C0&BB8P. XIV
PAÊÊ9f^ 9»nm}Kié nSI.
A M. LE DOCTEUR CRETIN
Cber ami, j'ai achevé ayant-hier la leeture du livre de voire confrère X**^,.et, tout oppressé, époumomiéei éreinié que je suis^ je do puis m'empècher, avant d'envoyer mes compliments à Tauteur, d'eu causer un peu avec vous.
Le livre de X*** se lit avec plaisir, comme un roman ; genre de succès dont je ne suis pas précisément désireux pour vous. Peut-être aussi Timpression que j'en ai reçue tient-elle à l'intérêt que je prends à la doctrine, et au. récit plus ou moins dramatique des quelques observations rapportées par notre auteur.
Quoi qu'il en soit, et malgré la faveur qu'il devait s'attendre à trouver en moi, les 50 dernières pages de son livre m'ont causé une certaine déception. Je ne regrette pas les critiques que l'auteur s'est permises à votre endroit; il était libre de son jugement, et vousmême à priori ne pouviez lui en vouloir. Ce qui me peine, c'est la faiblesse, le vague, l'incertitude des objections ; c'est la contradiction dans laquelle il tombe à chaque pas ; c'est qu'il laisse trop voir que vos travaux le contrarient en ruinant ses opinions faites; c'est
DE P.-J. PROUDHOM. 9»
que parfois ses redressements prennent la forme de démentis préjudiciables à Thoméopathie en général.
Je ne vous citerai pas les pages du docteur X***; yous les lirez; autant elles me font peine, autant, j'èu suis sûr, elles vous inspireront de pitié. X***, faut-il le dire? n'est point votre ami, ni Tami de votre ami Curie. Il avait fait son siège; il vivait de la douzième et de la trentième, grâce aux infinitésimaux, il était presque devenu thaumaturge ; ses cures, racontées par lui-même, ont quelque chose de prestigieux qui d'abord amuse, puis détruit la confiance. Qui croire maintenant, du docteur X**^ guérissant les malades les plus désespérés avec des milliardièmes de milligrammes de plomb ou de iovista^ ou des docteurs Curie et Crelin, fidèlee aux petites doses, parfoismômeemployantdesdeuxièmes ou troisièmes dilutions, mais ne condamnant pas les doses massives, et n'ayant qu'une foi très-conditionnelle aux infiniment petits?
Il est un point cependant qu'il eût été digne d'un honnête praticien de tirer au clair. M. X*** parle beaucoup de la dynamisation des substances; j'aurais voulu sur ce sujet un travail d'expérimentation scientiGque, au lieu de conclusions déduites des cures personnelles»
Suffit-il, pour qu'un médicament soit dynamiêif qu'on l'ait écrasé, trituré,, dilué, réduit à quelques milliards de sa quantité première? Suffit-il de la simple succussion? En quoi le médicament dynamisé diffère-* t-il du non dynamisé?...
Il y a un fait qui, bien loin de servir la théorie da dynamisme^ inspirerait plutôt une grande méfiance. Tout le monde sait que du sucre écrasé, réduit en farine, perd sa qualité sucrante, et n'est plus que de l'amidon» Comment, dans ce cas» la djnamisation pio-*
iOO CORRESPONDANCE
duitelle rexlinctîon de la faculté la plus précieuse et la plus vivante du corps? Dynamis veut dire force, puissance, vie; diaprés cela, la puissance du sucre n'est-elle pas de sucrer ? Or, voici précisément qu'on la lui enlève par Técrasement; en le dynamisant, selon le précepte de X***, on le tuel
Avec vous, cher ami, je ne crains pas de m'ezposer au lidicule, en vous laissant voir mon ignorance. Mais voici une autre objection de même nature que je voudrais soumettre au docteur X***. J'admets volontiers que la même substance, prise à des doses différentes, produise des effets très-différents; mais je demande toujours si l'on doit confondre, sous le nombre de doses^ les différents degrés de concentration d'un liquide. Du vinaigre, par exemple, n'est pas précisément la même chose que de l'acide acétique ; Téther n'est pas simplement de l'eau-de-vie à un degré de volatilisation supérieur; lequel des deux est la dy nantis ou puissance de l'autre?...
La concentration, comme la distillation, fait partir certains principes dont la présence ouTabsence change la nature du liquide. Dans les deux cas, en quoi consiste la dynamisation ? — Sur tout cela, il serait digne de vous et de M. Curie de publier quelque chose.
Je ne doute pas que ce que je dis ici est parfaitement saugrenu ; mais cela prouve du moins que ce mot ou cephénomène de dynamisation a besoin qu'on l'explique, si nous ne voulons tomber dans l'atonisme, de l'atonisme dans l'Illusion, et de l'illusion dans la mysticité, le surnaturel et le miracle.
