A M. EUGÈNE NOËL
Mon cousin, j'ai la vôtre datée d'hier 15; elle m'a causé un plaisir infini par les détails qu'elle contient sur notre grand philosophe naturaliste, M. Pouchet. Ah I dites-lui bien de ne pas s'effrayer des critiques des Pasteur, des Coste, des Flourens et tutti quanti; d'aller de l'avant et de se moquer des prétendus savants qui ne savent que mordre les mollets des gens qui vont plus vite qu'çux. C'est la récompense de tous les chercheurs. Un homme a reculé les bornes du savoir humain : l'envie, la médiocrité, le fanatisme, l'hypocrisie, le pédantisme, accourent, jettent les hauts cris, font tapage, accusent le savant d'empiéter; puis, tout bien examiné, finissent par lui dire: Mais il vous reste encore telle question à résoudre! L'a-t-il résolue? On ajoute : Il y a encore telle autre; puis celle-ci, et cellelà, et ainsi de suite jusqu'à la fin des siècles, car la science est infinie. Ne voilà-t-il pas des savants bien respectables? Il est digne de la vraie science de conserver, sous le feu des attaques, la sérénité; mais je voudrais, çà et là, le petit grain d'ironie qui la venge des calomniateurs.
DE P.-J. PROUDUOIf. tî
J'ai lu le compte rendu des expériences de M. Coste; j'ai entendu les cris de triomphe de la panspermie, et j'ai bien pensé que M. Pouchet leur donnerait bientôt la réplique. Aussi ce que vous m'annoncez de ses recherches actuelles me fait-il grand plaisir. Si cet homme, à la foi robuste, autant qu^à la science profonde, avait besoin d'encouragements, je lui dirais :
Jadis on attribuait à une révélation immédiate du ciel la connaissance de Dieu et de la religion. On prétendait qu'une telle connaissance ne pouvait être acquise naturellement par les seules forces de la raison. Dieu est caché à noire entendement aussi bien qu'à nos sens, disait-on; s'il ne se révèle lui-même, l'humanité est condamnée à vivre la face contre terre, sans idées supérieures, sans religion. — Ab Jove principiwn. Et voici que la philosophie moderne, Kant, Hegel, Feuerbach, les philologues et toute l'exégèse, s'accordent à dire et prouvent que l'idée de Dieu et toute la dogmatique religieuse sont un produit de la conscience humaine, et que toute cette création transcendentale nous appartient!...
On raisonnait de même de la politique et de la constitution des États. Dieu, ou les dieux avaient au commencement donné au genre humain ses institutions, par l'entremise des Orphée, des Amphion, des Moïse, des Abraham, des Noé, des Mahomet 1 Et voici, grâce aux révolutions de notre âge, que nous expliquons toutes les institutions sociales, par l'action de la liberté humaine, par la raison! Nous n'avons que faire de l'intervention directe d'en haut.
Même théorie à l'égard de la justice: Si la notion du droit, disait-on, ne nous était insufflée de l'Esprit- Saint, nous n'aurions aucun sentiment du juste et de
Tiujuste. Une telle idée ne nous étant pas donnée dans la contemplation de la nature, ne se serait pas formée dans notre esprit, et en supposant même que nous Teussions imaginée, rien n'aurait pu nous en faire une obligation, et nous vivrions sans société, sans lois, à Tétat sauvage, anthropophage.
Et voici que la philosophie démontre encore que la justice nous est immanente, la plus haute faculté de notre âme. Aristote, Cicéron, toute la sagesse antique sont confirmés par la sagesse moderne.
Même doctrine pour l'origine du langage. Ici, ce ne sont pas seulement les hiblistes qui prennent la parole contre la science, c'est J.-J. Rousseau, le protestant de Genève. « Si la pensée est nécessaire à la production de la parole, disait ce sophiste, la parole n'est pas moins nécessaire à la production de la pensée I » J.-J. se croyait malin, et pourtant il ne faisait que reproduire en autres termes cette vieille question : Si la poule est née au commencement de l'œuf, ou si c'est l'œuf qui est né de la poule? — Qu'en pense M. Pouchet? Cette pauvreté ne le fait-elle pas rire ?
On allait jusqu'à attribuer à l'opération divine, à la communication du ciel, les découvertes de l'industrie, l'invention du blé, de la charrue, de la musique, des voiles de navire, de l'huile, etc. — Et voici que depuis l'année 1791, il a été pris, en France seulement, plus de soixante mille brevets d'invention ! ... Ici la panspermie ne manquera pas de dire : Quoi d'étonnant à cela? Les inventions naissent les unes des autres, comme les générations ; mais il s'agit de la première, il s'agit de l'impulsion initiale? Qui l'a donnée, si ce n'est Dieu?...
