme un oyson'.

Je crains que en atcndant la résolution dudit renard l'occasion ne se perde de vous l'enuoyer. Si vous n'estes pas d'accord, toute fois j'atendrei vos ordres.

Nous sommes à cinquante lieux seullement d'un téatre où journellement il se représente d'estranges tragédies qui est la pauure Naples^ dieu nous préserue de semblables misères vous scaurés de delà autant et plus qui si passe journellement comme nous qui en sommes voisins.

Monsieur Vostre trèshumble et trèsobéissant

Seruiteur Le poussin

Jei oublié à vous dire que je cognois bien Stella.

Je baise trèshumblement les mains à Monsieur de Chantelou vostre fraire

Monsieur Gueffier m'a donné un second liure et une lettre de Monsieur Scarron, allaquelle je m'étois

1. En 1649, Chapron publiera à Rome, sous les auspices de Renard, la gravure des Loges de Raphaël au Vatican.

2. L'insurrection de Masaniello, véritable émeute de la faim, éclata le 7 juillet 1647. Masaniello fut tué le 16, mais les Napolitains venaient de rompre définitivement avec l'Espagne, le 3o octobre.

disposé de respondre. Mais l'on m'a dit qu'il estoit mort. Ce qui a esté cause de me faire retirer la main de la plume. Je vous supplie (Monsieur] la première fois que vous me ferés l'honneur de m'escrire de me faire scauoir s'il est mort ou viuant et vous m'obligerés infiniment.

A Monsieur de Chantelou

Cos'i et Maistre dosteî ordinaire du Roy^

Rue S^ Tomas du louure, A Paris.

[M. Poussin 24^ nouemhre i64y.

Traité des modes*.

Il promet de nemploier ses pinceaux pour personne quil naye achevé les 7 Sacremens.

Il fait un grand discours sur les diuers modes quobseruèrent les gregs dans la peinture et les poètes et orateurs.}

De Rome le 24"« Nouembre. 1647.

Monsieur

Celle si seruira de response à vos deus dernières l'une du 23« octobre et l'autre du premier du courant. J'obserue la promesse que je vous ay fette. C'est assauoir que je n'employerei mes Pinceaus pour personne que pour vous que je n'aye fini vos Set Sacrements, et partant après vous auoir enuoyé la Scesne qui est le sisiesme jei mis la main au dernier qui est celuy que vous dittes affectionner le moins. Je me

I. La lettre de Poussin est d'une écriture menue et très serrée. Dans le sommaire de Chantelou, les mots : Traité des modes ne paraissent pas de son écriture.

1647] DE NICOLAS POUSSIN. 3jl

promes poutant qu'il ne réussira pas inférieur à celuy des six qui vous plaist le plus.

Jei esté paie du dernier tableau que je vous ay enuoyé par un Commis pour M^ Giericot Ausi comme vous aurésveu parla lettre de change que vous aurés repsue et celle que Je vous ay escritte de l'enuoy dudit tableau lequel je m'assure que vous aurés repseu deuant la présente.

Je me suis résolu de seruir Monsieur de Lysle puis que vous me le commandés, néanmoins que je m'estois proposé de faire désormais quelque chose comme pour moy sans m'assuiettir dauantage aux caprise d'autrui et principallementdeceuxqui nevoyent que par les yeux d'autrui. il faut néanmoins que le dit Signeur se résolue à une chose difficile à un francois qui est la patiense.

Jei fetvos baisemains à Monsieur le Cheuallier du Puis qui vous fet le mesme auec sa courtoisie ordinaire.

Touchant ce que vous m'escriués par vostre dernière, il est aisé de vous oster le soupson que vous aués que je vous honnore moins et que j'aye moins d'amour pour vous que pour quelque autre. Sil estoit ainsi pourquoy vous aurois je préféré, depuis l'espase de cinq ans à tant de personne de mérite et de qualité qui ont désiré très ardamment que je leur fisse quelque chose et qui m'ont offert leur bourses pour subiect me suisje contenté d'un prix si modique que n'ay pas vouleu prendre ceque vous mesme m'aués offert, pourquoy esse que après vous auoir enuoyé le premier de vos tableaux composé de saize ou dishuit figures seullement et que je pouuois faire les autres du mesme nonbre ou plustost les diminuer pour venir

plustost afin d'une si longue fatigue je les ei enrichis de plus sans penser à aucun interrest autre que à gagner vostre bienueillanse.

Pourquoy esse que jei employé tant de temps tant couru dessà et delà par chaud et par froid pour vos autres seruises particuliers si se n'a esté pour vous témoigner combien je vous honnore. Je n'en veux pas dire dauantage il faudroit sortir des termes de la seruitu que je vous ay vouée. Croyés certainement que jei fet pour vous ce que je ne ferei pour personne viuante. et que je continuerei tousiours dedens la volonté de vous seruir de tout mon coeur. Je ne suis point homme légier ni changeant d'aflfection quand je l'ei mise en un subiec.

