A M. PAUTHIER
Mon cher compatriote et très-excellent ami, je vous sais un gré infini de votre lettre, et vous m'avez parfaitement jugé. Je serais consulté par Lucifer en personne que je ne lui refuserais pas mon opinion, quitte à lui, bien entendu, à en faire, comme il jugerait à propos, son profit. A combien plus forte raison ne m'empresserais-je pas de mettre ma faible intelligence au service d'une nation de soixante-douze millions d'âmes, qui paraît décidément tourner le dos à la vie nomade, quoi qu'en disent ses calomniateurs, et vouloir enlrer dans les voies de la civilisation ! La Russie a besoin d'instruction primaire : je ne m'occupe que de celle-là ; elle ne manquera jamais de savants. Je serais certes bien hé\ireux do pouvoir lui donner une discipline ; prenez ce mot dans le sens large du latin. Malheureusement je ne suis, il s'en faut, ni un Jacotot, ni un Rousseau, ni rien qui y ressemble.
J'ignore où le savant russe dont vous me parlez a pu lire une publication de moi sur Vlmtruction publique en Russie. Ce qui est certain, c'est que je ne me souviens pas d'avoir jamais rien écrit de semblable.
DE P.*J. PROUraON. 91
n existe bien de moi, dans mon livre db là JcrsncB, réimprimé à Bruxelles en douze livraisons, une étude sons ce litre : Éducation, mais je ne sache pas qu'il s'y trouve rien de particulier à la Russie. En tout cas, vous pouvez tenir pour certain et dire à Thonorable savant pour lequel vous voulez bien me demander une audience, que je n'ai point approfondi cette matière» et que le moindre de nos instituteurs de village en sait JÛi^dessus plus que moi.
Ceci entendu, et au pied de la lettre, je ne voudrais pas que vous crussiez que je décline, du reste, votre projet de visite. Mais je suis malade, et c*est ce qui a •déjà retardé ma réponse. Asthme et catarrhe se réunissent pour me tourmenter, et comme il s'y joint une grande débilitation nerveuse, il arrive assez souvent que je me trouve dans Tincapacilé de penser, de parler et d'agir. Puisque votre correspondant est pour quelque temps à Paris, priez-le de ma part, s'il persiste à vouloir visiter ma triste personne, dem'accorder congé pour douze ou quinze jours, puis qu'il vienne quand il voudra; comme le froid m'empêche de sortir, il me rencontrera infailliblement. L'heure la plus favorable est de deux heures de l'après-midi à cinq heures.
J'ai été cette année faire une course en Franche- Comté, comptant me remettre, comme je l'avais déjà fait plus d'une fois. J'ai passé vingt-quatre jours dans nos bois, nos vallées, nos guérets, sur les montagnes, respirant de toute la force de mes poumons l'oxygène jurassique. Rien n'y a fait; je suis revenu aussi peu vaillant que j'étais parti, et les médecins, toujours prêts à envoyer promener leurs malades, m'appointent à une nouvelle et plus longue excursion pour l'année prochaine.
92 COBBESPONDANCE
De tout notre monde notable, je n^ai vu que deux hommes : M. Weiss et son ami le docteur Yillars. H. Weiss compte quatre-vingt-quatre ans; tourmenté de la gravelle, il ne Ta plus qu'à Taîde du sondage. Nous nous sommes jetés dans les bras Tun de Fautre : je ne crois pas que de toute sa vie il ait embrassé im homme de meilleur cœur, ni moi non plus. Je lui ai dit que je venais à lui un peu comme un enfant prodigue, ce qui Ta fait pleurer; que je le regardais conune la dernière incarnation du dix-huitième siècle, et que je m'estimerais bien heureux s'il pouvait voir en moi xm embryon du dix-neuvième. Enfin, j'ai été assez heureux pour lui faire sentir, dans les quelques minutes qu'à duré ma visite, que je l'aimais du plus profond de mon cœur et depuis bien longtemps, ce qui a touché ce bon et incomparable vieillard.
Pardonnez-moi, cher et excellent compatriote, le retard que j'ai mis à vous répondre; cela a tenu au manque de forces. Outre l'asthme et le catarrhe, j'ai à suivre des travaux de première nécessité auxquels je consacre invariablement la première moitié du jour. Je comptais sur la seconde pour mettre à jour mes correspondances, mais depuis un mois cette correspondance s'accumule, et il m'a fallu un effort pour répondre à votre lettre.
Je vous serre la main bien affectueusement.
P.-J. Proudhon.
Passy, 3 novembre 1864,
A M. AUGUSTE BEAUCHERY
Monsieur, vous vous impatientez et désespérez beaucoup trop vite. A quoi pourra-t-on s'attendre de votre part, si vous êtes si prompt à jeter le manche après la cognée ?