En voilà assez sur cette déplorable philosophie, Tune
DE P.'i. PROUDHON. 29
des hontes de notre époque. J'ai lu ces derniers jours un opuscule do M. Flourens, sur Vorigine des espèces. Il critique fort M. Darwin. Je vous avoue que j'aime assez la manière de M. Flourens, ses éloges, sa lucidité, etc., bien que je ne marche pas à sa suite dans la question qui nous occupe aujourd'hui. Plus d'une de ses critiques, à l'endroit de M. Darwrin, m'a paru fondée. Vous n'ignorez pas non plus que le savant anglais a été réfuté par M. d'Archiac, au Muséum. Mais s'il y a à redire au livre de Darwin, je n'accepte pas davantage les conclusions de ses critiques. Je suis disposé à croire que les espèces sont actuellement fixées, partant non transmutables, si ce n'est dans d'étroites limites; — mais j'incline à penser en même temps que comme il y a eu de grandes époques de création, de môme il y en a eu de transformation ; je pense même que création et transformation sont dans ce cas synonymes, et si cette proposition était une fois admise, ou seulement rendue plausible, nous aurions de quoi accorder Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, le principe de la fixité des espèces avec celui de leur convertibilité; nous comprendrions pourquoi la nature, qui ne se permet que le nécessaire, s'en tient aujourd'hui, dans le plus grand nombre de cas, à la production génératrice, et n'a plus recours aux métamorphoses.
Mais j'oublie que ces hautes spéculations ne sont pas de mon ressort. Ne sutor ultra crepidam. Ce que je vous en dis n'est que pour vous faire voir, mon cher cousin, quel intérêt je porte aux travaux de M. Pouchet.
Je ne connais pas la leçon de M. Joly, et je la lirai avec fruit, si vous voulez bien me l'envoyer. Quant aux feuilletons de M. Meunier, j'ai le malheur de ne les avoir pas suivis, en raison de l'antipathie que m'inspire
30 œRRESPONDANGE
V Opinion nationale ^ et aussi parce qu'il m'est impossible de me tenir au courant de tous les journaux.
Je pars samedi prochain 20 août, pour la Franche- Comté, où je vais passer une quinzaine, et tâcher de retremper mon cerveau. Combien j'envie la verte vieillesse de M. PouchetI Voilà un homme favorisé! J'ai besoin de dix bonnes années de travail, et je tremble de ne les pouvoir obtenir. Mon testament, comme disait Jésus-Christ, n'est écrit qu'à moitié, et je ne mourrai content qui si je puis le finir.
Je vous serre la main.
Votre cousin.
P.-J. Proudhon.
DE P.-J. PROUDHOM. 31
Passy, 20 août 1804.
Monsieur, j'ai reçu par notre ami commun, M. D***, les sept livraisons de votre gigantesque dictionnaire; je possédais déjà la première. Je ne puis trop faire de vœux pour le succès de votre publication, et j'admire le courage, le dévouement à la science, de M. L***, qui n'a pas reculé devant une pareille entreprise. Depuis ma convalescence, j'ai parcouru quelques-uns de vos articles, et je suis de plus en plus étonné de l'énorme masse de matière que vous rassemblez dans vos colonnes. J'apprendrais avec un vrai bonbeur que vous trouvez le placement de ses fascicules ; cela me prouverait \me fois de plus que notre nation n'est pas morte ; un peuple qui lit, qui se montre avide de science, qui la cherche sous toutes ses formes, n'a pas donné sa démission.
J'ai lu les deux articles que vous m'avez recommandés. Abstention et Anarchie, et je vous remercie de la manière dont vous avez parlé de moi à cette occasion. Je regrette seulement de n'avoir pas été en mesure de m'expliquer moi-même au moment où vous les avez écrits. Sur V abstention^ j'aurais eu à vous dire
quelque chose de plus positif et de plus décisif que ce que j*ai trouvé dans le dictionnaire. Quant à Vanarchie sa rédaction m'en a paru plus exacte et meilleure. J'ai voulu, par ce mot, marquer le terme extrême du progrès politique. U anarchie est, si je peux m'exprimer de la sorte, une forme de gouvernement, ou constitution, dans laquelle la conscience publique et privée, formée par le développement de la science et du droit, suffit seule au maintien de Tordre et à la garantie de toutes les libertés, où par conséquent le principe d'autorité, les institutions de police, les moyens de prévention ou de répression, le fonctionnarisme, l'impôt, etc., se trouvent réduits à leur expression la plus simple; à plus forte raison, où les formes monarchiques, la haute centralisation, remplacées par les institutions fédératives, et les mœurs communales, disparaissent. Quand la vie politique et l'existence domestique seront identifiées ; quand par la solution des problèmes économiques, les intérêts sociaux et individuels seront en équilibre et solidaires, il est évident que toute contrainte ayant disparu, nous serons en pleine liberté ou anarchie. La loi sociale s'accomplira d'elle-même, sans surveillance ni commandement, par la spontanéité universelle.
Lorsque vous en serez venu aux articles Dieu et Propriété^ je vous serai obligé de me prévenir. Vous verrez par quelques mots d'explication, qu'il y a autre chose que des paradoxes dans ces propositions : Dieu^ c'est le mal, et la Propriélé, c'est le vol, propositions dont je maintiens le sens littéral, sans que pour cela je songe à faire un crime de la foi en Dieu, pas plus qu'à abolir la Propriété.
Je vous salue, monsieur, bien sincèrement.
P.-J. Pjroudhon.
Passy, 20 tout 1864.