‹ Correspondance de P.-J. Proudhon (volume 2)Chapitre 8 sur 27 · A M. BERGMANN · texte numérisé non relu

A M. BERGMANN

Mon cher Bergmann, je t'écris du centre des montagnes du Doubs, de la part de notre ami Maguet, pour t'informer que je serai chez lui vendredi prochain, 2 septembre au plus tard ; que je compte passer chez lui quelques jours, et qu'il serait bien heureux si tu pouvais proQter de cette occasion pour t'échapper une semaine et nous venir joindre.

Tu prendrais le chemin ^le fer de Mulhouse, Béfort et Gray, lequel t'amènerait à la station d'Autet, joli village à deux kilomètres de Dampierre, où réside Maguet. Tu nous préviendrais la veille, et nous irions t' attendre avec la voiture du docteur.

J'ai pris sur moi de me donner quinze jours de vacances au pays natal, pour me retremper le cerveau et les nerfs, et voir si je pouvais triompher de l'asthme qui me ressaisit. Puissent Apollon, Esculape, Hygée accueillir mes vœux! J'ai dit adieu à Hébé, Vénus, et toute leur bande.

Quoi que tu décides, écris-nous quelques lignes et adresse ta lettre au docteur Maguet^ à Dampieire-sur- Salon [Haute- Saône).

Je te remercie de ton dernier envoi sur la comparaison des langues. J*ai eu le plaisir de trouver dans ce petit travail la confirmation de beaucoup de choses que j'ai écrites en 1839 dans un mémoire envoyé à l'Institut. Une sorte d'intuition philologique m'a fait découvrir bon nombre d'idées que tu partages; malheureusement, il manque à mon travail cette science des faits qui te distingue entre tous. Il y a là, dans ton discours, encore de bien belles et fortes pensées; pourquoi faut-il que tu gaspilles ainsi tes richesses? Je te serre la main.

P.-J. Proudhon.

n GORRESPOIfDANCB

DtMpi n w ■ i iisSalon (HanUi^Saône)» i 8«ptenbre 1864.

A M. LE DOCTEUR CRETIN

Mon cher ami, le docteur Maguet a regretté vivement de n'avoir pu vous serrer la main; il se réserve de le faire à première occasion. Désormais, il pourra faire quelquefois le voyage de Paris. Devenu médecin de la Compagnie du chemin de fer, il a le passage franc sur la ligne, et il lui suffira d'une demande pour pousser jusqu'à Paris.

Je crois vous faire plaisir en vous donnant des nouvelles de son état. Vous avez su quelles avaient été nos craintes, à Gouvernet, à M. Gauthier et à moi, sur la santé de cet excellent ami. Nous ne nous étions pas trompés : Maguet était atteint du diabète, et il avait été, quoique médecin et bon observateur, le dernier à s'en apercevoir. Aujourd'hui, il est hors de danger, en ce sens du moins que la maladie est contenue, Maguet s'est fait un régime à lui : il vit de viandes rôties, grillées, de lard aux choux, de légumes frais et de bonne soupe. Son pain est cuit jusqu'à carbonisation de la croûte ; il ne se ménage ni le vin ni le café.

Le matin, un bouillon et deux doigts de vin; à midi, un repas solide.

Le soir, une collation assez légère.

Moyennant quoi, et le grand air aidant, J'ai retrouvé Haguel rajeuni, plus ingambe ; le ventre disparu ; enfin Tallure que je lui ai vue quand il était encore étudiant. Il embellit sa maison, il est heureux de sa petite clientèle; bref, il se trouve bien.

Son ordinaire étant excellent, on n*y a rien changé pour moi.

Quand je lui ai dit que vous me recommandiez à ses soins, à sa surveillance, surtout pour le repas du soir, il a répondu en riant : suffit. Votre docteur est un médecin parisien; il ne connaît rien à la médecine de Dampierrel....

Avec tout cela, notre ami Maguet n*en est pas moins, comme le docteur Clavel, sur le chemin où vous êtes si fort avancé. Il est Tennemi des médications ; il m'a raconté lui-môme qu'il avait traité en dernier lieu plusieurs fluxions de poitrine sans saignée, et il s'en applaudit. Il partage entièrement votre opinion sur la prépondérance de Testomac dans l'organisme humain ; il vise au simple, et tend à refaire ses malades par le régime, plutôt qu'à guérir et tourmenter la nature.

Je l'ai interrogé sur la tumeur blanche du poignet de mon malheureux neveu, que j'eusse bien voulu vous faire voir; il pense que ce n'est pas assez de traiter la partie malade et qu'il faudrait agir sur l'ensemble de la constitution. Qu'en pensez-vous?

La grande spécialité de Maguet est celle des accouchements. Il a accouché plus de neuf cents femmes pendant son séjour en Beauce, et dans toutes les conditions. Aussi les paysans disaient de lui dans leur patois : Il est lien adroit aux femmes» Malheureusementi ce talent vraiment hors ligne se trouve ici sans emploi. Ce n'est pas la coutume dans nos pays que les

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femmes soient accouchées par des hommes. La santé des familles n'en va pas mieux, certes ; la pudeur encore moins. Rien de plus sévère dans sa décence qu'un accouchement fait par Maguet; hors le cas où il devait employer les forceps, jamais il ne se permettait de découvrir la personne en couches. Tandis que ces prétendues sages- femmes!..,. Pas plus de pudeur que de bon sens. Ah I le docteur me fournira plus d'un argument contre les d'Héricourt, les Royer, et toutes ces savante ès-sciences chirurgicales et naturelles.

Mais il faut que je vous dise un mot de moi-môme. Nous voilà en pleine pluie, par conséquent en pleine oppression. Cependant, et bien que chaque nuit j'aie dû passer une heure ou deux sur mon séant, il n'y a pas eu de crise; je me suis suffi; j'ai môme remarqué qu'il y avait amélioration de la première nuit à la seconde. Maguet connaît très-bien cette affection et toutes ses angoisses. Il ne désespère pas du sujet, qu'il connaît encore mieux, et il est tout à fait d'accord avec vous sur l'alimentation.

Je compte passer quelques jours encore à Dampierre, où je jouis d'un si profond repos. Je recueille toujours quelques petites observations pour ma bouquinerie ; une autre fois, cher ami, si votre séjour se prolonge à Chaource, je tâcherai de vous entretenir d'autre chose.

Adieu, cher et excellent docteur.

5 septembre 1864.

Mon cher ami, ma lettre n'ayant pas été mise hier à la boite, je la rouvre pour continuer avec vous la causerie.

