‹ Correspondance de P.-J. Proudhon (volume 2)Chapitre 4 sur 27 · A M. CLERC · texte numérisé non relu

A M. CLERC

Cher monsieur Clerc, j'ai lu vos vers ; je les ai trouvés frappés vigoureusement et d'une facture cornélienne. L'académie de Lille serait heureuse d'en avoir de pareils à couronner de temps à temps. Pourquoi les avez-vous signés seulement de vos initiales ? Quel mal cette reconnaissance de paternité aurait-elle pu faire à M. le chef d'escadron? Est-ce que l'armée serait déshonorée parce que quelques-uns de ses officiers s'occuperaient, à moments perdus et à bâtons rompus, d'autre chose que de leur service ? Napoléon P'^n'étaita pas membre de l'Institut? Napoléon III n'écrit-il pus une histoire de César? Combien d'autres ont embelli, illustré leurs épaulettes, en cultivant avec plus de désintéressement que n'en ont les lettrés de profession, la poésie, l'histoire, l'art!... Franchement, j'ai été piqué, ma lecture finie, de voir que vous aviez gardé l'anonyme. Je vous somme, en cas de nouvelle édition ou de nouvelle publication, d'établir votre signature en toutes lettres.

Je vous félicite de la naissance dé votre troisième garçon , et je demande à M°^* Clerc la permission

de n'être pas, en ce qui touche le sexe de l'enfant, de son avis. Je Crois que ce qui nous manque aujourd'hui, ce sont encore plus les bons pères de famille, les bons maris, que les bonnes femmes. L'excentricité de l'esprit et de la vie, les mauvaises mœurs, sont plus rares chez les femmes que chez les hommes ; la modestie du sexe s'y oppose. Puis, la vertu de la femme mariée, jeune, à un compagnon plus âgé, plus fort, censé plus raisonnable qu'elle, dépend toujours plus de l'époux, que celle de l'époux ne dépend de l'épouse. Or, comme je ne doute pas que les fils de M. Clerc ne soient en tout dignes de leur père, je lui dirai, au rebours de Béranger : Faites des hommes, nous en avons besoin. Les hommes ensuite feront leurs femmes.

Je partage toutàfait votre opinion sur X***: il est venu au monde cent cinquante ans trop tarJ. Spinoza, dès le dix-septième siècle, dans son Traclatus theologico-politicus, avait élevé la critique plus haut. Mais que voulezvous ? Cela vous sert toujours à prendre la jauge de la raison moyenne.

Puisque vous faites à ma femme l'honneur de vous rappeler à son souvenir, je vous prierai à mon tour de vouloir bien me servir d'interprète auprès de M™° Clerc, et de la féliciter des succès poétiques de son digne mari. Ah I monsieur le sournois, vous êtes un nourrisson de la mtise et vous n'en disiez rien ! On se méfiera de vous à l'avenir.

Je vous serre la main bien cordialement.

P.-J. Proudhon.

Passy, 16 aoAt 1861.

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