Si le tableau de Moïse trouué dans les Eaux du Nil que possède Mo»^ Pointel vous a donné dans l'amour, esse un témoignage pour cela que je l'aye fet auec plus d'amour que les vostres. Voyés vous pas bien que c'est la nature du subiec qui est cause de cet effet, et vostre disposition, et que les subiect que je vous traitte doiuent estre représentés par une autre manière. C'est en cela que consiste tout l'artifice de la peinture, pardonnes à ma liberté si je dis que vous vous estes monstre précipiteus dans le jugement que vous aués fet de mes ouurages. Le bien juger est trèsdifïicille si l'on n'a en cet art grande Théorie et pratique jointes ensemble. Nos apetis n'en doiuent point juger sellement mais la raison.

C'est pourquoy je vous veux aduertir d'une chose d'importanse qui vous fera cognoistre ce quil faut obseruer en la représentation des subiect qui se dépeignent.

Nos braues Anciens grecs Inuenteurs de touttes les

belles chose* trouuèrent plusieurs Modes par le moyen des quels il ont produit de Merueillieus efFets.

Cette parolle Mode signifie proprement la raison ou la mesure et forme de laquelle nous nous seruons à faire quelque chose, laquelle nous abstraint à ne passer pas oultre nous fesant opérer en touttes les choses auec une certaine médiocrité et modération, et partant telle médiocrité et modération n'est autre que une certaine manière ou ordre déterminé, et ferme dedens le procéder par lequel la chose se conserue en son cstre.

Etans les Modes des ansiens une composition de plusieurs choses mises ensemble de leur variété naiscoit une certeine différense de Mode par laquelle l'on pouuoit comprendre que chascun d'eux retenoit en soy je ne scais quoy de varié principallement quand touttes les choses qui entroint au composé étoint mises ensemble proportionnément d'où procédoit une puissanse de induire l'âme des regardans à diuerses passions de là vint que les sages antiens atribuèrent à chascun sa propriété des effets qu'il voyoint naistre d'eus pour cette cause il apellèrent le Mode dorique stable graue et séuère et luy appliqoint matières graues séuères et plaine de sapiense.

et passant de là aux choses plaisantes et joieuses il usoint le mode frygien pour auoir ses Modulations plus menues que aucun autre mode et son aspec plus Aygu. Ses deus manières et nulle autres furent louées et aprouuées de Platon et Aristote estimant les autres

I. « Il formait toujours ses pensées sur ce qu'il avait lu des tableaux des anciens peintres grecs » (Félibien, Entretiens, t. II, p. 35i).

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inutiles ils estimèrent se Mode véhément furieus trèsséuère et qui rend les personnes estonnés.

J'espère deuant qu'il soit un an dépeindre un subiec auec se Mode frigien. Les subiects de guerres épouuentables s'acommode à cette manière

il voulurent encore que le Mode Lydien s'acommodast aux choses lamentables parce qu'il n'a pas la modestie du Dorien ni la séuérité du Frigien.

L'ypolidye contient en soy une certaine Suauité et Douceur qui remplit l'ame des regardans de joye. il s'acommode aux matières diuines gloire et Paradis.

Les Ansiens inuentèrent le Ionique avec lequel ils représentoint danses baccanalles et festes pour estre de nature joconde.

Les bons Poètes ont usé d'une grande dilligense et d'un merueillieux artifice pour accommoder aux vers les paroles et disposer les pieds selon la conuenanse du parler. Comme Virgile a obserué par tout son poème, parceque à touttes ses trois sortes de parler, il acommode le propre son du vers auec tel artifice que proprement il semble qu'il mette deuant lesyeus auec le son des paroles les choses desquelles il traicte. de sorte que où il parle d'amour l'on voit qu'il a artificieusement choisi aucunes parolles douces plaisantes et grandement gratieuses à ouir, de là où il a chanté un fet d'Arme ou descrit une bataille nauale ou une fortune de mer il a choisi des parolles dures aspres et déplaisentes de manière que en les oyant ou prononsant ils donnent de l'epouuentement. de sorte que si je vous auois fet un tableau ou une telle manière fust obseruée vous vous imaginerés que je ne vous aimerois pas.

Si se n'estoit que se seroit plustost composer un liure que escrire une lettre je vous auertirois de plusieurs importantes choses qui faut considérer en la Peinture affin que vous cogneussiés emplement combien je m'estudie à vous bien seruir. Car bien que vous soyez trèsintelligent en toutte choses je crains que la pratique de tant d'Insensés et Ignorants qui vous enuironnent ne vous corrompent le jugement par leur contagion. Je demeure à l'acoustumée

Monsieur Vostre trèshumble et trèsfidelle

Seruiteur

Le Poussin.

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