A M. CHARLES MORARD
Monsieur, mon père a reça le mannsGrit qm tous lui ayez fait Thonneur de lui soumettre.
En ce moment, sa santé, toujours plus mauTaise, ne lui permet pas d'en prendre connaissance immédiatement; mais nous espérons que le plaisir qu*il se promet de la lecture de votre travail ne sera pas di£Féré tro^ longtemps.
Je TOUS salue, monsieur, bien sincèrement.
Pomr wum fèr$ .' Catherine Pboudbdv*
110 GORRBSPONDANCaS
Passy, i5 décembre 1864
A M. LE DOCTEUR CRETIN
Cher docteur, cher ami, que je vous dise combien je vous aime, combien je vous trouve prudent, patient, plein de savoir et de courtoisie I Pouvais-je deviner que le jeune étudiant qui, en 1848, venait si délibérément à moi, deviendrait seize ans plus tard im de nos médecins les plus distingués ?
Je vous remercie avec ejffusion de la bonté avec laquelle vous avez accueilli ma fantaisie consultante. Vous Tavez compris : aucune pensée de changement ne me dirigeait; mais en vertu du principe que chacun de nous abonde en un sens privé, je m'opiniâtrais à donner à ma maladie un caractère tout différend de celui que vous lui aviez assigné. L'opinion si franchement conforme à la vôtre de notre ami et compatriote Clavel m'a converti. Je ne sais me raidir contre ce qui me semble être la science et la vérité.
Faites de moi maintenant ce qu'il vous plaira. Je m'abandonne à vous, je promets de plus de me comporter en malade obéissant et résigné.
Deux mots sur la nuit. Après votre sortie, la crise nerveuse qui me tourmentait s'apaisa peu à peu, et
vers huit heures je témoignai le désir de manger une soupe qui me fit du bien. Couché à onze heures, je jouis ensuite d'un repos continu jusqu'à quatre heures, sans préjudice toutefois des interruptions.
 quatre heures, la crise nerveuse s'empara de moi ayec la rapidité de l'éclair; à six heures elle était unie. Au moment où je vous parle, neuf heures, j'ai pris ma place devant le poêle, et je viens de me munir d'une soupe à l'oignon. J'ignore ce qui m'attend pour demain; mais le temps assez triste qu'il fait en ce moment ne paraît pas avoir exercé, jusqu'à présent, sur mon état une bien fâcheuse influence.
Mon cher docteur, je suis si bavard de ma nature, que lorsque je n'écris pas il faut que je dicte. Mon cœur débordait ce matin ; je n'ai eu de repos que lorsque Catherine a pris la plume pour moi. Je me sens toujours bien faible, et ma toux, quoique peu violente et peu fréquente, m'est douloureuse. Je sens comme du déchirement.
Depuis trois jours aussi la soif a notablement diminué.
Tout vôtre.
Pour mon père :
Catherine Proudhon.
in CflUKSPOtfDAMCK
Panj, 22 décembre Itti.
A M. LE DOCTEUR CRETIN
Cher ami, moa mal s'unifonnise ; mais, tout en 8*ûniformisant et se définissant il n'en devient pas plus supportable; au contraire. La crise nerveuse remplit mes journées, sauf quelques variations dans Tintensité. Mes forces diminuent toujours. Vous m'avez recommandé de manger, et Tappélit s'en va avec le reste. Ce qui m*est le plus terrible, c'est l'agacement universel qui me tient partout. Je ne supporte aucun bruit» aucune sensation.
La nuit, je cherche le frais, et en rencontrant la fraîcheur je retrouve le rhume.
Je voudrais me baigner dans une cuve d'eau froide. Chacun de mes cheveux est comme une corde à violon dont les vibrations irritent mon cerveau. Mes pieds et toutes les parties de mon corps sont dans la même exaspération tétanique.
Ne vous étonnez donc pas, cher ami, si ma plainte est toujours à votre porte. Vous le voyez aussi bien que moi-môme, ma vie s'écoule, sous forme de fluide nerveux ou autre principe inconnu. Que cette situation se prolonge et je m*évanouirai comme un souffle dont
K 9.-4. VWODBm tfS
la défaillance ne laissera môme pas de traces appréciables.
