‹ Correspondance de P.-J. Proudhon (volume 2)Chapitre 3 sur 27 · A M. EUGÈNE NOËL · texte numérisé non relu

A M. EUGÈNE NOËL

Mon cousin, ma convalescence s'annonce assez bien ; cependant, 9ies jambes sont encore très-faibles et mon cerveau incapable de travailler.

Yotre opuscule sur les générations spontanées, qui m'est parvenu dans lo fort de ma maladie, est la pre^ mière chose que j'aie lu3, dès qu'il m'a été possible de lire. Vous devinez que je suis friand de ces sortes de discussions. J'ai afQrmé, non pas en naturaliste, ce qui ne m'appartienjb pas, mais tout simplement en raisonneur, le principe de la spontanéité génératrice, il y a bien des années; j'ai consigné cette affirmation quelque part dans mon livre De la Justice^ dont la première édition est de 1858 ; je me propose de faire de ce principe un des éléments de la théorie de ce qu'on appelle si vaguement nationalité^ théorie que j'espère pouvoir publier dans le commencement de l'année prochaine.

Bès le commencement, j'ai suivi, autant qu'il m'a été donné, la polémique et les expériences de M. Pouchei, que je regarde comme un grand penseur, im vrai phi«^ losophe et un savant de cœur; avant même qu'il en eût

fait la preuve, je me disais, en généralisant ce que j'avais appris des différents modes de reproduction des animaux et des plantes, en réfléchissant sur les phénomènes de la nutrition, de la circulation, de la croissance et même des excroissances, que la génération SPONTANÉE, ou ce quo nous entendons par ce mot qui peut-être manque d'exactitude, rentrait dans cette catégorie ; et cela m'a suffi pour me faire peu à peu ime cosmogonie à mon usage personnel, en attendant que les hommes d'observation et d'expérience, comme M. Pouchet, nous en apprennent davantage.

J'ai donc lu avec infiniment de plaisir votre brochure, et je vous en remercie de tout cœur. Et puisque vous m'en fournissez l'occasion, je crois devoir vous faire part de deux observations critiques que votre travail m'a suggérées :

1° Yous n'avez pas assez fait ressortir, à mon jugement, le principe que la génération ne se produit pas spontanément dans un milieu quelconque, par exemple dans une masse métallique, dans du sable parfaitement pur, de la limaille de fer, du gaz hydrogène, de l'acide sulfurique, etc. — Elle exige la présence de matières organiçties, comme condition première de formation et d'alimentation. Sans cette importante réserve, il y a des gens qui s'imaginent que la génération spontanée peut se faire partout, avec n'importe quoi : ce que ne prétend pas M. Pouchet.

2^ Vous ne vous êtes pas prévalu, comme vous l'eussiez pu faire, contre les panspermistes, d'un argument triomphal, qui résulte de la théorie de M. Pouchet. Celui-ci reconnaît, en effet, que le*moment^mi/f/de la formation est insaisissable ; qu'il y a là un premier acte obscur, et si j'ose dire mystérieux ; que pour cette GoaBssp. Xiy. S

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nison, je nommerais hardiment divin; passage du néant à la yie, du chaos à l'organisa lion ; produit d'une force à jamais inconnue, et qui, ne tombant pas plus sous Tobservation que la Divinité même, peut être dite pour celte raison, extra^ruUurdle ou surnaturelle. Ne yous effrayez pas de ce langage. Je fais profession, quant à moi, de m'abstenir de toute spéculation surnaturaliste, et M. Pouchet en use certainement de môme. Mais voyez l'avantage que ceci lui donne contre ses hypocrites adversaires. C'est en vue de ménager les pieuses croyances et les droits de la Divinité que ces messieurs combattent la 'spontanéité. Dans ce but, raisonnant comme les sauvages, pour qui tout ce qui se produit dans le monde est l'œuvre immédiate de la puissance divine, abandonnant le devoir de la science, qui est de remonter la chaîne des causes le plus haut possible, que font-ils? Ils font construire par Dieu, de toutes pièces, un homme et une femme adultes, lesquels n'ont plus qu'à s'accoupler pour produire, on ne sait comment, toutes les races humaines. Est-ce là raisonner en savants, est-ce même honorer la divinité?

M. Pouchet, au contraire, sans se mêler de révélation ni se faire prophète, nous conduit pas à pas jusqu'au bord du néant. C'est là que l'observation lui découvre la loi élémentaire de toute organisation, précédée d'un fait ou acte primitif qui se dérobe à son regard, dans lequel il ne tient qu'à MM. les panspermistes de voir l'intervention divine, puisque leur manie est de mêler sans cesse la science et la théologie, la physique et la révélation, mais que M. Pouchet s'abstient de qualifier, ou qu'il qualifiera par ces mots : Ifec jim lAtra.

Je vous le demande donc : En se plaçant pour un moment sur le terrain des panspermistes-théologiens, qui s'approche le plus près de la cause première^ d'eux ou de M. Pouchet? Qui, sans se mêler des choses divines, côtoie ici de plus près la sphère inabordable ott la conscience religieuse place le créateur ? Qui, en nous faisant toucher du doigt une des limites de la nature observable, pourrait se vanter à plus juste titre de nous avoir placés en présence du surnaturel en face de la Divinité, que M. Pouchet?