Ma troisième nuit n'a pas été aussi bonne que le faisait espérer la seconde : il est vrai que nous avons eu de la pluie toute la journée, que nous avons soupe un peu plus tard, et que j'ai peut-être mangé un peu plus que d'habitude. Toutefois, point de crise, de l'oppression seulement.

Cette oppression se fait sentir d'une façon singulière. Il semble qu'une fois endormi je cesse insensiblement de respirer, soit que les parois du thorax pèsent d'un poids trop lourd sur les poumons, et que le mouvement s'arrête, soit par l'effet d'une certaine paresse ou manque d'énergie dans l'appareil.

Je m'éveille donc brusquement, et je rétablis l'équilibre par de fortes aspirations volontaires, sans que j'aie positivement besoin pour cela de me mettre sur mon séant. Tant que je suis éveillé, cela marche assez bien; si je me rendors, au bout de quelque temps la même chose se renouvelle.

Je dors ainsi une heure, quelquefois deux de suite, puis vient une suspension, puis de nouveau je sommeille une heure, plus ou'moins, et ainsi jusqu'à ce que je me lève. Comme j'ai certainement repris des forces depuis quinze jours, je crois que cette gêne se dissipera ; vous en jugerez.

Je veux vous parler encore de l'ami Maguet, bien digne d'être connu et apprécié de vous, bien plus digne encore d'arriver à la vérité.

Maguet a une tendance prononcée, et il l'avoue, à ramener, dans le milieu où il est appelé à donner ses soins, toutes les maladies à la prédominance du système nerveux sur le système musculaire et sanguin, prédominance qui conduit à l'anémie, à la chlorose, à l'épuisement, au marasme, etc. Dans la Haute-Saône

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eofnme dans la Beance, il a recoima les mèoMS phénomènes provenant des mômes causes, et il a obtenu lœ mêmes succès*

Dans ces derniers temps, on lui amène sur un chariot, de trois ou quatre lieues, un pauvre jeune homme dans un état désespéré. On avait consulté tous les médecins à plusieurs lieues à la ronde, et la maladie n'avait cessé d'empirer. Maguet envisage longtemps son malade, ausculte, percute, ne trouve nulle part de lésion organique. Le malade était déjà parvenu au marasme. Ëuûu, il rend de vive-voix celte ordonnance : Vous ferez boire, manger, dormir, ce jeune homme, et renverrez promener 1... Comme de juste, la famille qui était présente se récrie, mais le malade prend le parti du médecin et déclare qu'après avoir tant fait diète, tant pris de potions, de pilules, etc., il est décidé à suivre la prescription de M. Maguet. Que vous dirai-je de plus? Ce garçon est aujourd'hui très-fort, il fait tous les travaux des champs. Il avait eu im jour d'épuisement, les médecins avaient fait le reste.

Ce n'est pas la misère seule qui engendre ces maladies, selon Maguet, c'est aussi l'avarice, c'est l'uniformité de la nourriture, ce sont les excès, c'est peut-être l'ennui. Ce qui est arrivé l'an passé à im autre de nos amis, remis sur pied par Maguet, en serait la preuve. M. Besseteaux, grand propriétaire de la Beauce, que nous appelons le Châtelain^ est tombé malade il y a quinze ou dix-huit mois, sans qu'il ait pu dire luimême pour quelle cause. Il consulta partout, en Beauce, à Paris, à Montpellier. La science rendait des oracles, prescrivait des traitements ; l'un des docteurs, que j'ai eu l'honneur de voir à Voves, homme intelligent, point charlatan, aimé et estimé de Maguet, con-

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dut à une affection du foie. Enfin, BesseteauXi courant le monde et dépérissant toujours, arrive à Yoyes avec sa fille. Besseleaux est un homme bien planté, de bonne carrure, fort et robuste; ajoutez que sa table est une des mieux et des plus abondamment servies de France. Cependant il ne mangeait plus, il s'en allait I D'où provenait le mai? Maguet est comme vous, il ne se pique pas de remonter aux causes premières : il se borna à constater ici l'appauvrissement du sang, et se dit qu'il fallait restaurer le malade. C'était difficile, Besseteaux n'aimait pas le vin guilleret de Dampierre et refusait tout. De médicaments, il ne voulait entendre parler* Enfin, la servante lui servit une petite soupe au lait et aux fines herbes qui lui plut. Ce fut le point de départ. Peu à peu la cuisine du docteur, exquise dans sa simplicité, triompha des dégoûts, et Besseteaux rentra chez lui fort comme un chêne. Ainsi que moi, il ne pouvait se rassasier du vin, du lard, des soupes et des carpes de Dampierre.

Maguet est un disciple, mais disciple réservé de Broussais. Il regarde ce grand révolutionnaire comm^ le maître de tous. Quel malheur que Broussais n'ait pas eu le temps d'étudier de plus près Hahnemann! Bien mieux que le sage Pétroz, il eût été dans notre routinière patrie le promoteur de l'homéopathie, et cette semence,dans un esprit comme celui de Maguet, eût porté de beaux fruits.

J'en aurai encore beaucoup à vous dire, cher ami, mais je termine. En vous parlant de mon vieil ami Maguet, j'ai voulu vous le faire aimer; j'ai souhaité, malgré la différence de vos doctrines, vous le faire estimer ; dois-je ajouter que j'ai voulu vous montrer comment, à l'occasion, je parle de vous, cher ami, et de

votre clinique? Certes, vous pourriez me dire qu'il en est un peu de la médecine de Dampierre comme de cette uniformité de régime que son abondance n'empêche pas d'engendrer l'anémie : elle ne réussit sans doute pas toujours. Mais vous avouerez qu'elle est au moins prudente, souvent heureuse, et dans tous les cas inoffensive. Maguet, de môme que Clavel, était digne d'être des vôtres : il fait honneur au corps médical et à la Franche-Comté.

Hier, j'ai vu un pauvre mari dont notre ami vient de sauver par miracle la femme. Saignée dans sa dernière couche par une de ces affreuses sages- femmes, savantes à la façon de M"® d'Héricourt, elle avait été si rudement et tant de fois saignée, elle avait absorbé tant de remèdes violents, qu'elle était tombée dans des convulsions épileptiques épouvantables, et qu'enfin la sagefemme, convaincue d'impuissance, consentit à ce qu'on allât chercher le médecin. Du premier coup-d'œil, Maguet jugea que tout était perdu : l'accoucheuse jurée avait assassiné la malheureuse. Il réussit à l'accoucher; l'enfant mourut des convulsions de sa mère au bout de vingt-quatre heures. Puis il s'agit de ranimer par des toniques, par un peu de nourriture, le cadavre exsangue de la mère. La nature seconda les efforts du médecin ; la malade est hors de péril, mais il lui faudra du temps I... Eussiez- vous fait autrement, dites-moi?...