Sans doute, je reconnais avec vous le miasme, et si je reconnais la réalité du miasme et l'infection par le miasme, je ne puis pas nier la guérison opérée par un
agent analogue. Donc, je ne nierai pas des guérisons venues à la suite d'une médication à la trentième. Que sais-je?... Mais de cette concession de mon ignorance il ne faut pas conclure à des imaginations comme celles dont se berce M. X***; c'est confondre Thypothèse avec la science, la fiction avec la vérité. £hl bon Dieu, c'est déjà quelque chose d'assez subtil qu'une teinture mère, et je serais bien plus frappé de voir un lapin empoisonné en vingt jours par quelques gouttes de cette teinture, que de voir un malade guéri suàiio, je ne sais comment, par une cuillerée prise à la trentième dilution. Ce que je demande, ce sont des faits positifs, appréciables, et M. X*** ne sait nous faire voir que des miracles. On reconnaît trop chez lui Thomme des sciences occultes, cherchant, cultivant par-dessus tout l'invisible, l'impalpable, l'impondérable, l'inappréciable, l'inexplicable, l'inconnu. Plus un fait se dérobe à l'investigation, à l'expérience, à l'intelligence, puis il lé choie, le caresse, plus il a foi en lui, plus il aime à s'en prévaloir, plus il fonde sur lui son espérance. M. X*** est heureux quand il peut dire : Je ne sais pas, je ne comprends pas, j'ignore. Son esprit est l'inverse de celui d'un philosophe, d*un chercheur, d'un sage. Au3si, cher ami, lui ètes-vous profondément antipathique, et M. Curie lui fait horreur. Il est incapable de vous rendre justice parce qu'il est incapable de vous comprendre. A ses yeux, vous êtes sacrilège, parce que vous entreprenez de sonder l'insondable, de raisonner rirratioïinel, de dévoiler le mystérieux, doTameneràla science positive ce qui est du domaine de Thyperphysiqi^e, et qui par nature est soustrait à toutes les lois du nombre, du poids et de la mesure. Voilà pourquoi le livre de M. X***, après m'avoir amusé de l'histoire de
m GORRESIK)Nl>AItGE
sa conversion et de ses historiettes de clientèle, m*m soulevé à la fin, quand j*ai eu pénétré le secret de Bcm entendement. Car je suis des vôtres, cher ami, vous ne l*ignorez pas ; j*aime les choses nettes, plus logicien qu*Aristote lui-même, plus positif que Comte, et tout aussi sensualiste peut-être qu'Épicure. J'abhorre les génies de la trempe du malheureux X^"*^, je les regarde comme le fléau de la pensée et la lèpre de la raison.
En voilà assez sur le docteur X***; vous me redresserez et me confirmerez à première occasion.
Depuis notre rencontre chez Gauthier, le froid subi i 4 degrés au-dessous de zéro m*a fortement oppressé. X*ai été pendant vingt-quatre heures comme un noyé. Ce matin, je me suis levé la poitrine plus libre, et je compte faire une bonne journée de travail. D'après cette première expérience, j'espère me tirer assez bien de cet hiver.
J'ai toujours le soir, de quatre à sept ou huit heures, an temps de faiblesse plus ou moins marqué. Je n'ai pas encore fait usage du china, et suis en ce moment tout à fait hors de traitement. Quidf
Vous direz à M. Curie que je lui ai trouvé la figure» à mon endroit, passablement sardonique. Je suis sûr qu^il se moque in petto de mon pauvre individu, qu'il me traite comme un blagueur, et qu'il ne me fera jamais rhonneur de me dire tout le mal qu'il pense de mies nerfs, de mes poumons et de moi. Je ne demanderais pas mieux que de le rembourser en même monnaie; mais je n^y puis rien. Il est savant, et moi poète; mé* decin, et moi malade. Et j*ai peur qu'il ne m'envoie la Aèvre et Tasthme.
BonlouTy bonjour au papa Crétin et à ces dames.
P.-J. pROimaoïi.
M l».-l. PMWMN. M
I^HMy, 14 nonmbtt 1S64.
A M. GUSTAVE CHAUDEY
€her ami, je vous écris au galop; soyez assez bon pour me répondre de même, oui ou non.
Vous savez que je liens à ce que les Gamier impriment mon livre; mais je ne puis les y décider. La peurl...
En désespoir de cause, voici ce que je leur propose : Je serai mon propre éditeur; ils seront vendeurs et feront le nécessaire. La question est de savoir si celte combinaison est possible? Il me semble en avoir vu déjà nombre d'exemples, notamment celui de Michelet, qui imprime, broche à ses frais, puis livre aux libraires.