Peut-être, mon cousin, cette argumentation ne vous paraîtra-t-elle pas sans danger, vu la faiblesse des têtes contemporaines. Que de gens, après avoir traité M. Pouchet d'athée, de matérialiste, d'impie, n'iront pas se précipiter follement sur ses pas, dans l'espérance de saisir ce surnaturels dont je dis qu'il s'est rapproché de plus près que les autres 1 Alors une nouvelle superstition surgirait de la plus pure science et Ton accuserait d'intempérance, d'idéalisme, que sais-je? de mysticisme, notre incomparable observateur. Mais cela s'est vu à la suite de toutes les grandes découvertes. Fénelon, Bossuet, Bonnet et autres n'ont-ils pas essayé de démontrer l'existence de Dieu par les merveilles de la nature, que la science des derniers temps avait rendues plus sensibles? Or, voilà que les savants modernes nient aujourd'hui les causes finales^ ce qui est le renversement de toutes ces démonstrations prétendues. Que M. Pouchet laisse dire, et s'en tienne, quant à lui, à sa limite herculéenne : Nec plus ultra; qu'il laisse les curieux et les fous se jeter dans l'abîme, l'accuser même d'inconséquence. Mais je ne vois pas pourquoi il se priverait d'une argumentation, qui, en faisant valoir ses découvertes, mettrait à nu la sottise

de ses adversaires, la grossièreté de leur philosophie, et confondrait le jésuitisme académique.

Bonjour, mon cousin, et croyez que mon amitié pour vous ne souffrira jamais des perturbations de ma santé.

Tout vôtre,

DE P.-J. PROUDHON. tl

Pnssy, 6 août 1861.

A M. GUSTAVE CHAUDEY

Cher ami, dans le cas où notre partie projetée ne serait pas remise et où je devrais vous attendre demain dimanche, à neuf heures , je viens vous prier d'un petit service : c'est de me rapporter pour quelques jours les deux feuilles que je vous ai communiquées et que je vous rendrai après nouvelles corrections. J'en ai besoin, bien que j'en possède un double exemplaire, parce qu'il m'arrive assez souvent de refaire mes corrections, et dans ce cas je me sers de la double épreuve.

Je voudrais, avant de partir pour la Franche-Comté, mettre en train ma publication, je veux dire la préparer pour l'imprimeur, au moins en partie, et vous pouvez, en comptant les semaines et les jours, d'ici octobre, juger que je n'ai plus de temps à perdre.

Il est entendu que si vous êtes retenu après demain, vous me rendrez ces épreuves ime autre fois, soit que j'aille vous voir à Paris, soit que vous veniez à Passy.

J'ai lu hier dans la Presse l'interrogatoire de nos messieurs de l'opposition, et tout aussitôt j'ai pris la résolution de leur consacrer un petit article dans ma

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prochaine publication. Rien ne me sera plus aisé que de faire cette interpolation ; elle va toute seule.

J'ai de graves reproches à leur faire:

1® Ils se sont posés en avocats consultants. Or, il est évident pour moi que ces consultants ont induit les électeurs dans un piège : l'article 291, Proc, n'est pas douteux; et dire que les élections devaient être prises pour un motif d'exception, c'est prétendre que la loi ne devait pas être appliquée dans un des cas où justement le pouvoir doit tenir le plus à l'appliquer ;

2® Ils prétendent qu'il ne s'agissait pour eux que de consultation, — C'est une reculade indigne et une escobarderie. Ici, la consultation était de 1' action : à quoi sert le nier ? — C'est justement en vue de V action qu'on a combattu l'abstention;

3* M. Garnier Pages proteste contre la connexité qu'on veut établir entre son comité des 13 et le comité des 25. — Autre indignité qui ressemble à de la trahison. C'est dénoncer le comité des 25 et tous ceux qui ont concouru à sa nomination.

Il n'y avait, ce me semble, qu'une manière honorable do répondre à la justice, c'était de dire ;

« Oui, nous savions que la police pouvait nous accuser d'association ou réunion illicite.

« Mais nous avons cru devoir passer outre, parce que nous avons jugé que cette infraction, involontaire de notre part, mais devenue indispensable, était le meilleuf moyen que nous eussions de faire comprendre au gouvernement l'impossibilité où nous étions d'entrer dans l'arène électorale et d'exercer nos droits. — Nous avons voulu en contrevenant à une loi de police en appeler la modification. Qu'on nous condamne , mais

DE P^. PEOUDBON. )l

que Tarticle 291 soit modifié ; sinon, nous prêcherons rabstention comme auparavant.

oc Oui, notre comité de consullation était un comité d'action (d'action électorale).

a Oui, enfin, c'est à défaut du comité des 25 que nous avons fourni le comité des 13. Dieu nous préserve di renier notre solidarité I »

Vous me ferez part de vos observations sur tout cela, afin que je ne sois pas exposé moi-même à faire faussa route, en rencontrant nos meneurs.

J'ai trouvé la réflexion de Berryer peu sérieuse. Comment se faityil que nous ne soyons que treize prévalus, quand la loi suppose un délit commis par plus de vingi personnes ?... Âh I cher ami, vos confrères os sont que des chicemiêrs^ et ils prétendent nous servir ds guides!

Tout vôtre.

P.-J. PSOUDBOV.

Passj, 14 août i86i.

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