ÂdieU; cher ami, je vous serre la main.

P.-J. Proudhon.

Passy, 16 septembre 1863.

A M. GUSTAVE CHAUDEY

Cher ami, me voilà de retour de ma promenade en Franche-Comté depuis avant-hier, mercredi, soir. J'ai passé vingt-cinq jours hors de chez moi, par conséquent dix de plus que je n'avais compté; si dans ce long intervalle je ne vous ai rien écrit, c'est que mes observations se sont réduites, dans les premiers temps surtout, à fort peu de chose, et que, presque continuellement en route, je n'avais pas le temps de réfléchir et d'écrire.

Dès mon arrivée, j'ai parcouru mon courrier, mes journaux, et je vous jette, en bloc, mes impressions :

1 . L'article d'AssoUant, qui a déterminé la suppression du Courrier du Dimanche^ était fort joli ; c'était bien un de ces articles qu'il est impossible de poursuivre, mais qui ne laissent pas moins le pouvoir armé contre le journaliste frondeur, ce qu'a oublié Assollant. Pubhé en brochure, cet article aurait passé; dans une publication périodique, il ne pouvait manquer d'être frappé par le gouvernement.

2. Je ne connais pas à fond les événements de Genève, et je suspends mon jugement. Ce que je puis

couitp. XIV. 4

SO CORRKSPONDANCE

VOUS dire, c'est que partout où j'en ai entendu parler, les opinions sont défavorables à Fazy et à son parti. On a été scandalisé de cette annulation des élections par le Conseil d'État, et on a réprouvé l'attaque à main armée des radicaux contre les conservateurs, émeutiers sans doute, mais réunis sans armes, eU qui seuls ont eu des blessés et des morts. Est-ce que notre Suisse confédérée \a faire comme les États-Unis?... Ce qui est sûr, c'est que les puissances unitaires et les gouvernements absolus gagnent singulièrement de terrain depuis un anl

3. J'ai lu dans la Presse, V Escaut, etc., la suite des Skouvelles d'Amérique, du 21 août au 15 septembre. En résultat, les événements militaires sont demeurés favorables à la cause du Sud, et ce qui le prouve sans réplique, c'est la formation ofûcielle d'un parti de j^aiâ?, sur le principe de l'Union, sans doute, mais aussi avec la reconnaissance de l'esclavage. Le correspondant de YBscaut, V. Feder, avocat bruxellois, contient sur ce sujet de nouvelles révélations et appréciations, tant sur Lincoln et le gouvernement que sur la population américaine, de plus en plus lamentables. Il importe, à mon avis, que la démocratie européenne sépare sa cause et ses principes de la cause et des principes qui gouvernent les Américains, aussi bien dans le Nord que dans le Sud.

4. En France, deux choses ont surtout frappé mon. attention : 1^ Le procès Zakmr et le projet de loi sur ïlniériê de VargtïU. Dans quelle voie, bon Dieul est engagée notre magistrature) Dans le procès Armand, elle convertit une affaire de simple police correctionnelle en un procès capital; puis, quand elle vent réparer son erreur, au lieu de le faire francbexiMAt,

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elle ne présente la yérîté que sous résm^e, et p^ misérablement son procès, avec désaveu de la Cour de eassationl Dans l'affaire Latour, elle se met sur le pied de poursuivre et faire condamner un inculpé, bien plus en raison de ses antécédents que sur des preuves pré* cises et positives I Et quelle déplorable population que celle des Pyrénées I Comme tous ces paysans mentent et changent d'opinion! Comme il est visible qu^en chargeant tantôt Latour, tantôt THercule, ils agissent d'après un sentiment exécrable, mais familier aux masses, que si le dénoncé n'est pas coupable, aprte tout, c'est un vaurien, très-capable d'avoir fait le coup; que faire tomber sa tèle ne sera pas dommage, et qu'en tout cas on fera plaisir aux bazochiens et au gourvemement. Je ne sais si Latour et l'Hercule sont complices ou auteurs du crime de Labastide; mais je déclare que dans l'état de l'instrumentation, ils devaient hardiment être déclarés innocents. Ils ne se connais^ sent pas, et rien de positif n'est à leur charge. Les éclats de Latour, son indignation, ses injures sont à mes yeux la démonstration de son innocence. Après le défilé de ces affreux témoins, j'ose dire qu'il n'en est pas na qui vaille mieux que Latour, et que c'est dans* leur nombre et parmi leurs pareils qu'il faut chercher les vrais auteurs de l'assassinat.

Ce procès m'a contristé et assombri. Mais il en est des verdicts du jury, parmi nous, et des actes de nos magistrats comme de la politique de notre gouvernement. Ce serait crime de les discuter et les révoquer en doute.

Noua causerons une autre fois du projet sur l'intérât de l'argent et du reste. Le gouvernement travaille à la mine de notre nation, et il a pour principal auxiliaire

VopposUion. Tout cela me décourage et me dégoûte. Aussi je vais me bâter de mettre la dernière main à ma publication interrompue ; après quoi je suis bien résolu de me renfermer dans la littérature, l'Économie politique, la morale, Thistoire, me contentant d'écrire de simples monograpbies, en un, deux ou trois articles, sans plus jamais composer de gros liyres.

Ma santé a ressenti quelque amélioration de l'influence de Tair natal; malheureusement, j'ai trop voyagé, surtout trop banqueté, et mon asthme ne s'en est pas amoindri. En revanche, le docteur Maguet, dont la doctrine est fort différente de celle du docteur Crétin, se trouve d'accord avec celui-ci pour déclarer que mon infirmité n'a rien de dangereux, et que je puis en triompher avec du régime et quelques précautions plutôt hygiéniques que médicales. Tous deux ont eu le spectacle d'une crise assez violente, et ont pu prononcer en connaissance de cause.