Un mot donc, et je commence lout de suite; sinon, je suis forcé de retourner à Deatu, qui, du reste, est tout prêt. ^
Depuis quelques jours, la malveillance des journaux Presse^ Siècle^ Opinion nationale, etc., répondant à la France^ Nain jaune^ se signale contre moi à propos de Tunité italienne. J'ai bien envie d'échanger quelque* . gourmades; j'ai écrit à ce propos à M. Decourtemanche, dont j'attends la visite.
Quant à moi, je n'attends pas pour mon œuvre un
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grand débit, 4 à 5,000, au plus. D^abord, il y a la malveillance; puis la grosseur du livre, 360 à 400 pages; puis le prix, 3 fr. 50 c. ; puis la lassitude publique. G*est dommage, je vous assure. Si Decourtemanche répond à mon espérance, je ferai dans son journal un peu de réclame. Vous viendrez ensuite, et nous verrons.
Je vous serre la main.
P.-J. Proudhon.
Passj, 23 noTembre 1864.
A M. FÉLIX DELHASSE
Cher ami, j*ai reçu en temps touIu la vôtre en date du 17 courant. Celle de M. Jottrand, qui, d'après vous, aurait dû m'ètre remise la yeille, ne m'est parvenue que le lendemain, peut-être par un oubli de son auteur.
Vos paroles sont si pleines d'afifection pour moi qu'une leltre de vous me fait plus de bien que tous les médicaments. Vous savez que je crois aux influences de l'amitié plus qu'à l'action des drogues : recevez donc encore une fois mes remerciements sincères pour le soulagement que vous m'apportez. ;
Tous me faites un reproche que je voudrais mériter : c'estque je m'écoute, c'est qu'il y a dans mon état plus d'imagination que de réalité; c'est, enfin, qu'avec un peu plus de courage, j'aurais déjà triomphé de cette maladie. Hélas 1 ce qui m'attriste, c'est que tous les médecins me tiennent le même discours. Mon état n'a rien de grave, disent-ils; il n'y a pas de lésion. organique; tout cela disparaîtra avec du régime et des soins; en tous cas, les asthmatiques vivent jusqu'à
IM OCmRESPOMDANGB
quatre-vingt-dix ans. — On ne parle pas de ceux qui meurent avant soixante !
En attendant, je suis en proie à une affection nerveuse qui m*a£Eaiblit insensiblement; je ressens au cerveau et à Tépine dorsale des douleurs sourdes qui trahissent Tépuisement; si je ne respire pas, c'est que, grâce à cette débilitation cérébro-spinale, ma poitrine fonctionne mal ; si tous les jours, à sept heures du soir, j'ai un commencement de crise qui, une fois sur quatre ou cinq, s'aggrave et me rend pendant plusieurs heures incapable d'aucun mouvement, c'est qu'à cette heure j'ai dépensé tout ce que deux ou trois heures de sommeil et mon dîner m'avaient rendu de force; si mes muscles s'amollissent, ei s*il y a progrès dans ma déerépîtude^ cela vient encore de ee que les fonctions de la respiraton, de l'oxygénation du sang, etc., ne réparent qa'incomplélement ee qu'exige de moi le travail quotidien. Demandez donc, s'il vous plaît, à M. le docteur Fritz la différence qu'il y a entre un asthme nerveux «I un asthme catarrhal; vous verrez ce qu'il vous répondra. Je dors à pnne quatre heures chaque nuit, et le sommeil est continuellement interrompu par Tasphjrxie; ce qu*il y a de pis, c'est que je ne puis rester couché, et que je dors, autant qu'il m'est possible, le menton dans mon estomac,
Avec tout cela je travaille, autant poor m*oecuper que parce qu'il le faut. Mais je ne puis aller au delà de quatre à cinq heures par jour, de sept à midi. Depuis mon retour de Franche-Comté, j'ai mis au net environ 2M pages; je ccnnpte arriver à la fin de cette s^naine à SOO, el eommencer aussitôt l'impression. L'ouvrage ira à 360 pages, ou dix feuilles. €e sera le dernier de eetfe étendue. Les livres m'accablent, et je suis décidé
à ne pins écrire que des articles d*ane oerlaine importance, qui se liront mieux et meraudront plus d*argent.
Deux choses occupent Topiuion en ce moment :
Pabolition de la loi de 1807 concernant Tintérèt de l'argent ; la convention du 15 septembre entre Victor- Emmanuel et Napoléon.