Cher ami, pouvez-yons donc ranimer en moi cette vitalité qui 8*étdnt? Je suis fatigué de tous les conseils médicaux, je ne yeux plus rien entendre et m*en rapporte à yous seul : In manm tuas commendo spirUum
Pour mon pire:
Catherine Proudhok.
Passy, 29 décembre i864.
A M. LE DOCTEUR CRETIN
Cher docteur, veus me demandiez hier soir comment j'avais passé les trois jours et les trois nuits précédentes. Je ne conserve plus avec exactitude ces souvenirs; sauf certaines variations dans Toppression, dans la fièvre, dans la crise nerveuse, je ne puis plus que vous redire tous les jours la même chose : mauvaise journée, mauvaise nuit, accablement profond, faiblesse et tristesse croissantes.
Ce matin, j'ai quelque chose de nouveau, que du reste vous avez prévu , un petit commencement de rhume.
Devant cette situation, l'inquiétude des miens, mes propres douleurs, et j'ajouterai le désir de ménager vos peines, m'ont suggéré un petit arrangement.
Je voudrais recevoir, entre vos visites, de temps en temps, celles de M. Curie, dont je deviendrais ainsi l'un des clients, payant bien entendu. Seriez-vous donc assez bon, mon cher ami, pour lui en faire vous-même la proposition ?
Écoutez-moi, cher docteur, entre nous, pas d'honoraires pour le médecin. C'est vous-même qui vous en
êtes expliqué, et j'ai osé accepter. Je n'entends pas pourtant recevoir vos soins sans aucun retour de ma part, et si je ne vous rembourse en monnaie, je crois avoir à ma disposition quelque chose de plus digne de vous et de moi.
Quant à M. Curie, c'est autre chose. J'aurais honte d'abuser deTamitiéquivouslie tousdeux, pour exploiter ses consultations, et puisqu'à Bruxelles j'ai payé des notes de médecin, je ne vois pas pourquoi il n'en serait pas de môme à Paris.
Cher ami, j'attends de votre amitié la visite très-prochaine de M. Curie.
Vous restez, cela va sans dire, le directeur suprême de ma santé. M. Curie ne vous refusera pas de se faire, en cette circonstance, votre auxiliaire, aux conditions que j'ai dites, sine quibns non.
Je vous le répète, mon oppression est plus grande que jamais; le rhume est revenu; je ne connais plus de repos, et j'ai dix fois ce qu'il faut pour motiver la visite quotidienne d'un, et même de deux médecins.
En attendant, je fais refaire de la brjone.
Pour mon pire :
Catherine Proudhok.
m OOUBPONDANCK
PêMj, 3i ééeemkn 1864.
A M. FÉLIX DELHlSSE
Monsieur Delhasse, votre amitié d*ailleurs trop bien connue, a ému mon père jusqu*aux larmes. Lui seul est capable, lorsqu'il sera revenu à la santé, de vous peindre les sentiments qu'il éprouve
Nous avons reçu le billet de 1,000 francs, et j^aurai à vous informer plus tard de son encaissement.
Vous avez bien raison, mon père s*est tué par excès de travail. Jamais on ne l'a vu si malade et si bas. Cependant Topinion générale est toujours que la maladie qui le dévore n'est pas mortelle. Puisse la science ne se pas tromper cette fois, comme tant d'autres I
Ma mère a été touchée comme elle le doit de votre affectueuse prévoyance. Elle voit en vous plus qu'un ami, im frère ; elle voit en vous un père pour lequel elle nourrit en son cœur le culte le plus filial.
Croyez, monsieur Delhasse, qu'il en est de Catherine Proudhon comme de ses auteurs.
Pour mon pire :
Catherine Proudhon.
DE P.-I. PROUmON. It7
PMSJ, 4 JMBTi» IMi.
A M. LE DOCTEUR MAGUET
Ami Maguet, cette suscription, cette écriture, tous sont un signe qu'il se passe chez nous de tristes choses et que quand le chef de la famille est frappé, les enfants sont bien forcés de prendre sa place et de mettre en réquisition les vieux amis. Que ce mot de réquisition ne vous alarme pas trop cependant, cher ami de mon père ; je ne veux pour aujourd'hui que vous dire combien de fois votre nom a été prononcé dans ces derniers temps parmi nous.