J'ai visité la vallée du Doubs, de Besançon à Saint- Hippolyle; je n'ai pas daigné aller voir à Besançon la statue du général Pajol, mais j'ai été me jeter dans les bras du père Weiss, qui m'a reçu avec des larmes toutes paternelles. Cet excellent bibliothécaire est âgé de quatre-vingt-six ans ; il est sérieusement malade : ce qui ne l'empêche pas de travailler. Je lui ai dit en entrant dans son cabinet : Voici un de vos enfants prodigues qui demande à vous embrasser... Et puis, après la première effusion : Cher monsieur Weiss, vous êtes, malgré tout, un de mes pères spirituels. Vous êtes à mes yeux la dernière incarnation du dix-huitième siècle; puissiez-vous me Regarder à votre tour comme Tune des incarnations du dix-neuvième!... Le père Weiss a compris cela; il a compris que si du père au

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ûls il y a souvent révolution, ce n'est pas une raison pour qu'ils se repoussent; au contraire. Il m'a tendu la main, et a fini par me demander ma photographie, avec un exemplaire de mes Majorais littéraires» Nous avons encore un peu causé des écrivains célèbres de l'époque, et je l'ai quitté le cœur content. Je tenais à l'embrasser avant qu'il ne mourût; je suis content.

En somme, j'ai passé incognito dans la Franche- Comté. J'ai trouvé un vieux bouquin chez Maguet, dont j'ai recueilli près de trente pages de notes qui me serviront plus tard.

De retour à la maison, j'ai parcouru mon courrier, où j'ai trouvé trois demandes ou propositions tant d'éditeurs que de journalistes, auxquelles je ne sai^ encore que répondre. L'un est le directeur du Messager de Faris, qui insiste plus que jamais, et me demande s'il peut lancer son journal, sur la foi de ma collaboration future. Vous vous rappelez notre dernière conversation à ce sujet. 11 faudra que je voie le propriétaire.

Puisque vous avez quelquefois l'occasion de traverser Passy, je vous demanderai la permission d'attendre votre visite. Rien ne m'appelle à Paris, et je tiens, sans plus tarder, à me mettre à la besogne.

Bonjour, cher ami, et mille amitiés à tous les vôtres.

U OORRfiSPOMDAMGE

Passy, 16 septembre 1864.

A M. LE DOCTEUR CRETIN

Cher ami, Totre lettre, datée de Chaource, me con-' fond bien phis (Qu'elle ne me fait de plaisir. A vous entendre, ce serait vous qui seriez mon obligé, et moi votre bienfaiteur 1 Comment, après tout ce que vous aviez fait pour moi en 1854 et en 1864, vous venez me remercier de nos conversations amicales comme si elles payaient, avec usure encore, vos soins si dévoués, si assidus I Ah 1 cher docteur, ne me parlez plus de ce style, vous me feriez honte, et je finirais par conclure que ce que j'ai de mieux à faire c'est de vous demander mtnotef...

Reprenons, en attendant, le fil de nos entretiens.

Je suis demeuré à Dampierre bien plus que je n'avais compté. En effet, ce n'est que mercredi, 13, que je suis parti, et je n'ai encore passé ici qu'un jour, que j'ai donné à la lecture de mon courrier et de mes journaux. Je n'ai pas eu lieu de regretter ce retard; outre que ma santé ne s'en est point mal trouvée, j'ai pu recueillir sur mon infirmité l'avis molivé du docteur Maguet, qui, une nuit, s'est trouvé, comme vous, témoin d'une

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^ mes crises, moins fortes cependant qud les deux de Blamont et Besançon.

Le docteur Magaet ne nie pas qa*il y ait en moi un commencement d*affection asthmatique; mais il pré-* t^d, quant à lui, que ce n'est rien, et que cetle incommodité peut céder à un régime intelligent, accompagné de quelque médication appropriée.

Il connaissait très-bien mon mal, pour Tavoir ob-^ serré sur d'autres; aussi Tai-je vu observer et agir avec la certitude d'un vrai médecin; après m'avoir ausculté» percuté, il a dit qu'il n'y avait point de lésion orga-^ nique, mais seulement faiblesse et embarras. Il m*a recommandé, comme vous, la sobriété dans le repas du soir, et du reste, une alimentation suffisanle; du mouvement, de l'exercice, l'usage des frictions avec de l'alcool, camphré ou non camphré, afin d'entretenir la circulation, et d'appeler le sang à la peau. Pour médicament, de la belladone à petite dose. Yoilà tout. A moi aussi il applique son hygiène, cette hygiène qui lui a valu déjà tant de succès. Je ne prétends pas, m'a-t-il dit en nous séparant, vous donner mon opinion à cet égard comme une panacée. Vous vous moqueriez de moi et vous auriez raison. Mais il n'est pas douteux pour moi, que vous, aussi bien que notre ami Besseteaux, péchez par appauvrissement du sang, ralentissement de la circulation, provenant de la surexcitation du système nerveux. Et la preuve, c'est que vous commencez à aller mieux, ce qui vient de ce que, rendu à une vie plus calme et un peu plus agissante, quant au physique, vous assimilez davantage, et que de votre aveu vous avez dormi, ces trois dernières nuits, six heures de suite et vous êtes levé sans oppression I...

J'ai pu observer, à mon sujet, l'impassibilité avec

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laquelle llaguet traite ses malades, Après qu'il m*eût recouché, il me dit : Ne parlez pas et ne faites aucun mouvement. — Comme je parlais toujours et m'agitais, -— vous l'avez vu, — il s'assit sur un fauteuil, comme s'il ne se fut point occupé de moi, il ne desserra plus les dents, ne ut aucun geste. Au bout de cinq minutes, je sentais cette immobilité me gagner, et comme je lui témoignais le regret de troubler son sommeil : Il ne s'agit pas de moi, dit-il ; ne bougez plus I... Enûn, après une bonne heure d'angoisse, je crus que le moment était venu de changer de linge,, ce qui fut fait; puis après un quart d'heure de nouvel essoufflement, je me mis sur le flanc et priai Maguet d'aller se coucher, ce qu'il ût sans autre discours. Le lendemain, nous déjeunions, dînions de bon appétit, courions les malades, et je me couchais avec moins d'inquiétude que je ne m'étais levé.

Vous déciderez maintenant de la partie thérapeutique, à votre point de vue, comme dit Maguet. Ici encore, j'aime à lui rendre hommage et à vous le faire connaître. Maguet est convaincu qu'en médecine pratique ^ de même qu'en toute autre chose, il importe que le médecin se soit fait une doctrine : le scepticisme, concevable en théorie , ne peut aboutir, selon lui, dans la pratique qu'à de fausses manœuvres, à des charlataneries, à l'assassinat. Avant tout, dit-il, il faut de la logique^ môme quand le principe adopté pourrait être contredit. — C'est bien aussi votre sentiment, cher ami, qui vous occupez de science, quitte, en face du malade, à faire plus ou moins, en vertu do votre science, acte d'intuition et de divination. Et c'est aussi, selon moi, ce qui fait que dans les affaires humaines, un despotisme systématisé est préférable à un libéralisme

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arbitraire ; avant tout, des principes, de la logique I... C'est ce qui a fait depuis 1815 la fortune du gouvernement constitutionnel.