L'abrogation de la loi de 1807 est un sacrifice de l*intérÔt public aux compagnies financières; sous prétexte de liberté, c'est une consécration nouvelle de la servitude agricole, industrielle, et du monopole des grandes compagnies. Le peuple français est décidément jeté en pâture aux usuriers, aux agioteurs, aux parasites, etc., qui exploitent le gouvernement impérial. Je compte donner la démonstration de tout cela dans mon prochain livre. Aussi les affaires vont en France au plus mal; les faillites se succèdent d'une façon déplorable; la province souffre comme jamais il ne s'est vu, et ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que notre bourgeoisie ne parait rien comprendre à sa situation. Décidément elle est abêtie; il est temps que sa déchéance, avec sa banqueroute, soit déclarée.
Vous savez par les journaux ce qu'il en est de la convention du 1 5 septembre. Mais ce qu'aucun n'avoue parce que tous sont complices du malheur de l'Italie, c'est que la cause première de cette débâcle est dans la fantaisie de l'unité.
Des chansonniers, des conspirateurs, des intrigants, des bavards, des fous, ont rêvé en 1860 une Italie impériale et pontificale, héritière à la fois des Césars, des papes et de Charlemagne; républicaine par-dessus le marché dans les villes, foyer du monde civilisé, intermédiaire entre l'Europe, l'Asie, l'Afrique et l'Océanie.
Mais (m ne ressoscite pas le bois mort; — on n'a»*
socie pas les incompatibles; — on ne fonde pas arbitrairement, et de toutes pièces, un État, pas plus qu*on lie fait un homme avec des fragments de cadavres. Le résultat, depuis cinq ans, de ces belles inventions des Cavour, des Garibaldi, des Mazzini, de nos journalistes, de Napoléon III, etc., est d'avoir accumulé les ruines, créé une dette de cinq milliards, et rendu inévitable la banqueroute, à moins que lltalie, désarmant volontairement, n'avoue par le fait son incapacité, son impuissance et sa folie. C'est à cela que la pousse Napoléon III, que les manifestations italiques n'ont cessé d'indisposer, et qui doit désirer d'en finir. Ainsi, récapitulez la politique de nos libéraux :
UnUé italienne : vous en voyez le fruit ;
Question polonaise : elle est reculée de cinquante ans.
Questifin hongroise .* id.
Question du Danemark: résolue contre le Danemark;
Question d'Orient : résolue provisoirement contre la Turquie ;
Question grecque : impossible à résoudre; le roi Olbon y a succombé ;
Question du pape : résolue contre les Italiens et contre la papauté;
Principes des nationalités : interprétés dans un sens contraire aux nations ,
Principes des frontières naturelles : violés partout et fatalement;
Liberté de coalition ouvrière : appliquée partout contre les ouvriers;
Liberté des usures : au détriment de tous les emprunteurs;
Zttre-échange : vous verrez qu'il aboutira à la coalition de tous les monopoles ; ne payons-nous pas déjà
Ufi P,^. PROUDHON. 1( 9
la houille 60 francs les 1,000 kilogrammes à Paris? C'est le double de ce que coûtait, il y a trente ans, une corde de Lois.
Le reste à l'avenant. Vous en lirez la kyrielle dans ma prochaine publication.
Adieu, cher ami, et comptez que si le prochain hiver m'épargne,' je ne demande pas mieux que d'aller avec vous faire une visite aux Hollandais.
Je vous confie, incluse, une lettre pour M. Jottrand. Tout v6tre.
P.-J. Proudhok.
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Pasay, 30 noTembre 1864.
A M. MAURICE
Monsieur Maurice , mon père a toujours différé de vous écrire, espérant vous adresser, avec sa réponse à votre lettre du 7 octobre, le premier exemplaire de son nouvel ouvrage. Malheureusement sa santé ne s'est pas soutenue depuis son retour de Franche-Comté ; la publication promise n'aura lieu qu'en janvier prochain, et vous pouvez juger par la présente que votre ancien associé et ami n'a pas même la force de se tenir à son bureau.
L'opinion des docteurs sur son rétablissement est toujours favorable, mais, il faut bien le reconnaître, la médecine n'est pas heureuse avec ce pauvre malade.
Mon père n'a vu personne de Burgille, il n'a passé à Fraisans que cinq ou six heures ; les nouvelles qu'il y a recueillies ont été pour lui assez tristes. Il avait promis à M. Guillemin et à son neveu Louis Proudhon, de leur faire part de ses intentions ultérieurs; il n'a pas eu le temps ni la force d'en rien faire.
Ma mère est on ne peut plus sensible à yotre bon souvenir.
Recevez, monsieur Maurice, mes salutations affectueuses.
Pour mon pire :
Catherine Proudhon.