‹ Correspondance de Nicolas PoussinChapitre 224 sur 320 · Poussin a Chantelou · texte numérisé non relu

Poussin a Chantelou

(Ms. 12347, ^^^' '94-)

A Monsieur de Chantelou.

Cons\ et Maistredostel ordinaire du Roy^ à Paris.

[22 juin 1648.

Cette lettre respond à celle que je luy auois escritte sur la mort de M. de Voiture * mon cher amy et est de grande moralité.

Dit quil voudroit que les 7 tableaux des Sacrements fussent conuertis en 7 autres des tours plus signalés que la Fortune a faits aux hommes.]

A Rome le 22"»' juin .1648.

Ma joye c'est redoublée en la lecture de cette vostre seconde lettre par laquelle vous m'assures que vous prenés quelque plaisir à considérer l'ouurage que je vous ay fet. L'amitié qui vous a pieu me témoigner

I. Le convoi de Voiture, pour « ses entrailles », avait eu lieu à Saint-Eustache de Paris, le mardi 26 mai 1648 {Dict. de Jal).

VOUS en rendra juge fauorable Je me flatte de cette oppinion m'esloignans de tout autre croyanse. — Je souhetterois sil estoit possible que ses set Sacrements feussent conuertis en set autres histoires où fussent représentées viuement les plus estranges tours que la fortune aye jamais joué aux hommes, et particulièrement à ceux qui se sont moqués de ses effors. Ces exemples ne seroint pas à l'auenture de petit fruit rapellant l'homme par leur veue à la considération de la vertu et de la sagesse qui faut aquérir pour demeurer ferme et immobile aux efforts de cette folle aueugle. Mais il ni a que l'extrême sagesse et l'extrême stupidité qui se puissent exempter de ses tempestes l'une estant au delà l'autre au desà. et ceux qui sont de la moyenne trempe sont subiects à sentir ses rigeurs. Je sereis asseuré qu'ils vous toucheroint plus viuement si vous n'étiés désormais hors d'aprentissage et que vous ne pussiés voir sans beaucoup d'estonnement la perte de vos amis. Ceux qui ne font que méditer lors quils sont assaillis de quelque disgrâce et quil en sont touchés au vif il trouuent bien que l'expériense est autre que l'imagination. Mais vous M°rl qui aués supporté constamment la perte de la plus chère chose que vous eusiés, vostre fermeté peut elle estre renuersée de se coup assés moindre que le premier? il faut soutenir se choc et tout autre quel quil soit et faire riaillir au dehors tout les efforts du malheur, et quoy que je voie en cette vostre lettre je ne scay quoi de mol, vous vous scaurés bien tost remettre en vostre ferme et constante asiette.

L'inuention de couurir vos tableaus est exellente, et les fere voir à un à un fera que l'on s'en lassera moins, car les voyans tous ensemble rempliroit le sens trop à un coup.

Monsieur de Lysle la Sourdière aura je m'assure esté échaudé en l'achat qu'il aura fet trop précipitement de quelcun de ses tableaus. J'en ay odoré quelque chose. Il tombe à la francoise d'une extrémité en une autre s'an sarester au milieu d'autans que je le sens extrêmement froid, et l'enuie que j'auois de le seruir deuien encore de glace sil ne la réchauffe bien tost par quelque bonne résolution.

Jei ébauché le petit tableau de Mo^. vostre fraire et esayerei de le finir cet esté il est sur une petite table de ciprès : escriués moy sil vous plaist à qui vous voulés que je le consigne et que je l'adresse quand il sera fini. Je suis à jamais

Monsieur Vostre trèshumble et trèsobéissant Seruiteur

Le Poussin.

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