Dès le soir de mon arrivée, 14, j'ai repris mes granules, achetés d'avance par ma femme. Puis je me suis mis à dépouiller mes journaux, mes lettres, etc. Voici ce que j'ai noté de plus important :

Dans la politique, les confédérés du Sud (États-Unis) ont assez battu les fédéraux du Nord, pour qu'un vaste parti de la paix se soit formé d'une manière officielle, sur cette double base : A. reconstitution de l'Union ; B, reconnaissance de l'autonomie des États, ce qui implique de la part du Nord abandon de la question esclavagiste. Voilà donc la guerre condamnée dans ses motifs, dans ses prétextes, par la majorité américaine. Fiez-vous, après cela, à la politique déclamatoire de nos démocrates français. Une longue correspondance publiée par Y Escaut^ et qui vient de l'avocat bruxellois V. Féder, fait un tableau déplorable de la situation des esprits , de l'incohérence du gouvernement, de l'incapacité de Lincoln, etc. Notez que c'est un adversaire du Sud qui parle. Encore un ou deux avantages militaires de Lee, et le parti Lincoln est à bas. — N'oublions pas un petit détail : le gouvernement de Lincoln propose un emprunt national de 931 millions de dollars, soit quatre milliards 887 millions 750,000 francs!... Je vous serre la main.

P.-J. Proudhon.

Passy, 9 octobre 1864.

A M. EUGÈNE DE MOUZIE

Monsieur, je ne possède qu'un seul exemplaire des Éléments de Bergier, dont je ne saurais par conséquent me dessaisir.

L'édition que j'en ai faite en 1836, tirée à 3^000 exemplaires, et qui eût dû être achetée par tous les ecclésiastiques jaloux de compléter leur collection des œuvres de ce théologien, ne s'est pas d'abord vendue. En 1853, obligé de liquider mon établissement d'imprimerie, j'avais envoyé à l'épicier toute cette édition, quand elle fut rachetée par un libraire de Besançon, nommé Tubergue, rue Saint- Vincent, à qui vous pouvez la demander, Peul-ètre lui en reste-t-il encore.

Quoi qu'il arrive, je dois vous prévenir que l'appendice que j'avais ajouté en 1836 aux Éléments de Bergier fut refait par moi en 1839, et renvoyé à l'Institut, qui lui décerna le premier accessit au concours Yolney. Le prix ne fut pas décerné cette année- là. Il existe d'assez nombreuses différences entre l'appendice

et le manuscrit envoyé à Tlnstilut pour que je croie devoir vous prévenir que le premier ne contient qu'une très-faible partie de mes idées philosophiques. Je vous salue, monsieur, bien sincèrement.

P.-J. Prouohon.

Passy, 9 octobre 1864,

A M. AUGUSTE DEFONTAINE

Cher monsieur Defontaine, j'ai reçu votre dernière lettre, et, comme toujours, j'y ai trouvé, en caractères gros et lisibles (style du Code pénal), les témoignages de votre bienveillante sympathie. Recevez donc, à votre tour, mes salutations bien cordiales.

Je suis rentré au logis, après vingt-cinq jours d'absence, le 14 septembre dernier. Pour réparer cette lacune de vingt-cinq jours, je me suis imposé de n'écrire à personne et de me tenir, autant que possible, dans la retraite, jusqu'à ce que je me fusse remis au courant de mes lectures et travaux, et que ma publication, si longtemps ajournée, fût en bon train. C'est à cette résolution qu'il vous faut attribuer ce retard de ma réponse. Actuellement, je suis assez satisfait de la tournure que prend mon ouvrage, et j'ai lieu d'espérer que, sauf accident, il ne s'écoulera pas un mois avant que le public n'en entende parler.

Nous avons reçu un panier de vos poires, dont nous vous remercions fort. Ces poires ont été l'occasion d'un acte de gourmandise que je vous dénonce,

La lettre qui nous les annonçait n'avait pas été

reçue ou pas lue, que déjà Ton mordait dans ces fruits magnifiques, si bien qu*il en a été mangé trois ou quatre qui n'étaient point pari$^ comme vous dites, ce qui, plus tard, a causé du regret.

Je vais faire remettre au factage parisien votre dernier fût, qui vous sera expédié franco en gare d'Arras, où vous pourrez le faire prendre sous quelques jours. Ma femme trouve votre bière excellente : elle serait meilleure encore si, par ma faute, elle n'avait gardé un léger goût d'ivent^ provenant de ce que le tonneau est resté débouché plusieurs jours, alors qu'elle ne fermentait plus. Du reste, j'ai un bien autre regret : c'est que mon asthme est revenu ou plutôt qu'il n'était pas parti avec l'érésipèle, et que je dois être sobre de bière, à peine de gonflement et oppression fort incommodes.

Pardonnez, cher monsieur, à ma brièveté, et croyez à mon affection bien sincère.

P.-J. Proot)hon,

0t (XmBESPOlfDANCE

PasBj, 9 octobre IM4.

A M. FÉLIX DELHASSE

Cher ami, vous derez me croire mort ou paralysé. Je suis parti de Paris en compagnie du docteur Crétin, le 20 août dernier, pour la Franche-Comté. J*ai passé dans ce pays — gui m'a donné le jour ! — vingt-cinq jours, au bout desquels je suis rentré à Passy, Gros- Jean comme devant, c'est-à-dire avec le rhume et Tasthme. Cela ne m'empêche pas de travailler, mais vous pouvez juger que si la médecine obtient parfois de beaux succès contre les maladies, quand elle a pour auxiliaire la jeunesse, contre Tâge et le mal conjurés elle est radicalement impuissante. Je vis donc dans la résignation, tant Thomme se raccroche passionnément à la vie, mais dans une disposition d'esprit telle que, si je venais à être rappelé d'ici-bas, je n'en serais nullement surpris : je ne regretterais que de n'avoir pu mettre la dernière main à mon testament.

Mon testament, ceci soit dit sans que je semble, singer Jésus et Moïse, c'est l'exposition complète de ma pensée de justice.

