Pour Mess^ de Chantelou
A Rome.
(Ms. 12347, fol. 27.)
[Monsigneur i3 Aoust 1640.]
D'Amiens ce i3« Aoust 1640.
Je ne voulus point hier vous rien mander de la prise d'Arras^ tant parce que Je n'en auois pas le loisir que parce que le discours en estant long jaimois mieux vous en enuoier la relation imprimée que vous ferés voir par delà que de ne faire qu'effleurer une affaire qui mérite un si grand discours./
Serués vous de cett' occasion po"" emporter l'esprit de Mons»" le Poussin et luy dictes que sil n'aime sa patrie qu'au moins il deffere a une nation qui faict aujourd'huy la meilleure part de tout ce qu'il y a de meilleur en l'Europe./
Je ne veux pas seulement vous faire l'ouuerture qui m'a esté fait par un Italiain qui est de faire sentir à M"" le Poussin que les Roys ont les mains bien longues et quil sera bien difficile d'empescher qu'un grand Roy comme le nostre n'ait quelques sentiments de l'iniure qu'il reçoit d'un homme nai son subiect, et qui luy manque de parole./
I. La ville d'Arras fut assiégée le i3 juin 1640. Elle capitula le 9 août.
Que lorsqu'il pensera auoir triomphé de la France il y a danger quil ne s'en trouve abbatu et improuistement accablé. Cette manière de procéder est si contraire au mien et à mon génie que je ne la couche icy que pof n'obmettre rien des ouuertures qui me sont faites po"^ faire seruir le Roy mais uzès en a nostre mode qui dict tousiours nihil invita Mineruâ.
Vous aués faict une grande aquisition dans l'amitié de Mons"" le Cavallier del Potzo qui est icy en un' estime singulière et tient lieu du chef des vertueux. J'estime ce trésor par luymesme non par les assistances que vous espérés tirer de luy po"^ vaincre la dureté de M"" le Poussin./ Je serai prou satistaict de vostre voiage si vous en ramenez M. le Flamend Duquesnoi car comme je le vous mandois hier S. E. le souhaitte avec un' incroiable passion.
Laduis qui vous a esté doné d'apporter en France les creux des plus beaux basreliefs de Rome ' ne peult n'estre très utile'. Po' ceux de la colonne de Traian si la chose est de grand prix non seulement po"^ avoir
1. M. de Chambray, frère de Chantelou et alors à Rome avec lui, écrira lui-même, dans la préface du Parallèle de l'architecture antique et de la moderne :
« Nous apportasmes une grande diligence à faire former et ramasser tout ce que le temps et l'occasion de nostre voyage nous pût fournir des plus excellents antiques, tant d'architecture que de sculpture, dont les principales pièces estoient deux grands chapiteaux, l'un d'une colonne et l'autre d'un des pilastres angulaires du dedans de la Rotonde [le Panthéon], que nous choisismes, comme les plus beaux modèles Corinthiens qui soient restez de l'antiquité : deux médailles d'onze palmes de diamètre tirées de l'Arc de triomphe de Constantin, soixantedix bas-reliefs de la colonne Trajane et beaucoup d'autres histoires particulières; quelques-uns desquels furent mis en bronze dès l'année suivante : d'autres furent employez en matière d'imitation au compartiment de la voûte de la grande gallerie du Louvre, auquel M. Le Poussin les introduisit ingénieusement et avec beaucoup d'adresse. »