Celte année, le voyage de Franche-Comté, dont nous avions accoutumé d'attendre de A beaux résultats pour la santé de votre ami, s*est réduit à peu près à néant.
Vous avez prétendu, vous, ami Maguet, que c'était parce que le valétudinaire n'avait pas assez pris de vacances ; ainsi raisonne l'amitié, surtout quand elle se mêle de médecine. La vérité est que mon père est une nature désormais épuisée, et qui fera bien, s'il en échappe, de compter, à partir du 15 janvier 1809, soixante-dix ans, au lieu de cinquante-six que lui assignent les révolutions du globe.
Vous l'avez vu, ce pauvre père, ne faisant plus qu'un repas par jour, accompagné d'une petite soupe le matin et d'une collation plus légère encore le soir.
L'appétit commençait à partir. Adieu les excursions au bois, les courses dans les champs, et les bains à la rivière ! Il ne marchait plus; il se défaisait, se décomposait, se montrait difficile sur le vieux rouge, et chacun pouvait voir qae l'heureux climat de Dampierre avait perdu sur lui son hygiénique influence. Mon père s'en est revenu en plus mauvais état qu'il ne vous était arrivé, et nous recueillons depuis quatre mois les résultats d'une promenade au pays entreprise sans à-propos et sans méthode.
Voici où nous en sommes :
Les crises d'asthme nerveux, les attaques violentes de catarrhe, qui d'abord s'étaient montrées assez rares, sont devenues de plus en plus fréquentes, pour ne pas dire perpétuelles.
Le mal a fait des progrès d'une rapidité inouie, et dès le 15 novembre mon père se déclarait dans l'impossibilité absolue de souteAir une pareille existence. La lutte alors, lutte singulière, a commencé entre les docteurs affirmant la parfaite guérissabililé de la maladie, et mon père soutenant, d'après sa marche descendante, que le résultat devait en être fatal.
Que puis-je vous dire là-dessus, moi, qui ne comprends pas plus la maladie que les médecins? Dix docteurs, parmi lesquels notre excellent ami Maguet, MM. Crétin, Clavel, etc., après avoir ausculté, percuté, tapoté, ont dit que mon père était parfaitement sain du cœur, du poumon, des bronches; mais que la maladie serait très-longue, très-douloureuse, susceptible de quelques soulagements, en définitive incurable. Et
DE P.«J. PKOUDHON. Ii9
pour soulager cette maladie incurable, voilà que depuis quatre mois, ils tiennent mon malheureux père à la bryonne, à la noix yomique, à Taconit, au méiailum album^ à Tipécacuanha et autres poisons indigènes et étrangers.
Quel résultat a-t-on obtenu cependant de toutes ces indications savantes, qui heureusement n'ajoutent rien à la gravité de la maladie, eu égard à la petitesse des doses ?
Dans le commencement, mon père, toujours acharné au travail, pouvait se permettre encore la promenade par un temps beau et sec ; il faisait jusqu'à 5 kilomètres de chemin, il déjeunait et dînait d'excellent appétit.
Puis il lui a fallu successivement retrancher sur ses sorties ; Tappétit a diminué, la toux est devenue plus fréquente. Il y a quinze jours, le malade avait encore la force de faire un repas; à présent, il se refuse à manger, parce que la mastication le fatigue et Tétouffe. Il y a quinze jours, il ne gardait pas le, lit dans la journée ; maintenant, s'il dépendait de lui, il ne se lèverait plus. II y a quinze jours, ses crises, ainsi que je vous l'ai dit, étaient à peine de une ou deux par semaine ; maintenant il vit dans une crise continue, et dans quinze jours, si ce progrès n*est pas enrayé, mon père prétend qu*il ne se lèvera plus du tout ; de môme que la. nourriture lui est devenue impossible, faute de goût et manque de force, de même toutes les fonctions naturelles lui deviennent également impossibles. Il ne dortplus depuis longtemps; il nemarchepas. Ses jambes sont enflées ; il selaisse aller, il devient ce queFon appelle dans les hôpitaux un gâienx; avec tout cela, il conserve une raison saine, toute sa liberté d*esprit, ce qui fait