Pendant que j'étais en Franche-Comté, où j'ai eu à m'acquitter de quelques menus devoirs, je n'ai rien lu,

DE P.-J. PROUDHOM. ^

rien éerit, rien pensé; je n*ai pas même pris connaissance des journaux, et me suis borné à jouir du grand air, délicieux dans notre Jura, et d'un repos profond. Je n'ai eu à me plaindre que d'une chose, c'est, pendant les huit ou dix premiers jours, de l'accueil trop empressé d'une demi-douzaine d'amis que je n*avais pas vus depuis longtemps. Heureusement que la cuisine franc-comtoise , simple comme nature, franche €omme son. nom, ne fait pas de mal, et que nos Tins, pris avec choix ^et modération , ne savent que nous réchauffer et nous rajeunir. Voilà, cher ami, en deux mots, l'histoire de ma vie pendant ces vingt-cinq jours. Il est regrettable qu'au lieu de partir le 25 août, je ne sois pas parti dès le 15 juillet.

A peine de retour au logis, j'ai reçu la visite de vos enfants, que j'ai embrassés tous deux avec toute Tefifusion dont je suis capable. Je les ai trouvés beaux et heureux. Julie n'avait rien perdu, après six semaines de courses en compagnie de son mari, de sa dignité de vierge ; ni étourderie, ni embarras. Je l'attendais à cette épreuve, vieux malin que je suis, et j'ai pu me dire que la jeune femme éclipsait en elle la jeune ûlle : elle est toute désirable, elle est parfaite. Heureux Fritz 1 qui n'a plus rien à faire qu'à s'occuper de ses malades et à laisser sa femme s'occuper de lui I Quant à votre gendre, il est digne de son père et de vous. Je Tai trouvé plein de raison, en cela il est fidèle à sa profession et à sa nationalité, mais peut-être ai-je démêlé en lui un peu de ce zèle juvénile, honneur du médecin et du prêtre, mais que l'expérience et Tôge, soit dit sans critique, amortissent à sa fin. Que M. Fritz Jottrand ne m'en veuille pas : je le crois capable de tous les dévouements; la bonté, l'humanité, k franchis

sont peintes sur sa figure. Mais quand, parveriu à la soixantaine, il serait un peu paresseux pour se lever au milieu de la nuit, où serait le crime ? D'ici là n'aurat-il pas dignement rempli sa carrière ? N'aura-t-il pas droit à la retraite.

Enfin, cher ami, j'ai été heureux de cette visite, et je vous fais mes compliments sincères de votre jeune couple. Faites-vous, je vous en prie, l'intermédiaire de mes sentiments auprès de votre confrère, l'excellent M. Jottrand.

Me voici de nouveau attelé à ma lourde charrue. Ah î je le sens plus que jamais : j'ai beau me fatiguer et vieillir, pour moi il n'y aura ni repos ni retraite. Il faut mourir sur la brèche. Je n'ai pas voulu, depuis mon retour, vous écrire avant de m'ètre remis au courant des études et des travaux : à présent que j'ai refait de fond en comble et remis au net la moitié déjà de ma publication suspendue, je puis bien vous le dire, les événements se pressent invisibles, les solutions deviennent urgentes, et l'histoire ne fournit pas d'exemple d'une pareille déraison. Ce ne sont pas seulement nos souverains et nos diplomates, dont l'esprit se détraque et dont la voix détonne, c'est le savant, c'est l'avocat, c'est l'homme de lettres, c'est le bourgeois, c'est l'ouvrier. Dans les affaires^ vous n'entendez parler que de science, de nouveaux principes, de progrès des idées; il faut que je sois à rebours des autres, car de plus en plus, je trouve déraisonnable, absurde, tout ce que je lis, tout ce que j'entends, tout ce que je vois. Affaires d'Amérique (États-Unis) , absurdes, autant d'un côté que de l'autre; affaires du Mexique, absurdes; affaires du Danemark, absurdes; affaires d'Italie, absurdes; affaires de Belgique, absurdes. Politique libérale, poli-

tique cléricale; politique de Topposition et politique du parti ministériel, absurde, absurde, absurdel Coalitions, grèves, hausses de salaires, liberté des usures, absurde et cent fois absurde I

La dette totale des États de l'Europe est de près de 60 milliards, dette toujours croissante, irremboursable. Ajoutez une somme au moins égale de dette hypothécaire, toujours croissante, irremboursable : ensemble 120 milliards, dont intérêt à 5 ®/o seulement = 6 milliards. Est-ce que vous croyez que la démocratie, qui commence à raisonner, payera éternellement cette rente?...

Or, la démocratie, qui partout commence à se sentir, reconnaît aussi sa solidarité, ainsi que le prouve le meeting international des ouvriers récemment tenu à Londres. Mais, si la démocratie travailleuse est solidaire, la bourgeoisie ne Test pas moins; le commerce, par toute TEurope, est solidaire, la banque est solidaire, les capitaux sont solidaires; toutes les entreprises, toutes les fortunes, de même que les États, sont solidaires. Eh bien, au premier accroc, que va-t-il arriver? Supposez que la débâcle commence sur ce point, au Comptoir d'escompte, par exemple, au Crédit Mobilier, ou ailleurs; toute Tindustrie, tout le commerce, la banque et l'agriculture suivront comme un feu de file ; le gouvernement suivra ; à la suite de la France, la Belgique, l'Italie, l'Angleterre, l'Allemagne, la Hollande, l'Autriche, etc.

Je crois, cher ami, que si chétif que je sois, je vivrai assez longtemps pour assister à cette débâcle, dont le dernier mot, je me hâte de le dire, sera un rafraîchissement universel. La terreur sera immense; il y aura, par milliers, des gens qui mourront de peur, frappés

coiftiBP. XIV. 5

cTapoplexîe ou désespérés de leur ruine. Au fond, qu'y aura-t-il de perdu? Rien, pas un grain de blé, pas un morceau de betterave, pas un fragment de fer ou de houille, pas un fil de soie, coton, laine ou cbanvre. Nos livres seront brûlés : voilà tout. Les grandes propriétés pourront bien éclater en morceaux ; en ce qui toucbe les petites propriétés, il n'y aura pas un patrimoine d'usurpé, ni de confondu.,

La banqueroute universelle, européenne, politique et économique, morale, sociale : voilà où nous mènent nos gouvernants...

