Poussin a Chantelou
(Copie de l'Institut, lettre 127.)
de Rome ce 29» Aoust i65o.
Monsieur
Il n'y a non plus de proportion entre l'estime que vous faitte de mon portrait et les louanges que vous me donnés, qu'entre le mérite de cet œuvre et la récompense. Vous êtes exclusif partout. Je me promettois bien que vous receveriés le petit présent de bon oeuil, mais je n'attendois rien d'avantage et ne prétendois pas que vous m'en eussiés de l'obligation. J'étois assés content d'avoir lieu en votre cabinet en peinture, sans remplir ma bourse de pistolles. Cest une espèce de Tirannie que de me rendre tant votre redevable, que jamais je ne ne puisse aquitter ma dette.
J'ai lu l'Épître Liminaire de Monsieur de Chambrai de laquelle j'ai recueilli un plaisir tout particulier me remettant comme devant les yeux l'excellence de la vertu de feu Monseigneur et Maître : laquelle ne se peut assés exalter. Je n'eusse pas cru qu'il eût voulut incérer le nom de son serviteur en cette noble Épître et ailleurs si souvent et avec tant d'avantage comme il a voulut faire c'est un effet de sa courtoisie naturelle et d'une amitié singulière en mon endroit. C'est ce qui m'a fait changer la pensée que j'avoiseu de lui envoyer la notte de mon origine, car ce seroit une imprudence trop grande et sotte présomption de
étaient fort mal vus à Rome, où les Espagnols profitaient des embarras de la Fronde pour tenir le haut du pavé. Le 27 avril i65o, les Corses de la garde du pape avaient attaqué le palais de notre ambassadeur.
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désirer d'avange que ce qu'il en dit c'est trop mille fois. Je massure que vous ny lui ne trouvères pas ce changement vicieux, j'ai aussi cru de faire mieux de ne pas laisser voir le jour aux avertissemens que je commencés à ourdir sur le fait de la peinture, m'étant avisé que ce ceroit porter de l'eau à la mer, que d'envoyer à Monsieur De Chambrai quoi que ce soit qui touchât une matière en laquelle il est trop agat Ce sera si je vis mon entretien '.
Par l'ordinaire prochain je tâcherai à vous envoyer la descriptions des effets que vous désirés.
Je vous remercie de vos nouvelles, celles d'ici ne vallent rien. Je suis à jamais.
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur
Poussin
185. — Poussin a Abraham Bosse ^ (i65i?). Abraham Bosse, à propos du Traité de la Pein-
1. « Il eut toujours en l'esprit de compiler un livre sur la peinture, notant diverses matières et souvenirs, selon qu'il lisait ou contemplait, dans l'intention de les mettre en ordre, lorsque l'âge venu l'empêcherait de se servir de son pinceau : il était d'avis qu'il ne convient plus travailler à un vieux peintre, l'esprit lui manquant pour cela, ainsi qu'il s'est vu chez un grand nombre » (Bellori, Le Vite de' pittori, trad. Rémond, p. 37).
2. Cette lettre est rela;ive au « Traité de la peinture de Léonard de Vinci, donné au public, et traduit, d'italien en françois, par R. F. S. D. C, à Paris, de l'imprimerie de Jacques Langlois, etc., i65i. » En dépit de la dédicace qui lui était adressée, Poussin était loin d'approuver toutes les idées, parfois un peu étroites, de Roland Fréart de Chambray. L'humeur tracassière d'Abraham Bosse, graveur illustre, mais véritable « démon Je la dissension », fut sans doute ravie de
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ture de Léonard de Vinci, traduit par Roland Fréart, sieur de Chambray, s'exprime ainsi :
« J'avoue qu'ayant leu dans son Epître, que doresnavant ce Livre doit estre la règle de VArt^ et le guide de tous les vrais Peintres^ et de plus, que Monsieur le Poussin avoit fait la démonstration lignéale de tous les chapitres qui avoient besoin d'estre éclaircis et représente\par des Figures ' , cela me surprit, estant certain que pour arriver à la perfection de vray Peintre, il se faut servir de règles toutes contraires à celles de ce prétendu L. de Vinci, duquel jeferay voir qu'à la réserve des Figures humaines nues, il n'y a rien dedans qui vienne de Monsieur le Poussin.
Mais outre toute cette certitude, j'ay voulu pour cause, comme j'ay dit, luy en écrire à Rome, lequel de sa grâce m'a fait la réponse qui suit.
J'ay eu quelquefois du plaisir et ay profité des divers jugemens que l'on a fait de moy ainsi à la haste, comme ont accoustumé de faire nos François, qui en cela se trompent trop souvent; je vous suis redevable d'en avoir jugé favorablement. Si vous me régalez de vos derniers ouvrages, j'en feray le mesme estime que des autres que j'ay de vous, que je tiens très-chers.
Pour ce qui concerne le Livre de Léonard Vinci, il est vray que j'ay dessiné les Figures humaines qui sont en celuy que tient Monsieur le Chevalier Du Puis; mais toutes les autres, soit géométrales ou autrement, sont d'un certain de Gli Alberti, celuy-là
cette réponse peu nuancée de Poussin, et Bosse l'inséra à grand bruit dans son Traité des practiques géométrales et perspectives enseignées dans l'Académie royale de la peinture et sculpture, i665, p. 128. L'original de cette lettre est perdu.
I. Les passages en italiques sont conformes au texte d'Abraham Bosse.
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mesme qui a tracé les Plantes* qui sont au Livre de la Rome Sousterraine'; et les gaufes' Païsages qui sont au derrière des figurines humaines de la copie que Monsieur de Chambray a fait imprimer, y ont esté ajonts par un certain Errard, sans que j'en aye rien sceu.
Tout ce qu'il y a de bon en ce Livre se peut écrire sur une fueille de papier en grosse lettre; et ceux qui croyent que j'approuve tout ce qui y est ne me connoissent pas; moy qui professe de ne donner jamais le lieu de franchise aux choses de ma profession que je connois estre mal faites et mal (dites.
Au demeurant, il n'est pas besoin de vous écrire touchant les Leçons que vous donnez en l'Académie, vous estres trop bien fondé.
Et encore que cette seule réponse soit suffisante pour convaincre nos Envieux médisans, je ne laisseray pas pourtant d'appuyer le dire de Monsieur le Poussin et le mien par les remarques qui suivent, en attendant le reste, si j'y suis encore forcé, ou bien pour mieux et brièvement faire, en cotter le bon par abrégé, ainsi qu'a très bien dit nostre Illustre; de la communication duquel j'ay esté tellement ravi, que je remercie mes Critiques malins et peu éclaire\ de me l'avoir procurée^ quoy que sans y penser.