J'ai bien reçu, avec votre livre, vos lettres des 5 et 24 octobre. J'ai essayé dès le premier jour de me rendre compte de votre travail, et je l'ai parcouru en partie. Malheureusement je suis malade, la plupart du temps hors d'état de penser, de lire et d'écrire. Depuis dixhuit mois un asthme nerveux, doublé de catarrhe, me tourmente jour et nuit et m'affaiblit insensiblement. Pour juger un ouvrage tel que le vôtre, j'aurais besoin d'une vigueur de cerveau qui me manque tout à fait en ce moment. Cependant, je crois en avoir assez saisi pour me dire à moi-môme que ce que vous avez entrepris est d'une extrême gravité; je vous avoue que je ne serais guère moins surpris si quelqu'un venait me faire voir que l'arithmétique de Bezout est fausse. Ne prenez pas ceci pour une marque d'incrédulité, mais bien pour une manière de vous exprimer mon opinion. Je regarde la comptabilité, de même que le droit, la géométrie,
U GOhRE^ONDANGK
Talgèbre, la logique comme étant de sa nature in/aUlible, mais j'ai pu juger plus d'une fois que nombre de gens s'en mêlent dont l'esprit est incapable d'en saisir les règles. Je suis donc loin, bien loin de vous donner tort. J'ai même noté certaines choses que vous citez et qui m'ont paru ainsi qu'à vous d'incroyables bévues; cependant je vous demanderai à suspendre encore mon jugement, incapable que je suis de saisir l'ensemble de votre critique et de comprendre nettement votre réforme. Je suis malade, je vous le répèle, et votre travail n'est pas le premier qui, par les difûcultés qui lui sont propres, me l'ont dans ces derniers temps fait voir.
Peut-être aussi, pour vous dire toute ma pensée, y a-t-il un jteu de votre faute ; quelque chose d'insolite dans la forme ou de trop abstrait dans le raisonnement m'a empêché de vous bien entendre.
Dans quelques semaines, affranchi de certaines préoccupations et peut-être aussi mieux portant, je pourrai, je l'espère, revenir avec plus de succès sur votre essai. Alors, s'il vous était possible de me venir voir, vous feriez peut-être plus en quelques mots que je ne pourrais en une étude approfondie de plusieurs jours.
L'heure la plus favorable est de deux heures aprèsmidi à cinq heures.
Je vous salue» monsieur, bien cordialement.
P.-J. Proudhon.
DE P^. PBÛinfflON. U
Pamy, 4 nojm/hif iê64.
A M. GUSTAVE CHAUDET
Cher ami, je suis depuis assez longtemps sans nouvelles de TOUS. Votre premier numéro a-t-il paru? En est-on satisfait? Quand pourrai-je le voir?
Ma révision est fort avancée; j'aurais môme déjà remis en train l'imprimeur, si je n^attendais une décision du lihrairo.
Si cet ouvrage, comme quelques-uns de ceux que j'ai publiés, avait seulement vingt-cinq ou trente mille lecteurs, TefTet serait formidable.
Je vous préviens de nouveau que vous aurez à faire une lecture sérieuse de mes épreuves. Il faut non-seulement ôter les erreurs de fait, de logique et de doctrine qui auront pu m'échapper, mais tout ce qui pourrait servir de prétexte à une accusation,
Sous ce dernier rapport, voici une question que je vous soumets, et sur laquelle je serais bien aise que vous é clair cissiez dès à présent mes doutes.
Autrefois, sous la Restauration, par exemple, on regardait comme un délit de faire profession publique d'une forme de gouvernement différente du gouvernement établi. Ainsi, il n'était pas permis sous la monar*
chie de se dire républicain, à plus forte raison de préconiser la République aux dépens de la monarchie. C'est du moins ce que je crois me rappeler.
Aujourd'hui, il me semble, en dépit du caractère autocraiique de notre Constitution, que notre droit va plus loin. La Constitution de 1852, comme celle de 1848, étant progressive, sujette à révision, on peut dire que son développement naturel conduit au fédéralisme, que la fédération républicaine est dans les possibilités du progrès et du suffrage universel. C'est un bénéfice que nous vaut la Démocratie, et qui se déduit de la dictature impériale elle-même. Que dites-vous de cette théorie? Puis-je en toute sûreté combattre de ce point de vue le système unitaire? Donnez-moi, en quelques mots, un avis, dont j'ai besoin.
Je relis en ce moment l'ouvrage de l'Anglais Kinglake. Les deux premiers volumes sont entre mes mains ; je recevrai incessamment le troisième.
C'est d'un homme très-instruit, très-arrèté dans ses principes, très au fait de la diplomatie. Comme œuvre littéraire, ainsi que toute œuvre anglaise, cela laisse à désirer. Deâ redites, un peu de confusion, malgré le fil chronologique; mais c'est bien racheté par l'exactitude et la probité historique.
Le chapitre xiv, de 90 pages, concernant le coup d'État, est écrit et conçu d'une manière fort originale; un Anglais seul pouvait saisir ce point de vue et le développer. Cependant, et malgré toutes les raisons alléguées par M. Kinglake, je garde mon opinion sur le grand bénéficiaire du coup d'État, opinion beaucoup moins indulgente que celle de l'histoire. A mes yeux, L.-N. est franc fourbe, franche canaille^ franc assassin, franc lâche, franche ntUlité.
J'en suis encore plus convaincu après la lecture de rhistoire de Crimée que je ne Tétais auparavant, et je me ferais fort de justifier mon opinion d*après le récit de Kinglake lui-même.
J'ai suivi du reste, depuis 1848, d'assez près mon homme pour avoir acquis le droit d'énoncer cette opinion.
Ce qui m'a le plus outré jusqu'à présent, ce sont encore moins les brigandages du 2 Décembre que l'exécrable politique de cet homme qui, pouvant empêcher la guerre en restant dans la coalition des quatre puissances, s'en sépare et en détache l'Angleterre, afin de faire la guerre seul et de se mettre en vue. Cet mtinct de conservation dans la tyrannie est le digne pendant de ce que lord Stratford appelait les instincts d'honneur français.
Bonjour, cher ami, et santé.
Tout vôtre.
P.-J. Proudhon.