A travers ces sombres pensées, je pense quelquefois à vous, cher ami, je me dis que vous avez Tâme trop haute pour fléchir devant une catastrophe qui n'atteindrait en vous que les intérêts matériels; mais enfin, vous n'êtes, ainsi que moi, plus jeune homme; vous ne pouvez recommencer votre carrière; vous avez des habitudes prises, votre vie est faite; que Fritz, le cas échéant, gagne par Texercice de la médecine la vie de sa femme et la sienne, cela ne m'effraye pas le moins du monde, et n'effrayerait ni l'un ni l'autre de nos jeunes mariés ; mais il n'est pas défendu, quand on est sujet au rhume, de se garer de l'averse, et je me demande parfois si, directeur de grosse fortune, vous la tenez suffisamment disponible ? si vous avez l'œil sur les événements ? si, au premier symptôme alarmant, vous seriez en mesure de réaliser assez vite? Je ne puis croire que l'état de choses se prolonge encore dix ans, et comme tout se tient, ce ne sont pas quelques explosions particulières que nous aurons, ce sera mie explosion générale. Un agriculteur dont l'avoir consiste partie en terres et maisons, partie en bétail, grains et fourrages, est en pareil cas le moins exposé

des hûmmes. Un négociant ou un industriel dont la fortune consiste dans ses ateliers et ses marcliandises ne risque guère davantage. Mais un capitaliste, qui a tout en rentes sur TÉtat, ou en sommes placées dans l'industrie, à quoi n'est-il pas exposé ? Vous avez en dernier lieu acheté une maison et j'y ai applaudi. Je crois me souvenir que votre beau-père avait le projet d'une exploitation agricole, et je regrette, je vous l'avoue, non-seulement qu'il n'ait pas donné suite à son idée, mais qu'il n'ait pas vécu vingt-cinq ou trente ans encore pour la conduire. C'eût été autant de mis à l'abri. Vous eussiez eu des revenus moindres, mais votre existence eût été meilleure et plus sûre. Enfin, je n'ai jamais bien compris votre situation en Angleterre, et je voudrais savoir qu'elle est autant à l'abri des catastrophes politiques et sociales que de la crise financière actuelle. Dites-le-moi, n'avez-vous point quelque souci de ce côté.

Quand pensez- vous venir à Paris? J'ai promis à tous mes amis de Franche-Comté de retourner les voir Tan prochain; mais je n'y compte guère. J'aimerais mieux cette fois vous donner trois semaines et visiter avec vous les bords du Zuyderzée, HollaDde et Frise, la patrie du Taciturne, de Grotius, de Rembrandt, de Bameveld et de Spinoza ; à moins que le mariage de Félicie ne vienne à son tour vous distraire, je serais heureux, cher ami, que d'ici fin juin nous caressions cette idée. Certes Tair de la Hollande ne vaut pas celui de TArdenne et du Jura ; mais en été tous les climats sont beaux, et la Hollande passe pour magnifique. D'ici là, je reverrai mes notes sur le Rhin et la Belgique. Et si vos dispositions sont les mêmes que Tan passé, il no tiendra pas à moi que nous ne fassions cette excursion.

Bonjour, cher ami ; j'ai choisi pour causer avec vous cette matinée de dimanche : demain, je me remets à mes manuscrits et à mes épreuves. A moins d'accident, vous aurez d*ici un mois de mes nouvelles.

Comment cas dames ont-elles pris la perte de leur chère Julie ? Que dit M"** Delhasse de cette perspective où la voilà d'être un de ces jours appelée grand'mère ?

Puisque vous êtes allés à Ostende, vous avez dû voir le docteur Verhaegen. Comment se porte-t-il ?

Adieu, encore une fois, cher ami ; ne jugez pas de mes sentiments par mon état toujours valétudinaire. Votre gendre m'a vu et m'a honoré de ses excellents conseils; il vous aura peut-être dit que j'étais peu vaillant ce jour-là. A la grflce de Dieu I Votre

Pa887, 10 octorbe 1864.

A M. LE DOCTEUR CRETIN

Mon cher docteur, je viens, par rinlermédiaire d'un très-brave homme, M. Carlotti, d'être mis en rapport avec un professeur de massage^ M. Charavet, dont vous avez peut-être entendu parler. M. Charavet m*ayant expliqué son procédé et offert ses soins, j'ai consenti à une première séance pour après-demain, mercredi, à dix heures du matin. Ce sera un simple essai, à seule fin de reconnaître si je suis ou non guérissable par le massage, et ce que je puis valoir encore.

Cette médication consistant simplement en un système de percussion rapide sur les muscles, etc., suivie quelquefois d'un peu de gymnastique et d'hydrothérapie, j'ai pensé qu'il n'y avait, sous aucun rapport, inconvénient à cette première tentative, et je me hâte de vous en prévenir, afin que si vous le désirez, vous puissiez assister à la séance. Si vous n'êtes pas libre mercredi, nous pourrons fixer un jour qui vous sera plus commode.

M. Charavet est un homme de trente à trente-cinq ans, bien bâti, vigoureux, d'un beau noir, et qui n'a point du tout l'air charlatan. La plupart de ses malades

M sont envoyés par des médecins distingués, qui ne pratiquent pas par eux-mêmes le massage, mais qui jugent à propos néanmoins, en certains cas, d'y avoir recours. Je ne serais pas fâché que vous vissiez ce remarquable praticien.

Mon rhume pourrit; toutefois, j*ai interrompu depuis deux jours Taconit qui me semble avoir produit son effet, et par lequel je me croyais fatigué. L'asthme est toujours là; cependant il ne me parait pas s'aggraver malgré le travail auquel je me livre, et je tiens les crises en respect par la sobriété de mon régime. C'est toujours le soir que la vie m'est le plus pénible; et je n'ai pas retrouvé les bonnes nuits qui ont suivi mon érésipèle.

Hier, j'ai eu la visite de l'ami Massol, qui m*a raconté l'asthme dont il a souffert il y a quelques années. Son cas a été en tout le môme que le mien ; il a été guéri par M. Curie, votre ami.

Ainsi, mon cher et bon docteur, tout faible que je sois, je vis en espérance. Je ne sais quel succès obtiendra M. Charavet, mais je suis bien persuadé qu'en tout cas vous ne me manquerez pas.

Au premier beau temps, je me propose d*al!er voir papa Crétin, et les sœurs, et la nièce, tout le monde enfin, si je vous rencontre. Je suppose que vous êtes logé très-près de la gare du chemin de fer de Passy, ce qui me va mettre à cinq minutes de vous.

Bonjour, cher ami, et bien des choses à tous les vôtres.

P.-J. pROUDHON.

M P^. nOTOBON. 71

PtMy, n oiàtkn m^

A M. CHARLES BESLAT

Cher ami, je suis sans nouvelles de vous, et comme vous êtes le plus négligent des hommes en ce qui concerne voire santé, cela m'inquiète. Si ce n'est pour vous, faites-le pour vos amis. Voyez un médecin, suive» un traitement, et débarrassez- vous de cette lèpre qui vous tourmente et vous arrête dans tous vos mouvements.

Puisque les affaires sont pour vous un besoin et une condition de santé, en voici une sur laquelle je vous demande cinq minutes de réflexion. — Lisez Tincluse, dont Pilhes et moi connaissons Tauteur, et dites-moi ensuite si vous croyez possible de tendre la main à un homme très-intelligent, très-laborieux, offrant des garanties matérielles, et peut-être encore capable de faire ime petite fortune.

Il ne vous en coûtera, pour l'avis que je sollicite de vous, je vous le répète, que si vous étiez ébranlé et que la chose vous intéressât ; vous verriez ensuite.

Si vous pensez qu'il y ait ici quelque chose de faisable, gardez la lettre ; elle vous sera plus utile qu'à moi-même. Dans le cas contraire, soyez assez bon pour

n CORRESPONDANCE

me la retourner, avec deux mots d*obseryation, afin queî*7 fasse réponse. M. Pilorget, breton comme vous, est un homme qui sait écrire et penser aussi bien que labourer, et qui mérite qu'on le traite avec distinction.

Je vais mon petit train, travaillant, toussant, crachant et soufflant; vous verrez qu*au lieu de guérir, je finirai par m'habituer au mal.

Je vous serre la main.

P.-J. Proudhon.

DE P,-J« PROUDHO^. 73

Passy, 15 octobre 1864.

A M. LE DOCTEUR CRETIN

Mon cher ami, il faut pourtant que je vous écrive ; laissez votre malade iiuportuner son médecin. Je suis bien persuadé que je n*ai rien à vous apprendre, et que vous connaissez ma maladie cent fois mieux que moimême; mais c'est justement parce quo je voudrais la bien connaître et en prévoir Tissue, que je me décide à en conférer avec vous.

Depuis trois jours mon malaise a redoublé, au point que j'en ai presque perdu le repos, le travail, la faculté de penser et les forces. Est-ce Torage, Thumidlté, la variation électrique et barométrique? Je n'en sais rien; toujours est-il que je suis plus indisposé que je n'ai jamais été. Je n'ai pas de crises aussi violentes que les deux auxquelles vous avez assisté, mais elles sont quotidiennes, périodiques et accompagnées d'une légère fièvre qui m'ôte les forces et me consume lentement. Aujourd'hui mardi, surtout, je me suis senti toute la journée cette angoisse qui n'est pas précisément de la suffocation; c'est difficulté de vivre, soustraction des forces vitales , insuffisance des fonctions essentielles. Toute la nuit et tout le jour, il m'a semblé que j'allais

74 CORRESPONDANCB

rendre le dernier soupir. L'air que je respire, et qui pénètre en Tolume encore assez considérable, me parait désoxjgéné, impropre à la calorification du sang^ ou bien il faut croire que, par exception, mes poumons n'agissent pas sur lui, n'en reçoivent pas l'influence. Je me lève, j'ouvre la fenêtre, je renouvelle cet air inerte : rien n'y fait ; je respire comme si c'était du gaz azote pur ou de la vapeur d'eau. Les choses se passent en figure : il n'y a pas de résultat. J'éprouve également que mes muscles intercostaux sont très-paresseux; que si je n'ai l'attention d'entretenir, par l'action directe de ma volonté, le mouvement respiratoire, tout tend à s'arrêter, ce qui m'éveille en sursaut et coupe mon sommeil en fractions de moins de cinq minutes de durée. Je crache passablement, non pas d'une manière continue, mais par crises, quand l'abondance des matières en fait une nécessité absolue.

Je pourrais allonger la description d'autres détails encore, mais qui ne vous apprendraient rien. Ce qu'il y a de pis, et qui depuis trois mois me trompe, c'est que j'ai encore des intervalles passables, pendant lesquels je digère, je cause, je répare en moi le moral et les forces, et me mets en mesure de souffrir d'autant plus tard. — Souvent même, ces intervalles de mieux arrivent d'une manière si brusque qu'on croirait à une in- ^ fluence thérapeutique surnaturelle. La nuit dernière, par exemple, je haletais depuis deux heures, quand ma femme, dans un accès de pitié, s'assied à côté de moi, me réchauffe les jambes, les mollets, la poitrine, et voilà qu'en moins de deux minutes, ma respiration s'allonge; je puis m'étendre, je retrouve du calme et m'endors. Je demandais du feu et voulais me lever; la chaleur animale a suffi.

Dfi p.-a. PKOUraON. T»

Eh bieni cher ami, je suis fatigué de tant de leurres: il est bien certain que je suis beaucoup plus bas qu'il y a trois mois; que cet affaiblissement se poursuit; que je ne p^ise pas pouvoir aller ainsi encore pendant un an, et que si après avoir traversé Tété prochain, en supposant que j'aille jusque-là, je ne triomphe pas de •mon mal, devenu malgré vous chronique, il faut en prendre mon parti et régler mes dernières volontés.

Cette perspective, vous devez y avoir réfléchi; j'aime à croire que votre conviction est faite. Pourquoi ne m'en dites- vous rien? Pourquoi me laisser traîner d'espérance en espérance? Parlez sans crainte, je saurai en prendre mon parti. Ne mourons pas en niais ni en poltrons. Mourons dignement et en braves. C'est ce que je vous demande; ce que j'ai le droit d'attendre de votre amitié.

Curie me fait peine quand il conte à ma femme que ma faiblesse actuelle lui semble de bon augure. Qu'il agisse donc s'il peut I...

J'ai déjà pris, en tout, trente à trente-six gouttes de teinture mère d'arnica. J'ai soin de ne pas prendre le médicament à l'instant périodique. Inutile d'ajouter que je n'ai ressenti aucun soulagement ; au contraire, sxiffocation, faiblesse, tout est resté dans le même état.

Pardon, cher ami, je suis à bout de forces; j'ai épuisé l'effort; la sueur me coule du front. Et cependant mon haleine, quoique courte, semble assez libre.

Je vous serre la main. Dites à ces dames que je suis honteux de n'avoir pas été encore leur présenter mes respects. Ma femme et mes filles se proposent de me remplacer dans ce devoir.

Bonjour*

P.-J. Pkoudhon.

76 GCniRESPOMDAMGE

Passj, 23 octobre 1864.

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